CHAPITRE XIV
aussi, il avait lu certains opuscules sur l'origine du monde et sur le récit de Moïse. Déjà bien incrédule par caractère, il tendait à le devenir d'une manière systématique. C'était un progrès. On ne s'arrête pas en si beau chemin.
Son père alla chercher une bouteille de vin pour en offrir au tisserand, qui, refusant de manger, accepta cependant un verre.
— Vous êtes du Jura bernois? lui demanda Augustin.
— Oui, monsieur ; du grand village de Sonvillier. Mais j'ai quitté à vingt ans mon lieu de naissance, et dès lors j'ai travaillé dans la Suisse allemande, en Allemagne aussi, et en France. C'est à mon retour de ce dernier pays que j'ai appris à Nyon l'établissement de Nicolas Schwartz aux Ballandes ; et comme je l'avais connu autrefois dans le canton de Berne, j'ai eu l'idée de lui faire une visite. Il me semblait que Dieu me poussait de ce côté-ci.
— Vous croyez que Dieu agit de cette manière sur l'esprit de l'homme? dit Augustin.
— Certainement je le crois; et plus d'une fois je l'ai reconnu.
— Ah bah ! c'est une superstition. Comment voulezvous que Dieu vous connaisse, vous particulièrement? c'est une chose impossible.
— Pourquoi impossible ?
— Mais c'est bien évident. Quand il ne s'agirait que de notre terre, Dieu ne pourrait voir en même temps
tous les hommes qui l'habitent. D'ailleurs, il ne s'occupe pas de nous.
— Si vous vous représentez l'Eternel de cette manière, monsieur Rock, vous le faites borné^ ce qu'il ne peut être. Dieu existant certainement,... — mais d'abord, croyez-vous qu'il existe un Créateur de toutes choses, un Etre qui, vivant par lui-même et de toute éternité, possède la toute-puissance?
— On nous dit bien que oui.
— 071, qui est-ce ?
— Les grands philosophes : Socrate, Voltaire, et d'autres.
— Je ne connais pas les savants dont vous parlez et qui font pour vous autorité; mais je lis dans la Bible que l'Eternel est c: Celui qui a été, qui est et qui sera » de tout temps. Il se nomme lui-même : « Je suis Celui qui suis. » Or cet Etre présent partout, connaît parfaitement chacune de ses créatures. Je suis convaincu qu'il sait exactement ce que vous pensez en ce moment, et qu'il entend vos paroles comme les miennes. Lisez- vous la Bible, monsieur Augustin?
— J'en ai lu une bonne partie quand j'allais au catéchisme; dès lors, j'avoue que je l'ai un peu négligée.
— Vous avez tort. Un jour, vous aurez besoin de consolations religieuses pour votre âme.
— Qu'entendez-vous par là? fit Augustin, dont la fierté naturelle se réveilla subitement : je pense avoir du caractère.
— Excusez-moi. Je n'ai pas eu l'intention de vous dire la moindre parole offensante; mais je vous certifie