‹ Un fils uniqueChapitre 30 sur 185 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

un troisième a voulu être cabaretier, négociant en vins, etc. Pour un qui fait son chemin, il en est dix qui se coulent peu à peu et finissent par une catastrophe. Heureux le jeune couple sans ambition, qui sait vivre du travail de ses mains, sans rien devoir à personne !

En posant une telle affirmation, nous ne voulons point dire qu'il n'y ait des cas où un homme de la campagne ne puisse et même ne doive savoir user de son crédit pour se procurer la somme dont il a besoin. Mais de tels cas sont rares. Et je prie le lecteur de se souvenir que je parle ici essentiellement des jeunes ménages.

Au lieu donc d'employer le dimanche à se reposer et à jouir des bienfaits de Dieu, à lui témoigner sa reconnaissance, Antoine Rock faisait ses comptes, comme je viens de l'indiquer. Sa femme, tout aussi pratique et terre à terre que lui, s'occupait à la revue de ses armoires de linge ; ou bien elle aurait tricoté un bas, tout en lisant un livre allemand. Jérémias Gotthelf n'avait pas encore publié ses nouvelles bernoises; c'était dommage, car M""^ Rock s'y serait reconnue en plus d'un endroit. Et pendant qu'Antoine supputait ses revenus, pendant que la mère d'Augustin comptait les mailles de ses aiguilles, que faisait celui-ci ? On ne s'en inquiétait nullement. Il causait à la grange ou à l'écurie avec le domestique Fritz, qui peut-être ne lui donnait pas de bons exemples. En tout cas, la société d'un valet de ferme aussi commun ne pouvait qu'être nuisible à un garçon de quinze ans. Un mot, un simple mot irréligieux ou impur, tombant sur l'esprit ou le

cœur d'un adolescent, peut avoir des conséquences funestes pour toute la vie. Beaucoup d'hommes sont devenus incrédules ou vicieux, quelquefois tous les deux, pour avoir reçu dans leur jeune âge une impression qui s'est traduite plus tard en mal rongeur, pareil à un ulcère inguérissable. Oh ! combien les parents sont coupables, lorsqu'ils ne veillent pas mieux sur les premières conversations de leurs fils, et sur la société qu'ils fréquentent.

Le valet des Rock n'était pas corrompu et ne buvait pas; mais il flattait Augustin en lui parlant des richesses de son père, et il contribuait ainsi à fortifier ses instincts de domination. Puis, le langage de Fritz était vulgaire, parfois grossier, et comme Augustin manquait déjà par lui-même du besoin de se distinguer des autres, soit par son instruction, soit par son caractère, les propos du domestique l'entretenaient encore dans cette fâcheuse disposition. Si par malheur cela continuait de cette manière, il serait bien difficile, plus tard, de sortir Augustin d'un tel miUeu, et sa vie pouvait en être absolument faussée. Alors, à quoi lui servirait la grande fortune de ses parents? Quel usage en ferait-il, et comment serait-il capable de bien élever une famille ?

Ce même dimanche, à la tombée de la nuit, Nicolas Schwartz arrivait aux Ballandes dans un état digne de pitié. On l'avait fait boire; et, comme il ne savait pas résister dans ces sortes d'occasions, il s'était complètement grisé, au point de tomber dix fois peut-être dans les fossés du chemin. La visière de sa casquette tournée

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