CHAPITRE XXIX
Barthélémy la débarrassa de ces objets et la conduisit vers le char, déjà retourné.
— C'est vous qui êtes venu me chercher, lui ditelle; je vous en suis bien reconnaissante. Comment sont vos parents et Evodie ?
— Très bien; ils se réjouissent de vous voir.
— Ils sont si bons pour moi.
— Montez, Sophie, et placez-vous là. Je me mettrai à droite, pour conduire. Il y a une bouilloire chaude, dans la paille, sous vos pieds : la sentez-vous?
— Oui, merci : vous êtes tous remplis d'attentions à mon égard.
— Mais c'est qu'il fait froid, et il ne s'agit pas de s'enrhumer. Je vous conseille d'ôter votre chapeau et de mettre ceci sur votre tête, dit-il en lui donnant un bon fichu tricoté qu'Evodie avait mis dans le caisson. En char découvert, l'air est très vif.
Sophie obéit avec un sentiment de douceur infinie. Il lui semblait que jamais Barthélémy ne lui avait parlé avec un tel accent de sollicitude affectueuse. Quant au jeune homme, il lui avait suffi de l'instant employé à ce changement de toilette, pour constater que Sophie, loin d'être moins bien que précédemment, avait au contraire beaucoup embelli. Peut-être le résultat de cet examen venait-il plutôt de ce qu'il ne l'avait jamais considérée de cette manière, et surtout pas avec Je nouveau sentiment qui déjà s'emparait de lui.
En route, ils causèrent peu, soit à cause du bruit des grelots et du char, soit parce qu'il eût été imprudent d'aspirer sans précaution l'air glacial du 31 dé-
cembre. Ils avaient sur les genoux une bonne couverture, celle du cheval , et Barthélémy engagea Sophie à ne pas craindre de se tenir assise près de lui, afin d'avoir plus chaud. — Douces paroles, on le comprend, pour une jeune fille dont le cœur avait déjà fait trop de chemin d'un tel côté. Elle ne fit cependant sur tout cela aucune réflexion intime, si ce n'est celle que Barthélémy, toujours poli et prévenant, se comportait en cet instant comme il l'eût certainement fait pour toute autre personne confiée à ses soins. A la dernière montée, pendant que le cheval allait au pas, il lui demanda des nouvelles de M'^^ Deverne et de son fiancé.
— Ils vont très bien, dit-elle.
— Ont-ils l'air heureux?
— Je crois qu'ils le sont, mais d'une manière que j'ai un peu de peine à comprendre. Mademoiselle Elisabeth est gaie, rieuse, comme vous la connaissez; elle taquine parfois M. Kabell. Celui-ci la laisse faire et ne perd jamais sa gravité. Il est vrai qu'il a dix ans de plus qu'elle. Mais c'est égal; il me semble qu'un fiancé pourrait montrer son bonheur d'une manière un peu plus extérieure, et ne pas craindre d'être gai à son tour. M. Kabell est, avant tout, un homme posé; mais je le crois bon. Il rendra certainement sa femme heureuse. C'est dommage qu'il ait un air si raide, et qu'il parle un peu du nez.
— Ce n'est pas là, en effet, si j'étais une jeune fille, dit Barthélémy avec gaieté, un portrait qui me tenterait.