‹ Un fils uniqueChapitre 19 sur 185 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

viendrait plus tard. Son caractère aimable, doux et ferme ; ses facultés bien ordonnées et des convictions plus éclairées que celles de son père, faisaient de cette jeune personne un type remarquable, assez rare dans un solitaire hameau. Sophie aimait beaucoup Evodie Lacroix, qui aussi le lui rendait bien. Nature fme et délicate, cœur droit, esprit posé, calme et réfléchi, Evodie Lacroix était une perle rare. Pourquoi des dons si riches étaient-ils enfermés dans un extérieur qui parlait si peu en sa faveur? Elle avait cependant de beaux yeux, le front élevé et une profusion de cheveux très noirs dont la pauvre enfant ne savait que faire, tant leurs grosses tresses pesaient sur sa tête, portée par un corps mince et fluet. Le nez trop caché par le voisinage des joues, le menton allongé, la taille courte; hélas ! Evodie Lacroix serait toujours laide, à moins qu'une transformation étonnante ne se fit chez elle de quinze à vingt ans. Son frère était déjà un beau garçon pour son âge, en sorte que, dans la famille, la disproportion des agréments extérieurs des deux enfants frappait encore davantage. — Leur mère était pieuse; elle aimait les fleurs en vase, comme nous l'avons dit, et tenait sa maison dans un ordre parfait. Son mari lui était très supérieur comme intelligence, mais il ne le lui faisait jamais sentir. Elle avait pour lui une haute admiration et ne se permettait pas de le contredire. Femme avant tout chrétienne, elle l'eût volontiers appelé ce mon seigneur, » si, comme Sara, elle eût vécu à l'époque des patriarches de la Bible. Ses parents, les Ebroz des Chavannes, l'avaient fort bien élevée, ce

qui, pour le dire en passant, n'est pas très commun chez les campagnards. Puis elle avait passé quelques années en service à Genève, et cela lui fut utile à bien des égards. Dans une ferme isolée, il est plus facile à une mère de suivre ses enfants et de veiller sur leur éducation, que dans un village où ils trouvent les plaisirs de la jeunesse, les danses nocturnes et les habitudes de cabaret. Heureuses les familles, heureux les jeunes gens qui savent s'en tenir à l'écart.

Le point central des Ballandes était occupé par la plus ancienne des maisons du hameau. Elle appartenait à la veuve Grince, qui l'habitait avec ses trois enfants, un fils de dix-neuf ans et deux filles de quinze et dix-sept. Emma et Lise étaient d'assez jolies blondes, la cadette surtout. Leur frère Gabriel était l'aîné. D'un caractère égoïste, il faisait déjà le maître dans la maison; il lui eût bien convenu que la transmission des propriétés fût réglée pour lui par la loi anglaise qui donne tout à l'aîné de la famille et rien, ou peu de chose, en tout cas, aux cadets. Mais le père Grince étant mort ab intestat , ce qu'il laissait de bien passait à ses enfants par portions égales, et la mère en avait la jouissance jusqu'à la majorité de ceux-ci, à charge par elle de les élever convenablement. G'était ce qu'elle faisait pour la vie matérielle ; garçon et filles étaient bien nourris et bien vêtus; le reste allait comme il pouvait, et de cette manière allait souvent fort mal. Gabriel était déjà un coureur de danses, un amateur de bons dîners entre garçons. Emma se permettait de rester assez tard au bal, dans les villages où son frère

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