‹ Un fils uniqueChapitre 18 sur 185 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le charpentier Ulysse Arnaut, qui avait des doutes sur l'arche de Noé et en avait parlé à Barthélémy Lacroix, habitait les Ballandes depuis deux ans seulement. Une vieille tante y possédait une petite maison avec un peu de terrain; elle mourut et le fît son héritier. Ulysse était veuf. Il quitta la ville où il travaillait depuis bien des années dans le même chantier comme ouvrier de confiance, et vint avec sa fille unique, âgée alors de quatorze ans, s'établir dans sa nouvelle propriété. Neuchâtelois, il ne connaissait personne aux Ballandes lorsqu'il y arriva; mais, peu à peu, il gagna la confiance des paysans, qui l'occupaient volontiers à de petites réparations et lui confiaient des ouvrages qu'il pouvait faire seul. A cinquante ans, il se faisait déjà vieux et sentait le besoin du repos. C'est qu'il

avait eu plusieurs accidents durant sa vie d'ouvrier. Une fois, il tomba du troisième étage d'un bâtiment en construction, et fut relevé presque mort. Une autre fois, il eut la jambe droite brisée par une lourde pièce de bois. C'était un brave homme, d'un caractère très doux, ayant des convictions chrétiennes, mais peu au clair sur bien des questions, et les tranchant d'une manière souvent fort peu orthodoxe, sans que pour cela sa foi en un Dieu miséricordieux et sauveur en fût ébranlée. Ayant quelque semblant d'épargnes faites à la longue, et la petite propriété en question, il laisserait à sa fille une position presque indépendante. La maison d'Ulysse était la plus éloignée des deux premières du hameau, celles des Rock et des Lacroix; elle se trouvait conséquemment du côté de la montagne , et ne voyait ni la plaine ni le lac. Mais on y avait en face les vertes pentes du Jura, et Une fort belle échappée à l'ouest. Le creux du Folliet et son petit ruisseau bordé de buissons, se faisaient remarquer des deux fenêtres de l'étage. Ulysse avait arrangé avec goût cette demeure agreste, et il ne souffrait aucun désordre autour de chez lui. Cultivant son terrain, faisant lui-même avec sa fille ses petites récoltes, ils avaient des provisions suffisantes pour le ménage, une chèvre et un mouton. Un porcelet était acheté chaque printemps et se transformait vers la fin de l'année en jambons et autres salaisons excellentes. A seize ans, Sophie Arnaut était déjà une belle jeune fille aux yeux noirs, mais on voyait bien que son développement physique n'était pas encore ce qu'il de-

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