CHAPITRE II
bise qui souffle depuis le soir jusqu'au matin. Encore deux ou trois semaines, et la seconde moitié de novembre amènera les pluies froides, peut-être même une première couche de neige : il faut donc se hâter. C'était un samedi. Déjà levée depuis peu d'instants, la lune commençait à perdre sa teinte rouge, pour prendre une couleur argentée. Quelques maisons des Ballandes reflétaient ses blancs rayons, tandis que d'autres, masquées par des arbres, ne se montraient qu'en lourdes masses à peine éclairées par une trouée de lumière dans le feuillage. — Un char attelé de deux grands bœufs roux aux cornes noires, et conduits par Antoine Rock, montait lentement le chemin du hameau. Une longue et profonde caisse, posée sur les deux trains du char, contenait des pommes de terre nouvellement arrachées. De temps à autre, un de ces tubercules roulait du bord de la caisse dans le chemin, lorsque la roue, montant sur un caillou, donnait une secousse au chariot tout entier. Antoine courait après la pomme de terre et la remettait sur les autres, à moins qu'elle n'eût disparu dans le fossé voisin, parmi les hautes herbes aquatiques dont il était garni. Quand cela arrivait, Antoine Rock décochait une invective à l'adresse du pionnier, toujours en retard dans le nettoyage des fossés et des bords de la route. Il ne pouvait s'arrêter longtemps à chercher la pomme de terre enfouie là dedans, parce que les bœufs allant toujours, de nouvelles pertes pouvaient se produire en son absence. Aussi, pourquoi le domestique avait-il à ce point rempli la caisse ! Tant
de fois déjà il lui avait dit d'en mettre un peu moins. c( Mais voilà, fit-il une fois à haute voix, Fritz a une tête du diable. Je le ferai venir demain matin avec un panier pour ramasser tout ce qui est tombé ce soir; je n'entends pas semer ainsi mon bien le long de la route. »
/ Antoine Rock était grand, déjà un peu voûté pour ses quarante-huit ans. Ses traits exprimaient la satisfaction de lui-même et une grande défiance à l'endroit du prochain. Les sourcils très avancés sur de petits yeux, le front assez haut, à moitié couvert de cheveux bruns mêlés de blancs, ce qui leur donnait une teinte d'un gris sale; le nez long et des joues creuses; les mains fortes, osseuses, emmanchées de bras nerveux, — tel était l'extérieur du riche paysan. Ce soir-là, il portait veste brune à larges pans, et vieux chapeau de paille noire, assez déformé.
Arrivé à la dernière montée, il laissa un moment souffler ses bœufs.
Au même instant, et par un chemin de traverse qui rejoignait la route principale en cet endroit, Etienne Lacroix arrivait aussi avec un char, sur lequel était une herse les dents en bas, et, derrière celle-ci, une charrue dont le soc se trouvait lancé entre deux rangées de longues chevilles de fer, destinées à broyer la terre.
Etienne Lacroix tenait son cheval par la bride, et comme il faisait frais et qu'il n'avait pas de veste sur les épaules, il s'y était mis, en guise d'habit, le sac vide dont il se servait pour semer le blé, — car il ve-