‹ Un fils uniqueChapitre 8 sur 185 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

nait de faire cet ouvrage. Moins grand que son voisin, maigre aussi, mais droit et vigoureux, on voyait que rien n'avait encore fléchi dans sa constitution remar- K. blement solide. A peine ses cheveux commençaientils à grisonner, et de son œil ouvert, limpide, sortait un regard de bonté et de droiture qu'on ne rencontre guère à ce degré-là, ni au village, ni à la ville.

— Bonsoir, Antoine, dit-il en arrêtant son cheval derrière le char du voisin; — tu trouves toujours de belles pommes de terre en abondance?

— Oui, mais ce têtu de Fritz les a tellement aguillées dans la caisse, que j'en ai perdu un quarteron, du champ jusqu'ici.

— C'est dommage. Il faut dire au tisserand Nicolas de venir les ramasser demain matin, avant que d'autres chars ne les écrasent.

— Je les ferai bel et bien ramasser par Fritz. — Ton cheval va plus vite que mes boeufs ; passe devant.

— Non; va seulement; je ne suis pas pressé.

Ce disant, et les bœufs ayant repris leur paisible allure, Lacroix laissa son cheval suivre le char d'Antoine, et vint marcher à côté de celui-ci.

— Quelle magnifique soirée ! dit-il, et comme il fait doux encore pour la saison. Dieu est bien bon de nous donner un temps aussi favorable aux semailles.

— Combien as-tu semé aujourd'hui?

— Dix quarterons.

— Ça s'est bien arrangé ?

— Oui; mais il est resté quelques mottes; j'irai les casser après demain et nettoyer les raies.

— C'est dommage que ce soit demain dimanche; j'irais bien labourer en Montilly. Bon ! voilà quatre ou cinq pommes de terre à bas !

Lacroix s'empressa de les relever et de les mettre sur la caisse.

— Tu disais que c'est dommage que ce soit demain dimanche, dit-il quand ce fut fait; moi je trouve, au contraire, que c'est heureux. Quand on a bien travaillé pendant six jours, on est tout content de se reposer le dimanche, et d'aller entendre une bonne prédication.

— Oui, mais ça n'avance pas les ouvrages.

— Ah! mon pauvre Antoine, te voilà bien toujours le même. Si l'on travaillait le dimanche comme les autres jours, crois-tu réellement que nous en serions beaucoup plus avancés?

— Mais c'est bien sûr : dans une belle journée comme sera celle de demain, par exemple, on pourrait semer, aussi bien qu'aujourd'hui, dix quarterons de froment.

— Et tu penses que les animaux et les hommes pourraient le supporter habituellement? Moi, je suis persuadé du contraire. Gens et bêtes ont besoin de repos, et Dieu le savait, quand il donna aux Hébreux le quatrième commandement. Et puis, il n'y a pas rien que le corps à nourrir; il y a surtout notre âme, que nous ne devons pas négliger.

— Notre âme, — notre âme, — c'est bon à dire. Ce n'est pas l'âme qui laboure et sème. — Mais tu as tes idées; je ne veux pas te contrarier.

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