CHAPITRE XIII
faire tourner la tête du mauvais côté, et après ça, pendant vi jours, c'est comme un charbon de feu dans la poitrine. Aujourd'hui, avec deux grands verres, ça va bien, fectivement. Mieu, madame Parisod. Bien saluer votre mari. — Attends voir. Peter, que j'aie allumé ma pipe.
Pour la première fois depuis longtemps, Nicolas revint de sang-froid d'une telle expédition. Son ami Peter fut dès lors pour lui une sauvegarde bienfaisante dans ces sortes d'occasions. La coutume d'offrir du vin et de presser les gens de boire est si répandue dans beaucoup de maisons qu'on ne saurait trop s'élever contre elle et lui résister. Ce n'est plus là de l'hospitalité bienveillante, mais une habitude dont les conséquences deviennent funestes, et pour ceux qui la pratiquent, et pour ceux qui l'acceptent.
Il est, en particulier, dans notre pays, un petit hameau que j'ai traversé deux fois en ma vie, une fois en montant, une fois en descendant. Ce sont une vingtaine de maisonnettes dont plusieurs ne contiennent qu'une cave et un pressoir. Par là tout près, il y a un clos de vignes en pente rapide. Les gens qui les possèdent, montagnards pour la plupart, mettent leur vin dans les caves de ce hameau, et viennent le chercher ensuite par tonnelets qu'ils emmènent dans leurs demeures plus élevées. En allant et venant de la montagne à la plaine, ils en boivent aussi une bonne quantité. On fait là une halte indispensable. Et s'ils aperçoivent un passant, connu ou inconnu peu importe, ce dernier sera bien habile s'il parvient à ne pas
accepter l'invitation d'entrer dans une cave. Heureux encore s'il est assez sûr de lui pour en sortir sans trébucher. Quant aux maîtres de céans, ils y passent parfois des journées entières, occupés, dit-on, à désaltérer de nombreux piétons qu'ils attendent au chemin. Puis, une autre fois, c'est à leur tour de recevoir la même hospitalité qu'ils ont si largement offerte. Et ainsi le vin se boit, la cave, peu à peu, diminue ou se vide, et leurs propriétaires s'abrutissent parfaitement.
Quand je passai la première fois dans cet endroit, c'était de nuit; je n'y vis personne. Le surlendemain, je fus appréhendé au corps par un brave montagnard, venu là pour transvaser. Certes, quand j'ai soif, je bois mon verre de vin aussi bien qu'un autre , surtout s'il est nouveau et pétillant; mais si je n'en sens pas le besoin, je suis comme les ânes. Eh bien, j'eus beau dire et me défendre : le montagnard en question fut le plus fort; je vis qu'il prendrait mon refus absolu pour une grave impolitesse, et alors je le suivis dans le temple qu'il desservait. Il m'offrit un petit verre de vin excellent dont je n'avais nul besoin puisque c'était le matin, après quoi, remerciant de mon mieux, je sortis de l'antre fatal où tant de mes frères en Adam ont subi une tout autre influence. Mon hôte improvisé, dont j'ignore le nom et que je ne reverrai peut-être jamais, ne comprenait pas que, son vin étant si bon, je n'en voulusse pas davantage. Il me suivit longtemps du regard avec tristesse. Me plaignait-il? Faisait-il peut-être une bonne réflexion? Je n'en sais