‹ Un fils uniqueChapitre 4 sur 185 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

grand'mère. Augustin était traité de la même manière, à dose moins forte cependant.

Ce petit Augustin, chose curieuse, avait à lui seul autant de volonté propre que son père et sa mère ensemble. On l'aurait coupé en deux, plutôt que de le faire renoncer à une idée. Menaces, promesses, rien n'y faisait. Quant à le battre, jamais sa mère n'y eût consenti; et si le père lui donna de temps à autre une fouettée, ce fut toujours en cachette de sa femme, et lorsque la colère dominait le paysan. Peine perdue! Augustin n'allait pas se plaindre, mais n'en persistait pas moins dans sa terrible ténacité. Et c'était parfois pour des choses de rien : pour un bâton qu'on lui refusait; pour des bas ou un pantalon qu'il ne voulait pas mettre. Assez bien défigure, on pouvait cependant reconnaître déjà sur ses jeunes traits, des lignes dures, inflexibles, même dans ses accès de gaieté. Il riait en se retenant, et alors ses yeux parlaient plus que sa bouche. Le mélange des cheveux bruns de son père et de la teinte rousse de ceux de sa mère, lui avait donné une chevelure épaisse, rude, sans la moindre ondulation. Augustin était dans sa seizième année et faisait la dernière partie de son instruction religieuse. On était en automne. A Pâques de l'année suivante, il serait admis à la communion.

La maison la plus voisine de celle des Rock appartenait à Etienne Lacroix, cultivateur comme Antoine et du même âge que lui. Il avait épousé une fille dont les parents habitaient une campagne isolée, dans les environs des Chavannes. Beaucoup moins riches que

les Rock, les Lacroix étaient cependant fort à leur aise, ayant vingt-cinq arpents de bonnes terres et quelques rentes en argent. La femme, d'ailleurs, n'avait pas encore reçu sa part d'héritage. Sauf deux ménages pauvres, les autres familles des Ballandes jouissaient d'une grande aisance matérielle. Etienne Lacroix n'avait que deux enfants vivants; les deux premiers étaient morts peu après leur naissance. Garçon et fille, ceux qui lui restaient se nommaient Barthélémy et Evodie. Le fils était l'aîné. On lui avait donné le nom d'un apôtre dont la personnalité et les travaux ne tiennent pas une grande place, ni dans le ;Nouveau Testament, ni dans l'histoire de l'église primitive. Celui de sa sœur a eu l'honneur d'une recommandation paternelle et affectueuse de saint Paul, mais n'a point obtenu, dans l'usage, la popularité de bien d'autres, tirés aussi des écrits sacrés. Barthélémy avait dix-sept ans, Evodie quinze, et, comme son voisin Augustin, elle suivait le dernier cours d'instruction xîhrétienne, donné par le pasteur de la paroisse.

Les deux maisons des Rock et des Lacroix n'étaient séparées que par une place, sorte de double cour au milieu de laquelle passait le chemin public. Chacun des deux propriétaires possédait le terrain libre entre son bâtiment et le chemin; mais les fenêtres n'avaient pas la vue du même côté. Celles des Rock s'ouvraient au levant, et celles des Lacroix au midi. L'une des deux maisons avait sa façade en long, regardant le lac ; l'autre présentait la sienne dans la direction du Pays de Gex. Réunies en se rapprochant, elles au-

Page 1