CHAPITRE XXX
Il lui tendit la tasse vide et se remit dans son lit. Bœbeli arrangea la couverture et l'édredon, releva les oreillers, et, cela fait, elle déposa un amical baiser sur une des joues creuses du malade, qui aussitôt lui dit vertement :
— Qu'est-ce que tu fais? Veux-tu bien me laisser tranquille! — Puis, se reprenant et fermant les yeux d'où s'échappèrent deux larmes : — Ne fais plus cela, Baebeli, lui dit-il avec douceur; j'ai trop souffert et tu ne peux me comprendre.
— Pauvre cousin Gustin, fit-elle en essuyant délicatement les larmes, je voulais pas vous faire du chagrin; au contraire, je voudrais pouvoir guérir vous.
— Tu me l'as déjà dit et je le sais bien. A présent, ne cause plus et va-t'en.
Augustin put bientôt se lever et même descendre, mais il n'était pas encore question de sortir. La campagne était couverte de neige en poussière, dont les molécules chassées par la bise, étaient aspirées à tout instant dans les poumons. Augustin fit savoir à Evodie que sa visite lui ferait plaisir. Elle vint donc, et, comme toujours, elle sut l'intéresser par des récits agréables et des pensées encourageantes. Quand Evodie était là, Bsebeli, les bras pendants, l'écoutait comme si elle eût été un ministre, ou tout au moins une personne de grand savoir.
Le malade reprit de l'appétit et des forces ; il se sentait mieux qu'avant sa dernière crise, positivement. Devenu sage, Augustin profita de ce temps de répit pour mettre en règle ses affaires et laisser quelques
ordres par écrit. Quand ce fut fait, l'air étant plus doux, il vint une après-midi chez Evodie, pour lui rendre une de ses bonnes et aimables visites. Les hommes étaient aux champs; M"^^ Lacroix laissa les jeunes gens causer tout à leur aise, pendant qu'elle arrosait ses plantes en vase et semait quelques graines au jardin. — Au bout d'une demi-heure passée avec Evodie, Augustin tira de sa poche un pli cacheté :
— Je veux te prier, dit-il à son amie, de me garder ceci, jusqu'à ce que je sois parti pour le pays des bienheureux. Je sais que je puis mourir d'un instant à l'autre, par conséquent je dois être prêt. Si Dieu faisait une espèce de miracle en ma faveur en me rendant la santé, je te redemanderais plus tard ce paquet. Il contient une lettre que je t'adresse, une lettre aussi pour mon père et ma mère, et quelques cents francs de mon argent, dont je n'ai que faire maintenant. Tu l'employerais selon mes indications, qui du reste ne sont pas des ordres. J'espère que tu ne me refuseras pas ce service; je ne puis le demander qu'à toi.
Evodie reçut le pli et le mit sous clef, comme un dépôt sacré, espérant bien, dit-elle, qu'Augustin le reprendrait un jour. Celui-ci revint chez lui très paisible. Cette première sortie et les dispositions qu'il venait de prendre, lui avaient fait du bien.
La correspondance entre les Ballandes et la rue des Peupliers allait bon train : Sophie écrivait d'une manière charmante; Barthélémy lui-même, tout garçon campagnard qu'il était, maniait la plume très joliment. Mademoiselle EUsabeth, à qui Sophie Hsait parfois une