CHAPITRE XXIX
— Oui, certainement, dit Sophie : je suis heureuse, monsieur Augustin, de vous entendre dire cela.
En sortant de chez les Rock, ils allèrent saluer Peter, qui leur offrit aussi des vœux sincères; puis ils vinrent devant la maison de Sophie : maison fermée, mais qui se rouvrirait sans doute au printemps. Apercevant de là le creux du Folliet miroitant aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, ils eurent la singulière fantaisie de se rendre vers le bord du sombre abîme, dont les ondes foncées rasaient le gazon desséché et y laissaient une frange de glace brillante.
— Figure-toi, ma chérie, dit Barthélémy, que notre pauvre Augustin, dans le temps de son tourment de cœur, vint un jour ici avec l'intention de s'y précipiter. Il nous l'a raconté lui-même. Arrivé à la place où nous sommes si heureux en ce moment, il se souvint tout à coup de cette parole : (( Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira, et vous êtes ce temple. » Et cela le fit renoncer à son affreux dessein. On peut penser que son sort éternel lui a été révélé ici, pour la première fois.
Sophie serra de près le bras de son fiancé et lui dit:
— Retournons chez ton père.
On voit que, prenant tout de suite une habitude peu commune dans notre pays, ils se tutoyaient dès le premier jour.
Le lendemain, Barthélémy reconduisait Sophie à Genève. Elle avait promis de rentrer à midi chez M^o Deverne, et la pendule en sonnait l'heure sur la
cheminée du salon, lorsque la porte s'ouvrit pour donner passage aux jeunes gens.
— Eh bien, Sophie, dit M"^^ Deverne, je vois avec plaisir que vous tenez votre promesse.
— Eh ! c'est notre ami, M. Lacroix fils, qui vous ramène ! dit Elisabeth.
— Oui, mademoiselle, et qui plus est, la ramène ma fiancée.
— Oh ! que c'est joli ! Voilà que nous le serons deux à la fois.
— Mais, mais, dit gravement M"^® Deverne, qu'estce que cela signifie? Vous ne m'en aviez rien dit, Sophie, avant de partir?
— Je l'ignorais encore avant- hier.
— Complètement?
— Oui, madame.
— Alors, c'est bien. Je vous félicite tous les deux. Cependant, monsieur Barthélémy, voilà que vous me reprenez Sophie, justement lorsque je comptais la garder pour moi. A quand la noce?
— Après celle de mademoiselle Ehsabeth, c'est-àdire en avril, madame, si cela peut entrer dans vos convenances.
— A la bonne heure. Voilà au moins un fiancé qui parle poliment et sensément. Monsieur Barthélémy, voulez-vous manger quelque chose tout de suite?
— Merci, madame. Je vous prierai seulement de permettre à Sophie de venir avec moi en ville, pour choisir un anneau, dans une heure.
— Parfaitement. Ayez soin de le prendre fort; quand