CHAPITRE XXX
Bien qu'Augustin eût fait son compte de la vie, les fiançailles de Barthélémy et de Sophie ne laissèrent pas de lui donner quelques regrets, de réveiller dans tout son être des aspirations qu'il croyait complètement assoupies pour toujours. La vue de ces deux jeunes gens bien portants et si heureux, lui fit entrevoir ce qu'il aurait pu trouver sur sa route d'homme, si tout n'avait été brisé sous ses pas. Il en éprouva non pas précisément de la tristesse, mais un abattement moral qui parfois se traduisit en une parole amère, adressée autour de lui. Où donc est le malade, même dans un âge avancé, qui ne se raccroche de temps en temps à l'existence, et ne considère avec frayeur le dépérissement du corps? L'ennemi des âmes sait profiter de ces pénibles moments de souf-
france morale, pour jeter le trouble dans l'esprit et lui infiltrer le venin de l'incrédulité. Augustin était si mal entouré dans la maison de son père, que ce n'eût pas été une chose bien étonnante de lui voir reprendre son ancien caractère emporté et dominateur. Mais il fut gardé de Dieu à cet égard, et s'il passa de mauvais moments avec lui-même, il ne donna, comme chrétien, aucun scandale grave. Le blasphème, autrefois si habituel dans sa bouche à propos de rien, n'effleura point sa pensée. Mais soit le travail intérieur de son esprit, soit la rude et âpre saison d'hiver, il eut une nouvelle crise de son mal en février, crise la plus grave qu'il eût encore éprouvée. Pendant quinze jours il dut garder le lit, étendu et presque sans mouvement, tant le moindre effort lui donnait des palpitations, ou des spasmes douloureux. Peter vint le voir souvent et prier à son chevet. Il lui apportait quelque bonne parole de la Bible et l'encourae^eait à dorifier Dieu dans la maladie. — Le père d'Augustin s'attendait à une catastrophe prochaine, et n'en continuait pas moins à supputer son argent et à travailler, comme s'il devait bientôt manquer du nécessaire. Sa femme pleurait en secret et ne cherchait pas non plus auprès de Dieu la force dont elle avait besoin. Comme toujours, Baebeli se montra bonne et prévenante, causant aux uns et aux autres avec l'espèce d'enfantillage qui ne la quittait jamais. Barthélémy venait chaque jour demander des nouvelles, de la part de ses parents et de sa sœur, mais on ne laissait monter personne auprès d'Augustin, excepté le tisserand demandé par le malade. Le