‹ Un fils uniqueChapitre 63 sur 185 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

— Chacun son goût, reprit l'homme de la Ferme au-bois.

Comme ils sortaient de récurie, Barthélémy arrivait précisément d'Yverdon, dans son élégant uniforme. Les crins rouges flottants de son shako retombaient en gerbe un peu élargie, par suite du mouvement du cheval allant au pas. Barthélémy s'arrêta pour saluer ses voisins. Au même instant, M^^® Rock et les deux jeunes Chevroud sortirent de la maison pour voir le militaire. Celui-ci les salua gracieusement; puis voyant Evodie qui accourait à sa rencontre, il mit pied à terre pour l'embrasser. Le cheval se rendit tout seul vers la porte de l'écurie, où il annonça son arrivée par un joyeux hennissement. Evodie salua aussi M"^^ Rock et les deux étrangères, puis chacun rentra chez soi.

— Par ma foi, si ne voilà un beau garçon et un joli cheval, dit Chevroud. Qui est-il?

— C'est le fils d'Etienne Lacroix, mon voisin.

— Ah ! c'est le fils Lacroix ! Je connais un peu son père : un brave homme, mais qui ne sort pas volontiers de chez lui. Et la petite, qui est venue embrasser le chasseur à cheval ?

— C'est la sœur de Barthélémy Lacroix.

— Fort bien. Y a-t-il d'autres enfants?

— Non.

La table était servie à la chambre, non à la cuisine, où les Rock mangeaient habituellement avec leurs domestiques. En l'honneur des Chevroud, la mère d'Augustin avait fait cette exception. Même il y avait

des serviettes sur chaque couvert; les couteaux étaient à manche noir avec une virole blanche au bout; les cuillers et les fourchettes en composition.

Malgré les progrès du luxe dans les campagnes, les couverts d'argenterie, même le ruolz, sont encore considérés, avec raison, comme des objets dont on ne se sert que dans les grandes occasions, — et pour autant qu'on en possède. En revanche, des meubles parfaitement inutiles ou qui jurent avec l'appartement se sont peu à peu introduits chez les paysans riches. Cadeaux offerts aux jeunes mariées, il faut bien les accepter et leur trouver une place.

, Louis Chevroud était un bon homme, peu instruit, mais doué néanmoins d'une remarquable finesse pour la conduite de ses affaires, et ne se laissant pas mettre dedans parle premier venu. A table il mangea de bon appétit et causa comme quatre, surtout de ce qui l'intéressait, questionnant son hôte sur les gens des Ballandes et sur la manière de cultiver la terre aux environs. Puis il parla des placements d'argent, chose toujours plus difficile, parce que le taux de l'intérêt baissait visiblement. Il y avait même, dit-il, des emprunteurs qui prétendaient ne payer que le trois et demi, donnant des hypothèques de premier ordre. — Antoine R.ock était parfaitement capable de tenir tète à son hôte sur un tel chapitre, mais, soit prudence instinctive, soit parti pris, il n'entra dans aucun détail relatif à ses affaires. Il se borna aux généralités. Quittant le sujet et s'adressant à Augustin, Louis Chevroud lui demanda s'il aimait le militaire.

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