‹ Un fils uniqueChapitre 73 sur 185 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

— Pourquoi dites-vous comme ça « ma foi? » Nicolas, ce n'est pas bien. Votre foi vient de Dieu, et il n'aime pas qu'on jure inutilement.

— Que voulez-vous, mamzelle Sophie! — c'était avec elle qu'il causait, — j'y fais pas attention : ça sort tout seul de ma bouche. C'est comme M. Augustin Rock, quand il dit ses gros mots. L'autre jour, il se mettre en colère : c'était affreux de l'entendre, vi ma foi!

— Eh bien, n'imitez pas ceux qui jurent. Bonjour, Nicolas.

— Adieu, mamzelle Sophie. Comment va le père?

— Pas bien ces jours-ci; il souffre dans tous ses membres.

— C'est bien malheureux, fectivement. Je dirai à Peter lui faire une visite demain dimanche.

— Merci.

Augustin Rock avait pris, en effet, de bonne heure, l'habitude des jurements. Lorsque sa volonté de fer était contrariée, il se permettait d'affreux souhaits qui, s'ils avaient été exaucés, auraient fait de la terre tout entière et de ses habitants un vaste monceau de cendres. Hélas ! n'est-il pas écrit qu'elle sera brûlée un jour? Il n'est pas besoin d'accumuler sur elle des malédictions ; elle n'en est déjà que trop chargée. Mais ceux qui profèrent de telles exécrations ne savent plus ce qu'ils disent; leurs paroles sont comme l'écume que rejette une chaudière en ébullition.

Peter n'était pas encore entré chez les Rock; mais plus d'une fois il avait entendu Augustin se livrer à

des emportements de paroles condamnables. Par les récits de Nicolas et de quelques autres personnes, Peter connaissait plus ou moins la position et le caractère d'Augustin. Puis il avait aussi causé assez longtemps en allemand avec M"^® Rock, lorsqu'elle vint ourdir une pièce de toile, maintenant terminée. Peter l'apporta un soir, comme les Rock venaient de souper. On l'engagea à s'asseoir, ce qu'il fit volontiers.

Depuis qu'Augustin était devenu un homme, ses anciennes bouderies l'avaient quitté. Il aimait à causer et faisait causer les autres. Fritz ne lui aurait plus du tout suffi, s'il était resté dans la maison; mais l'ancien domestique avait repris le chemin de son village où il s'était marié très catholiquement, bien qu'il n'eût pas été douze fois à la messe pendant ses douze années de service chez les Rock. Jean-Pierre Petoud, l'ancien camarade d'Augustin à la caserne, avait remplacé le Gesserand, comme valet pour tout faire. Il obéissait à la baguette aux ordres de ses maîtres.

Rien que Peter fût connu et estimé, nul ne savait, aux Rallandes, ce qu'avait été sa vie jusqu'ici, ni d'où lui venaient ses comictions religieuses. On constatait sa bonne influence sur Nicolas, sa charité à son égard; on n'entendait sortir de sa bouche que de bonnes paroles, mais on ne savait rien de ses aventures. Le voyant chez eux le soir en question, Augustin se promit de le faire causer. Augustin, de sa nature, était curieux; il aimait à questionner le prochain et en retirait une sorte d'instruction, ajoutée à celle qu'il puisait dans ses livres d'histoire. Depuis quelque temps

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