CHAPITRE XXX
page ou deux des lettres de Barthélémy, était dans l'admiration de tout ce que l'heureux fiancé savait dire à sa bien-aimée. Par moment, M"^ Deverne aurait désiré que M. Kabell fût à dix Heues de Genève, afin de recevoir aussi de tels témoignages d'affection. Etant là, sur place, le jeune associé de la maison Kabell et Flette écrivait trop de lettres dans la journée pour que, son travail fini, il ne fût pas fatigué, par conséquent peu disposé à causer longuement sur le papier. D'ailleurs, il passait la soirée deux fois par semaine chez sa future belle-mère. Assez souvent, ils se rendaient les trois ensemble à un cours d'histoire, de sciences, ou de déclamation. De tout cela, il résultait que les lettres échangées entre les deux fiancés ressemblaient à ce qu'on peut mettre sur cette invention moderne appelée carte-correspondance ^ véritable oreiller de paresse pour beaucoup de gens, et tentation souvent fâcheuse pour les employés et les domestiques chargés de la faire parvenir à destination.
« Chère Elisabeth, je ne pourrai me rendre ce soir avec vous à la séance de M. X., et je le regrette vivement. Une entrevue avec le fondé de pouvoirs de la maison Missrow, de New-York, me prive du plaisir que je m'étais promis. Hélas! vous le savez, les affaires sont les affaires.
» Tout à vous,
Fernand. »
Tel était un de ces billets, tenant le milieu entre le télégramme et la carte écrite tout ouverte.
Le temps, peu à peu, devenait printanier; l'air, encore frais le matin et le soir, s'adoucissait dans le milieu du jour, au point que les ouvriers ôtaient leur tricot de laine pour travailler. Mars ne vint pas, cette année-là, avec son cortège habituel de bise furieuse, ou avec ses retours de neige mêlée de pluie froide. Il fut, au contraire, sec et chaud, selon que les vignerons le désirent. La grive des vergers ne s'égosillait pas à chanter pour appeler le mauvais temps, mais sa congénère, la musicienne^ remplissait l'orée des bois de ses chansons, préludes harmonieux de la douceur du climat. Déjà la sève montait dans les érables. Dans les vignes, de loin en loin, quelque amandier en fleur présentait l'emblème d'une résurrection certaine et bientôt générale. On labourait, on plantait, on semait dans les champs. Les prairies se couvraient de fleurs. Dans les vieilles haies abritées, la pervenche vous regardait passer au chemin. Dès le milieu d'avril, on sentait la vie revenir partout avec puissance.
Contrairement aux prévisions du docteur et à ce qu'on avait pu penser de l'état d'Augustin, lors de sa récente crise, ce dernier avait repris de l'entrain, même une certaine vigueur. Il ne pouvait manier aucun gros outil, cela va sans dire, mais il faisait quelques petits ouvrages autour de la maison et au jardin. Il semblait que, pour lui aussi, une sève nouvelle descendait du ciel et lui redonnait de la vie. Hélas! cet épanouissement lui fut, au contraire, bien fatal.
Une après-midi, déjà vers le soir, — car le soleil descendait rapidement à l'horizon, — il éprouva tout