‹ Un fils uniqueChapitre 68 sur 185 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

saient de boire quand il apportait une pièce de toile, étaient donc la cause indirecte de son triste état actuel. Faible de caractère, ne sachant pas refuser, il avalait de nombreux verres de vin, et cela le surprenait d'autant mieux que, chez lui, il ne buvait guère que de Feau. Excepté lorsque les femmes venaient ourdir, Nicolas faisait maigre chère, vivant de café, de pommes de terre et de pain, beaucoup plus que de viande. Mais les jours d'ourdissage, la mère de famille lui laissait les restes du dîner apporté par elle, et une bouteille de vin.

Depuis quelques mois, cela ne pouvait plus aller; l'oppression était si forte qu'il devait s'arrêter à tout instant, et laisser marchepied et navette. Nicolas se voyait sur le point de tomber dans la misère la plus complète, à moins que Dieu ne le retirât promptement de ce monde.

Ce fut dans ces pénibles circonstances qu'il eut, un dimanche, la visite d'un ancien camarade, ouvrier tisserand comme lui, et bien portant. Peter Meignat revenait de France, où il avait voyagé et séjourné pendant plusieurs années, rapportant peu d'argent, mais des convictions religieuses fortement enracinées dans un cœur droit et dans une tête robuste. Voyant Nicolas dans l'impossibilité de continuer à gagner sa vie. Peter lui offrit de s'asseoir au métier à sa place, et de travailler pour les deux en compte à demi. Nicolas fournirait la chentèle, et lui Peter expédierait l'ouvrage. Nicolas ferait la cuisine. Celui-ci fut tout heureux d'accepter, et dès le lendemain matin Peter faisait

courir la navette, pendant que Nicolas préparait le déjeuner. Lorsque le café fut sur la table, Peter vint s'asseoir en face de son associé.

— Ami Nicolas, lui dit-il, nous ne sommes pas des bêtes, n'est-ce pas, puisque Dieu nous a donné la parole, qui est refusée aux animaux? Et non-seulement la parole qui est à nous, mais encore la sienne à Lui, celle qui est contenue dans les livres des prophètes et des apôtres. Avant donc de prendre notre repas du matin, nous allons lire quelques versets dans la Bible et remercier notre Père céleste. Assieds-toi, et écoute.

Fort surpris d'un tel préambule, Nicolas, qui vivait quasi en païen, ne lisant rien et n'allant jamais à l'église, objecta que le lait se refroidirait.

— Ça ne fait rien, reprit Peter. D'ailleurs, je ne veux pas lire longtemps.

Après quelques versets du commencement de l'évangile selon saint Luc, il s'arrêta, fit deux courtes explications à Nicolas, ôta son bonnet et rendit grâces à Dieu pour tous ses bienfaits.

— A présent, dit-il, verse le café. Tu vois que je n'ai pas mis plus de cinq minutes pour faire notre culte du matin, et ce n'est pas un temps perdu, sois-en sûr. Nous ferons toujours comme ça, et le soir aussi, avant de nous coucher.

Moitié de gré, moitié de force, Nicolas accepta l'autorité religieuse de son compagnon dans la maison, et il ne tarda pas à éprouver lui-même le besoin de la foi et de la confiance qu'il reconnaissait chez son ami

Page 1