CHAPITRE I
qu'un homme peut enjamber facilement. De temps à autre cependant, il se produit un cercle, une ride quelconque, occasionnée par un flux subit plus considérable ou par les poissons qui remontent le courant jusqu'à la source et y prennent leurs ébats. Quand on arrive pour la première fois au bord de ce creux sombre, et que l'eau en rase les bords, on éprouve un sentiment d'effroi et l'on fait mine de se tenir en arrière. Rien, en effet, ne préserverait d'une chute mortelle celui qui s'y précipiterait, à moins qu'il ne sût nager. Et pourtant, malgré l'absence de toute barrière, on n'a pas souvenir que des enfants ou des adultes y soient tombés. Mais le creux du FoUiet a vu bien des drames sinistres, causés par l'ivrognerie, la mauvaise conduite ou le désespoir.
Du hameau des Ballandes, on jouit d'une vue agréable et assez étendue, malgré le peu d'élévation du sol. A l'ouest, c'est le beau village de la Ptippe. Ses blanches maisons aux contrevents verts, bien espacées et entourées de vergers plantureux, brillent aux rayons du soleil. Plus bas, c'est Crassier, à moitié caché derrière les arbres et les bosquets du voisinage. Plus loin, Divonne indique la ligne fuyante de ses toits, jusqu'au pied du coteau où se montre une belle résidence. La rivière dont la source jaillit non loin de là sous le nom païen de ce fontaine des dieux, » marque son cours comme un ruban d'argent dans les campagnes inférieures et fuit dans la direction de Versoix, où est son embouchure. En se tournant à l'est, on aperçoit les villages de Borrex et d'Arnex, puis, plus bas encore,
12 * PRE^ilIÈRE PARTIE
Eysins, satellite de Nyon, la jolie ville. Remontant vers le Jura, nous trouvons Grens, Chéserex et Gingins. Le site de Tranchepied, avec ses trois ou quatre maisons et ses beaux arbres fruitiers, se présente aussi fort bien dans la contrée. Voici encore Bonmont, ancien couvent de moines, aujourd'hui belle habitation d'été adossée au Jura. Enfin, tout là-haut se cache la Dole, en arrière du premier plan de la montagne. Devant nous, à plus d'une lieue de distance, est le lac Léman, déjà bien étroit et s'en allant mourir à Genève. Je ne dis rien des Alpes en face : chacun les voit et les admire, sans qu'il soit nécessaire de les lui montrer. A quelques égards, elles sont un peu comme le soleil. A l'époque de ce récit, le principal propriétaire aux Ballandes, se nommait Antoine Rock. Il avait épousé une Bernoise, de la famille Ossli, bien connue dans le grand village de Bruckseilergut, sur les bords de la Kander. Catherine Ossh, en ce temps-là, était une jolie et fraîche blonde, mais d'un blond roux ; elle avait les yeux gris perçants, et manquait de grâce dans sa démarche. Antoine Rock fit sa connaissance à la Rippe, où Kaethy avait été placée pour apprendre le français. Alors, elle savait déjà assez bien cette langue, mais non le patois de la contrée que son mari parlait encore avec les vieux parents Rock. Antoine était fils unique, et lui-même n'eut qu'un seul enfant, un garçon aussi, qui reçut le nom d'Augustin. Le grand-père Rock fut son parrain. Celui-ci avait commencé la fortune de la famille, par beaucoup de travail et une sordide économie ; Antoine la continua en travaillant fort et ferme