‹ Un fils uniqueChapitre 70 sur 185 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

plus. Maintenant nous allons repartir. Bien des remerciements pour votre honnêteté, dit-il en se levant.

— Ah! mais attendez : il faut que je vous paie. — Vous dites que ça fait?

— Quarante-neuf francs, dit Nicolas.

— En voilà cinquante.

— As-tu de la monnaie pour rendre un franc, Peter?

— Oui.

— Ecoutez, Nicolas, reprit la bonne femme, gardez ce franc pour acheter des tablettes de gomme, quand vous serez enrhumé.

— Bien obligé; fectivement, je tousse beaucoup le matin. ^ Peter, mets l'argent dans ta bourse; mais donne-moi le franc de M"^^ Parisod.

— Je regrette que mon mari ne soit pas à la maison, dit la trop hospitalière femme; il vous aurait bien offert une bouteille au cabaret.

— Au cabaret! fit Peter avec une exclamation. Le cabaret, c'est la maison du diable. Les cabarets tuent à la longue ceux qui ne s'en défient pas. Depuis que j'ai vu des cabaretiers ne pas refuser du vin à des hommes ivres, ou à des jeunes gens à peine sortis des écoles, je les ai considérés comme des hommes dangereux, des espèces d'empoisonneurs. A moins d'être en voyage, je n'entre jamais dans un cabaret. Je les fuis, au contraire, comme la peste. — Nous avons mangé et bu suffisamment chez vous; pourquoi donc irions-nous encore nous attabler dans un lieu pubUc? Quand on ramène les bœufe ou les vaches d'une fontaine, si on les conduisait tout de suite après vers une

autre, et lors même que Feau en serait meilleure, ces animaux refuseraient de boire. Or, il me semble que rhomme doit pourtant se montrer, à cet égard, au moins à la hauteur des bœufs.

— Vous avez bien raison, monsieur Peter; il serait à désirer que chacun pensât comme vous et se conduisît de la même manière. Mais dans notre pays, ceux qui ne vont pas boire au cabaret sont bien rares. De quel endroit êtes-vous ?

— De Sonvillier, Jura bernois.

— Est-ce un bon pays?

— Oui et non. C'est un pays froid, assez triste. En hiver, il y a souvent bien de la neige. — On y fait des montres, et cette industrie amène de l'argent. Moi, je suis fils d'un pauvre tisserand qui m'a appris son métier. J'ai voyagé pendant longtemps en Allemagne et en France.

— Et vous vous êtes associé avec Nicolas ?

— Oui, puisqu'il a besoin d'un compagnon.

— Vous avez bien fait. Je vous garderai notre fil pour l'année prochaine, car vraiment cette toile est belle, et je vois que vous êtes un homme de probité.

— Voï, madame Parisod, ajouta Nicolas; fectivement, un homme de probité, et aussi terriblement religieux. Le dimanche, va touchour l'éclise^ et revient touchour content. S'il était pas venu me faire une visite le mois passé, j'étais un homme perdu; voï , ma foi , perdu. Je buvais trop dans les maisons où je portais la toile : <( Allons, Nicolas, bois! diable ! il faut boire. A ta santé, Nicolas ! » Et puis, ça

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