CHAPITRE XV
l'humidité se prend à toutes choses, sous forme de glaçons. Et puis, la bise, qui, trop souvent, hurle durant une semaine et fait que chacun se sent crispé, rien que de mettre le nez à la rue. Le soir, que faiton? — A l'époque dont nous parlons, les livres étaient rares dans les campagnes. La littérature populaire se composait essentiellement des œuvres d'auteurs français , qui , flattant les masses ignorantes ou envieuses, commençaient à répandre les idées socialistes , et à dégoûter les ouvriers de leur honnête et paisible existence , pour les livrer plus tard aux ambitieux qui les exploitent à leur profit, commandent en vrais tyrans sur les hommes simples , et donnent aux mauvais d'entre eux des aspirations qui ne tendent à rien moins qu'à la destruction de la société. Progrès des temps, disent les uns ; progrès du mal, affirment les autres. Et qui voit juste, au milieu de ce grand conflit? Celui qui , regardant plus haut que la fourmilière humaine, attend tout de la sagesse et de la direction suprême du Maître de l'univers. Pris en masse , les hommes n'ont jamais fait cause commune avec Dieu , mais oui bien contre lui.
Aux Ballandes, on avait pourtant quelques bons livres chez Ulysse Arnaut et chez Lacroix. Augustin se procurait de temps en temps un gros volume d'histoire ancienne , et même il avait acheté Histoire de la Révolution française et celle des guerres de Vernpire. Si cette lecture nourrissait son esprit curieux, elle excitait en lui la haine contre les hommes qui promenèrent la guillotine dans les grandes villes de la
France. Mais les massacres sur les champs de bataille ne lui déplaisaient pas trop. Sans qu'il s'en doutât, l'influence morale de ces livres était pour lui mauvaise, en plus d'un sens, personne n'étant là pour discuter avec lui telle ou telle opinion de l'écrivain. La passion le saisissait, et il se laissait guider par elle. Bien difi"érent des autres lecteurs , le tisserand Peter qui s'en tenait presque exclusivement à la Bible et continuait à la lire avec Nicolas. — Dans plusieurs maisons , l'almanach de Berne et Vevey constituait à peu de chose près toute la bibliothèque de la famille. Aujourd'hui, les temps sont bien changés à cet égard. Presque partout des bibliothèques populaires se sont formées, grâce, d'abord, à l'initiative de personnes généreuses, et ensuite à l'intérêt qu'y prennent les municipalités. S'il est encore ua certain nombre de ces dernières, qui, par inertie, mauvais vouloir ou une opposition que rien ne justifie, refusent de venir en aide aux bibliothèques, on peut affirmer sans crainte que la cause de celles-ci est gagnée devant tout homme ami de l'instruction publique et de la moralité. Comment donc! le peuple campagnard n'aurait pas besoin de culture intellectuelle, littéraire jusqu'à un certain point? Il n'aurait pas le droit, tout aussi bien que l'habitant des villes, de puiser à de bonnes sources pour nourrir son esprit, développer ses facultés, ennoblir ses sentiments? Et parce qu'on le rencontre en sabots couverts de bouse , peut-être, on pense qu'il ne jouira pas d'un livre religieux, moral , attrayant même. Supposer cela , ce serait