CHAPITRE XXVIII
frir les autres de cette manière, n'en sont pas aussi très malheureux.
— Léonie Verdier, reprit Augustin, est, dans tous les cas, bien innocente de ce que j'ai éprouvé à son sujet. Ah! si elle m'avait attiré par des avances, des coquetteries, je la mépriserais souverainement. Mais c'est le contraire qui a eu lieu. — Il me semble que Barthélémy a l'air tout content aujourd'hui. Le voici justement avec ton père. Il faut que je m'en aille. Adieu.
— Ah ça, tu t'en vas quand je reviens, dit Barthélémy ; tu pourrais bien rester un peu pour moi !
— C'est assez pour aujourd'hui, répondit Augustin; je veux aller m'étendre sur mon lit pendant une heure. Mais je reviendrai volontiers un autre jour. Il faut profiter pour se voir pendant qu'on le peut. Le temps est rourt pour ce qui me concerne.
Les ayant salués tous, Augustin rentra chez lui infiniment plus calme qu'on n'aurait osé l'espérer un mois plus tôt. Il y en avait quatre que la scène du moulin s'était passée. Pour ceux qui l'avaient connu en ce temps-là, c'était absolument un autre homme.
Cette première visite aux Lacroix fut suivie de plusieurs autres, avant la fin de l'année. Chacun trouvait qu'Augustin avait besoin de sympathie et lui en témoignait. Son père et sa mère seuls, voués au culte de la matière, ne comprenaient rien au grand changement qui s'était fait en lui. Ce qu'il appelait sa paix, sa tranquillité d'âme, leur paraissait une chimère. Hélas ! à force de regarder en bas, et de se faire un trésor pé-
rissable, ils avaient perdu de vue le ciel et ses biens permanents. Si leur fils unique mourait avant eux, que leur resterait-il? assez d'argent, sans doute, mais aussi les yeux pour pleurer, — et aucune espérance au delà de ce monde.
Vers la fin de l'année, Etienne Lacroix eut plusieurs conversations intimes avec son fils. Dans la dernière de ces causeries, Barthélémy lui dit :
— Après ce qui m'est arrivé, je sens que je dois me tenir en garde sur le chapitre des impressions du cœur. Cependant, je sens que j'aurais besoin d'une affection forte en échange de la mienne. Je n'ai pas de vocation pour le célibat, et mes vingt-six ans vont sonner bientôt. Dans tous les cas, je suis bien décidé à ne rien chercher sans prendre conseil de toi et de ma mère, et même, jusqu'à un certain point, de ma sœur. Depuis la visite de la belle meunière, je regarde parfois au chemin, c'est-à-dire dans ma tête, si je ne vois rien venir. J'ai beau dire comme la femme de Barbe-bleue : Anne, ma sœur Anne ! — rien ne paraît à l'horizon de mon esprit. Quant à la petite demoiselle, c'est absolument comme si je n'y avais jamais pensé. Père, quel service tu m'as rendu en décrochant cette sotte affaire du clou où elle était pendue !
— Dis-moi, fit le père en posant la main sur l'épaule de ce beau et franc jeune homme, as-tu réellement bien souffert pendant ces quelques mois?
— Oui; il y a eu des jours où j'ai terriblement soupiré.
— Eh bien, si toi, un homme, as pu être malheureux