CHAPITRE IX
venait pas à notre garçon. Au contraire, il proposa au plus pauvre de sa chambrée, de vivre avec lui. En soi, c'était bien, et recommandable certainement; mais avec Jean-Pierre Petoud, Augustin put agir à sa guise, absolument comme il l'entendit, et d'autant mieux que, d'emblée, il déclara qu'il payait pour les deux. Charmé d'une telle ouverture, Petoud devint le satellite d'Augustin et ne le contredisait jamais.
— Boit-on du rouge? demandait Augustin.
— Comme tu voudras, répondait Jean-Pierre.
— Fait-on une omelette avec la viande ou bien une fricassée aux oignons?
— Tout comme tu voudras.
Outre cette complaisance gastronomique , Jean- Pierre se faisait un plaisir de rendre à Augustin une foule de petits services. Il nettoyait ses souliers et les graissait, cirait sa giberne, brillantait la plaque du shako et les boutons d'habit, blanchissait la buffleterie, détail ennuyeux, surtout lorsque la colle était corrompue.
Voyant Augustin si rangé, bien équipé, toujours propre et soigné dans sa tenue, son capitaine le prit un jour à part et lui dit :
— Rock, j'ai bien envie de faire de vous un caporal; accepterez-vous les galons? Malgré votre jeunesse, on peut avoir confiance dans la fermeté de votre caractère.
— Je vous remercie, capitaine ; mais je veux rester simple soldat.
— Pourquoi ? votre position de famille et de fortune
VOUS autorise pleinement à aspirer plus tard au grade d'officier.
— Non, merci, capitaine; je préfère rester simple soldat.
— Très bien. Je ne veux pas vous forcer à accepter de l'avancement.
Dans la journée, le capitaine dit au sergent-major :
— J'ai offert à Rock les galons de caporal ; il les a refusés.
— Cela ne m'étonne pas. Piock est un brave garçon, un bon soldat, mais un original de première classe.
— Qui me conseillez-vous à sa place?
— Voyons : vous pourriez parler à Jean-Pierre Petoud, le compagnon de Rock.
Mais Augustin avait déjà prévenu son ami Petoud, que, si on lui offrait un grade et qu'il l'acceptât, leur association serait à l'instant rompue. Or, Jean-Pierre se garda bien d'accepter.
— Je suis un pauvre garçon, dit-il à son chef; une place de caporal me ferait revenir à la caserne dans deux ans. Or, comme je suis domestique, appelé à gagner ma vie, vous comprenez, capitaine, que je dois refuser l'honneur de porter des galons.
Le même soir, Augustin paya une bouteille de vin bouché à Jean-Pierre, bien content de le garder sous sa dépendance comme auparavant.
Antoine Rock n'eut donc pas la satisfaction de voir revenir son fils à la maison avec les doubles galons blancs de poil de chèvre. Gabriel Grince, inscrit dans