CHAPITRE XXIX
On comprend que Barthélémy Lacroix ne dormit pas d'un somme toute la nuit, bien qu'à son âge le sommeil soit une force pleine comme la vie elle-même. La demi-révélation que son père lui avait faite le tint éveillé. Son imagination traversa l'espace; en esprit, il alla à Genève ; il examina l'expression de Sophie, ses traits si purs qui lui revenaient bien maintenant et lui apparaissaient tout autrement que par le passé ; et il s'en voulait de n'avoir pas causé avec elle d'une manière plus intime. S'il eût essayé de découvrir le trésor d'affection renfermé dans le cœur de l'orpheline, peut-être eût-il été préservé de l'erreur sentimentale dans laquelle il s'était complu durant quatre mois, et qui venait de s'évanouir, de tomber en poussière.
Le matin, dès qu'il fut debout, il dit à son père que, si vraiment il ne s'était pas trompé dans sa supposition, lui, Barthélémy désirait être fixé sans retard et qu'il faudrait s'expliquer avec Sophie.
— Attends de l'avoir vue, lui répondit son père. Ne va pas agir avec précipitation. Cause un peu avec elle, et si demain tu te sens libre de t'expliquer, faisle. Aujourd'hui, ce serait trop tôt. Et puis, mon cher ami, as-tu pris conseil de Dieu?
— Oui, père, je lui ai demandé de me diriger, de me montrer sa volonté.
— Eh bien, médite cette parole : « Attends-toi à l'Eternel, et demeure ferme, et il fortifiera ton cœur. »
Dans l'après-midi, le char étant prêt, le cheval attelé, Barthélémy se rendit à Coppet, où la diligence passait à trois heures. Depuis que nous avons un chemin de fer, c'est à l'enclave genevoise de Céhgny qu'on \ient des Ballandes et autres lieux de la contrée, pour recevoir les voyageurs descendant du train. Barthélémy allait seul chercher Sophie. A la campagne, cela ne souffre aucune difficulté, et nul n'aurait l'idée d'en tirer des conséquences.
Comme il arrêtait son cheval devant la poste, la diligence arrivait de Genève, au grand trot de ses quatre chevaux et venant de traverser les prairies du château de Coppet, habitation déjà vieillie à cette époque, et qui est loin aujourd'hui de retrouver son ancienne splendeur.
Sophie Arnaut descendit lestement de la voiture, son petit sac de voyage et un parapluie à la main.