‹ Un fils uniqueChapitre 29 sur 185 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Les apôtres ne pensaient pas comme vous, lorsqu'ils répondirent au conseil des Juifs : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. »

— C'est vrai; mais les temps sont bien différents.

— J'en conviens : autrefois on risquait sa liberté^ parfois sa vie, pour obéir à Dieu; aujourd'hui, il s'agit de supporter un peu de moquerie seulement. La différence est donc bien grande entre les anciens temps de persécution, et le temps actuel. — Piéfléchissez cependant que Dieu est toujours le même. Il vous serait doux d'être auprès de votre femme, plutôt qu'occupé ici pendant qu'elle est seule.

— Oh! monsieur Lacroix, cela me fend le cœur de la voir ainsi définir.

Lacroix ne voulut pas insister davantage. Il serra la main au scieur, et reprit avec Marie le chemin des Ballandes.

Chez les R.ock, l'après-midi s'était passée d'une manière bien différente encore. Comme on était aux derniers jours du mois, Antoine ouvrit son vieux bureau et s'y établit. Il chercha dans son livre de comptes les noms des débiteurs en retard et en trouva douze, auxquels il écrivit à chacun à peu près le même billet :

(( Monsieur (un tel) à (tel endroit).

» Je viens par la présente vous rappeler que vous me devez un intérêt, échu le... de... francs. Veuillez m'en faire parvenir le montant dans les huit jours, car j'ai besoin d'argent.

» Je vous salue de cœur. »

Aux débiteurs qui devaient plusieurs intérêts, il

ajoutait cette formule finale : ce A défaut de quoi, je me verrai dans la nécessité d'agir. »

Rock n'avait pas besoin d'argent, car, outre la bourse dans laquelle sa femme puisait pour les minces dépenses de la maison, le riche paysan avait toujours chez lui un gros sac d'écus et une somme en or, pour les cas imprévus, qui ne venaient jamais. Sans aucun doute, il était parfaitement en droit de réclamer ce qui lui était dû, mais pourquoi ne pas le faire simplement, comme une chose à laquelle un débiteur n'a rien à redire? — Gela me remet en mémoire les lettres d'un rentier, qui, disposant de 5 à 600000 francs, ajoutait régulièrement à ses réclames d'intérêt cette phrase menteuse : ce J'insiste pour être payé, ma femme ayant besoin d'argent pour le ménage. » — Les débiteurs n'étaient point dupes de ces façons de s'exprimer; au contraire, pour peu qu'un d'entre eux fût rusé et mauvais payeur, il s'autorisait du motif mis en avant par le créancier pour ne se point presser de s'exécuter, et dire de lui pis que pendre. Ah! les dettes! les dettes ! quel ver rongeur pour celui qui ne craint pas d'en contracter! Les jeunes époux emprunteurs ne savent guère ce qui les attend plus tard. Combien de pères de famille, combien de cultivateurs ont passé de mauvais jours, éprouvé d'humiliations et d'angoisses, pour avoir emprunté des sommes dont ils auraient pu se passer dans la position où Dieu les avait placés ! L'un a acheté des terrains qui ne lui rendent pas l'intérêt du capital; un autre s'est fait marchand de bétail et perd son temps à courir les foires sans grand profit;

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