CHAPITRE VIII
et va tout de suite redemander ton couteau. Me le promets-tu?
— Non.
— Dis-moi oui, Augustin; nous sommes catéchumènes tous les deux; je te parle pour ton bien. Tu te rendras malheureux si tu t'obstines dans ton entêtement. C'est l'orgueil qui te donne un si mauvais conseil. Voyons, par amitié pour moi, promets que tu iras t' excuser.
Elle lui tendit la main.
Au lieu de prendre cette main généreuse, Augustin répondit :
— Il ne devait pas me donner un soufflet.
— Mais tu l'as insulté gravement.
— C'est égal; je ne veux pas m'humilier devant lui, ni devant la classe.
— Tu auras bien tort. Dieu te mette au cœur de meilleurs sentiments.
Sur ce dernier mot, les deux écoliers se séparèrent.
Etienne Lacroix sortait du jardin où il faisait la taille de ses poiriers, lorsque Evodie arriva pour l'embrasser. Il lui demanda ce qu'elle avait à causer avec Augustin. Evodie raconta ce qui s'était passé à l'école et le conseil qu'elle venait de donner à leur jeune voisin. Le père branla la tête à l'ouïe de tout cela et dit :
— Avec un autre garçon, ce serait une chose de rien; mais avec Augustin cela peut devenir grave. Un mauvais levain d'amertume travaille dans son cœur. Tu as bien fait de lui parler; maintenant, s'il ne fait pas des excuses au régent, demeure avec lui dans une
réserve qui lui fasse comprendre qu'on ne peut l'approuver. Il vaut mieux ne pas raconter la chose dans la maison.
Pendant tout le reste de la semaine, M. Ebroz demanda chaque jour deux fois à Augustin, à la fin de la classe, le oui qui lui fut constamment refusé. Augustin n'en avait rien dit à son père et à sa mère, ni même à Fritz, avec qui il avait plus d'abandon qu'avec ses parents.
Le dimanche étant arrivé, M. Ebroz vint dans l'aprèsmidi aux Ballandes et entra tout droit chez les Rock. Comme d'habitude, Augustin était quelque part avec le domestique, le père établi à son bureau et la mère à son tricotage accompagné d'une lecture.
Après les salutations d'usage, M. Ebroz demanda si Augustin leur avait parlé de ce qui s'était passé à l'école. Ils lui dirent qu'ils ne savaient rien. Alors le régent fit le récit exact de toute l'affaire; puis, sortant un petit paquet de sa poche :
— Voici le couteau de votre fils, leur dit-il ; c'est à vous que je le rends; et c'est à vous maintenant de faire comprendre à Augustin son devoir à mon égard. Je ne lui en parlerai plus le premier, mais vous sentez bien que cet enfant ne doit pas être abandonné à luimême, dans sa disposition d'orgueilleux entêtement. J'aurais pu soumettre la chose à la commission d'école; si je ne l'ai pas fait, c'est afin d'épargner à votre fils une censure bien autrement sévère que la mienne. Il est catéchumène et doit me quitter à Pâques : j'espère que d'ici là il fera de bonnes réflexions.