CHAPITRE VI
dans le village, pour annoncer que les garçons vont boire en trois jours un tonneau de vin, ne nous prendraient-ils pas pour des sauvages, tout aussi peu chrétiens qu'eux-mêmes l'étaient autrefois?
A son retour chez lui, Etienn^ Lacroix proposa à sa femme de l'accompagner jusqu'à un moulin du voisinage, où il visitait de temps en temps une mère de famille malade.
— Il y a encore une heure de soleil, dit-il, tu n'es pas sortie aujourd'hui; cela te fera du bien de respirer un peu l'air.
Marie Lacroix ne demandait pas mieux et fut bientôt prête.
— Il faudrait peut-être, dit-elle, prendre une tasse de gelée de pommes.
— Oui, la dernière que tu as envoyée à Louise Praz lui a fait plaisir.
Bien enveloppée de papier, la tasse fut mise dans une ^ poche du paletot d'Etienne, et les deux époux s'acheminèrent, par un j oli chemin aux contours gracieux, du ^ côté du moulin en question. Il y avait aussi une scierie. Lorsqu'ils y arrivèrent, les deux usines travaillaient comme un autre jour. Le scieur, à coups de maillet, fixait le hillon devant le fer tranchant, qui, obéissant à l'impulsion donnée à la roue extérieure par la chute d'eau , se mit à grincer de toute sa force contre le bloc de bois qu'il devait transformer en planches. Le
I tic-tac du moulin se mêlait à cet étrange concert. — Il n'y a donc point de dimanche pour ces gens, dit Marie Lacroix.
— Hélas, non. Ils disent que l'eau coule ce jour-là comme les autres, et qu'il faut l'utiliser.
Ils entrèrent. La malade les reçut avec bonheur. Elle avait si peu de visites pareilles ! Assise sur son lit, en proie à une maladie souvent aiguë et qui ne pardonne guère, elle écouta avec recueillement la lecture d'un psaume de la Bible, et la prière confiante qu'Etienne Lacroix adressa au Sauveur pour cette mère jeune encore et si affligée. Le mari ne vint pas se réunir à eux trois pour ce moment de culte ; il continua son travail. Et comme les Lacroix s'en retournaient, il vint pourtant les saluer et les remercier de leur attention pour sa femme.
— Elle est bien malade, n'est-ce pas? leur demanda-t-il.
— Oui, répondit Etienne, mais assurée que, si elle s'en va bientôt, ce sera pour vivre avec Dieu, dans le repos et la paix du ciel. — Comment faites-vous de ne pas arrêter vos rouages le dimanche? Ce serait un si bon exemple dans la contrée, et Dieu bénirait pour vous l'observation de son commandement.
— Eh bien, oui. J'y ai souvent pensé. Mais, que voulez-vous ! je fais comme les autres.
— Ce n'est pas une bonne raison, monsieur Praz. Essayez d'obéir à Dieu; vous vous en trouverez bien. Cela ferait plaisir aussi à votre femme.
— Mais que dirait-on de moi aux environs? Les gens viennent justement avancer leurs billons le dimanche matin ; il faut bien les scier pendant que l'eau est abondante.