CHAPITRE I
aussi; puis sa femme fit des héritages dans son pays, à la mort de ses parents et d'un oncle. Lorsque le mariage fut décidé, les Rock savaient que la jeune fille serait riche un jour. Tous ces divers affluents de biens temporels, se réunissant sur une seule tête, avaient, à la longue, formé une fortune qui passait pour considérable. Les uns parlaient de deux cents mille francs, les autres du double. Le fait est que, excepté Antoine Rock et sa femme, nul n'en connaissait le chiffre exact. Dans les appréciations ou suppositions de cette nature, si l'on reste parfois en dessous de la réalité, il arrive souvent aussi qu'on exagère beaucoup.
La maison Rock était bien la meilleure du hameau, comme elle en était la première en remontant de la plaine. Râtie en bonnes pierres liées par des angles tirés des carrières de Vesancy, elle était protégée contre les vents et la pluie par de grands avant-toits qui masquaient passablement la vue des fenêtres de l'étage. Il y avait là, du côté du lac et suspendue aux pannes du toit, une longue galerie étroite, dans laquelle on ne se tenait guère, mais fort commode pour sécher les noix et étendre le linge venant de la lessive. Dix personnes auraient pu se loger à l'aise dans l'appartement, tant au rez-de-chaussée qu'à l'étage supérieur ; mais les seuls habitants étaient les deux époux, leur fils Augustin et deux domestiques, un homme et une femme. Les vieux parents Rock étaient morts. — Occupés aux travaux des champs pendant huit mois de l'année , Rock et son domestique faisaient du' bois en hiver, soit dans la montagne, soit dans les
propriétés particulières d'Antoine. Excepté pour aller aux foires de Nyon, deux fois par an, les Rock ne sortaient guère de chez eux. Ils se rendaient pourtant au culte, de temps en temps, dans le temple de la paroisse dont les Ballandes font partie. A douze ans, par exemple, Augustin n'avait pas encore été à la foire de Nyon, ni à la source de la Ver soie près du château de Divonne. De Genève ou de Lausanne, pas question, naturellement. On était encore sous le régime des diligences, et Antoine Pvock n'avait pas de cheval. Très routinier comme avait été son père, il se bornait à une agriculture toujours la même, engraissant une paire de bœufs chaque année, tout en les faisant travailler doucement : il les vendait à Pâques , en achetait ensuite deux maigres, et c'était à recommencer pour une autre fois. Tout allemande qu'elle était, Catherine s'était vite faite à ce genre d'existence : peut-être en avait-elle déjà les dispositions en germe quand elle épousa Antoine, qui, vivant du reste bien avec elle, sut garder toujours la haute main dans la conduite et les affaires de la maison. L'amour qui doit unir des époux bien assortis ne fut jamais un fort lien entre ces deux cœurs attachés à l'argent et à la terre ; mais ils se comprenaient et visaient ensemble au même but, savoir à l'augmentation croissante d'une fortune déjà considérable. Robustes comme deux chênes plantés dans le même pré, ils ne dépensaient rien en médecins. Deux fois par an, au printemps et à l'entrée de l'hiver, ils avalaient un purgatif énergique, affreuse tisane préparée par Kaethy, d'après la recette de sa