CHAPITRE V
femmes, pour aller après d'autres dieux? Ça, voyezvous, monsieur Lacroix, c'est une chose infâme.
— Certainement. Elle n'est pas racontée dans le livre des Rois d'Israël pour louer Salomon, loin de là! mais pour nous montrer un exemple de plus, — et quel exemple ! — de la faiblesse humaine et de la puissance du mal. Des récits de ce genre sont, à mes yeux, une des mille preuves de la vérité et de la divinité de la Bible. S'il en était autrement, croyez-vous que les successeurs de Salomon n'auraient pas empêché qu'on ne mît des choses semblables dans ces écrits, qui faisaient règle pour tout le peuple?
— Sans doute. Mais, puisque nous ne sommes là que nous deux, laissez-moi vous dire qu'on trouve dans les saintes Ecritures des choses vraiment peu admissibles, que le simple bon sens repousse formellement. Par exemple, l'arche de Noé. — Je suis charpentier, n'est-ce pas? Eh bien, moi, charpentier, je ne puis pas comprendre qu'un homme seul, même en y mettant cent années de travail, puisse construire un vaisseau pareil. Et notez qu'à l'époque de Noé, on n'avait probablement ni crics, ni grues, ni machines quelconques. Comment le vieux Noé, qui avait déjà cinq cents ans, a-t-il pu rassembler tout ce bois, le scier, le travailler et le mettre en place? Et puis, le fer, la clouterie? Où prendre tout cela?
— Je ne le comprends pas mieux que vous, mon cher voisin ; mais réfléchissez que la Bible ne dit pas que Noé construisit l'arche lui tout seul. Qu'était Noé? Quelle position sociale ou de fortune avait-il parmi ses
contemporains? Quelle ville ou quelle campagne habitait-il? Nous n'en savons absolument rien. Après le déluge, il nous est présenté comme étant laboureur de la terre.' Evidemment, il ne pouvait plus être que cela, puisque tout était détruit par les eaux. Mais avant le déluge, à quoi s'occupait-il? Nul ne le sait. La Bible nous dit qu'il employa cent ans à bâtir l'arche, et elle n'explique pas s'il y travailla seul. Il est probable que ses fils l'aidèrent et qu'il prit des ouvriers. La Bible n'entre pas dans des détails de cette espèce, quand ce n'est pas nécessaire. Elle pose un fait, l'affirme, et c'est tout. C'est à prendre ou à laisser. L'important est de savoir si le fait est vrai, et cela se déduit fort souvent des conséquences. Pour en revenir à Salomon, quand il dit : Je me suis bâti des maisons, — je m^ suis fait des réservoirs d'eau, etc., ce n'est évidemment pas lui qui exécutait ces ouvrages immenses.
— Parbleu ! bien sûr que non. Peut-être que, de sa \de, il n'a porté aucune poutre, ni même soulevé la moindre pierre de ses bâtiments.
— C'est fort possible. — Vous avez dit à mon fils quelques mots de vos doutes à l'égard de l'arche de Noé; il s'en est préoccupé. Je crois qu'il vaut mieux ne pas faire travailler l'esprit des jeunes gens de cette manière : les doutes viennent assez tout seuls à ceux qui aiment à penser. Quand il m'en a parlé ce matin, je me suis borné à lui rappeler la parole du Seigneur Jésus, confirmant le récit de Moïse. Si nous vouUons tout comprendre et tout expliquer dans les saints livres, où en serions-nous? Evidemment ils perdraient
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leur caractère divin et seraient réduits, entre nos mains, à la mesure d'un livre d'homme. Pour moi, j'y découvre la sainteté du Dieu Eternel, et le mal dans mon propre cœur; dès les premières pages jusqu'à la fin, j'y vois la trace lumineuse du Soleil de Justice : cela me suffit.
Comme ils en étaient là de leur entretien, Barthélémy arriva pour faire la commission de Sophie.
— Elles sont allées se promener, dit Ulysse ; tant mieux ! L'exercice convient beaucoup aux jeunes filles. La mienne n'en prend pas assez. Je ne serais pas fâché qu'elle dansât de temps en temps, pour se bien secouer tout le corps. Mais elle ne veut pas en entendre parler. Gabriel Grince lui a proposé plusieurs fois d'aller danser à la Rippe avec lui et sa sœur Emma; Sophie a toujours refusé.
Barthélémy repartit sans rien dire de plus que ce qu'il était venu annoncer, et sans faire aucune réflexion sur le désir du père de Sophie. Un moment après, Etienne Lacroix se leva. Les deux hommes sortirent ensemble. Tout était si propre autour de l'habitation ! Rien ne traînait, ni outil oublié, ni balayures, ni débris de bois. Etienne en fit compliment à Ulysse.
— J'aime les choses en ordre, répondit celui-ci, et ma fille y prend peine. Elle me demande souvent de planter, comme chez vous, des fleurs au pied des colonnes de la galerie ; mais je m'y oppose, parce que ces tiges grimpantes sucent le bois, le rendent humide et le font pourrir. A votre place, je ne tolérerais pas ces entortillements de branches. Du reste, je serai à
votre service pour refaire les bordages du couvert de votre maison quand vous voudrez, dit-il en souriant. Mais il ne faudrait pas attendre encore bien des années, car je serai sans doute alors dans la caverne de Macpéla. Et puisque je vous parle de cimetière, monsieur Lacroix, je veux vous demander un service. Si je viens à^mourir avant la majorité de ma fille, consentiriez-vous à être son tuteur? Ici, je n'ai de véritable confiance qu'en vous seul.
Etienne Lacroix réfléchit un instant, puis il dit à Ulysse en lui tendant la main.
— Je vous le promets, pour autant qu'on peut prendre un tel engagement.
— Merci. Cela me soulage. Au reste, je ne laisserai point de difficultés après moi. Sophie héritera du peu que je possède et de ce que sa mère avait. Je n'ai pas un sou de dettes. Il faudrait trouver à Sophie une place pas trop pénible dans une famille honorable et pieuse. Vous verriez cela mieux que personne avec M"*^ Lacroix, car évidemment la pauvre enfant aurait besoin de conseils et ne pourrait rester seule ici. Vous loueriez sa maison et le terrain à quelqu'un qui s'engagerait à en avoir soin comme moi-même. C'est entendu. Encore merci pour tout cela.
— S'il plaît à Dieu, vous resterez avec Sophie, et elle n'aura pas besoin de moi. Venez prendre une tasse de café avec nous à quatre heures, si vous pouvez quitter la maison à ce moment. Nos filles seront sans doute de retour, et nous garderons aussi la "vôtre.
— Bien obligé. Non, le dimanche, je reste chez