CHAPITRE XV
s'abuser grossièrement. Mais , d'autre part , il est, dans les villages , des esprits mal faits, influents parfois et amis de l'ignorance : ils vous disent brutalement que les livres sont bons pour les paresseux et non pour les gens actifs, et qu'il ne faut pas les répandre parmi le peuple. Ces gens-là pensent aussi qu'il est bien plus urgent de brûler de la poudre en l'honneur d'un nouveau cabaretier, que d'engager les jeunes gens à ne pas boire. Ah! qu'il est donc difficile de faire le bien !
Cher lecteur, je reviens à mon récit.
Nous étions restés à la soirée de Peter chez les Rock, et c'était à l'entrée de l'hiver. Cette année-là, le froid vint de bonne heure et fut rigoureux. Ulysse Arnaut en souffrit beaucoup. Ses jointures craquaient, se disloquaient toujours davantage. Sophie lui donna les plus tendres soins et eut pour lui toutes les attentions d'une fllle aimante et dévouée. Durant le dernier mois, — c'était en février, — il fallut deux hommes pour le lever et le remettre dans son lit. Etienne Lacroix et Peter vinrent chaque jour rendre ce service à leur frère mourant, prier avec lui et le fortifier dans sa foi, autant qu'ils pouvaient le faire. Enfin la délivrance arriva. C'était au moment où les gazons reverdissent, où les primevères et les violettes commencent à se montrer dans les endroits abrités. Ulysse Arnaut s'endormit en paix, laissant sa fille unique seule ici-bas, à vingt-trois ans. Etant majeure d'après la loi vaudoise, il lui fallait seulement un conseiller pour légaliser ses actes civils; Etienne Lacroix en accepta les faciles
fonctions. Maintenant la veuve et la fille majeure n'ont plus besoin d'un conseil judiciaire; cela simplifie leur position.
Comme il n'était pas encore d'usage général que le pasteur officiel assistât aux enterrements, celui de la paroisse ne vint pas aux Ballandes. Peter fit à sa place un culte dans la maison mortuaire. Il lut dans la Bible les promesses certaines de Dieu pour ceux qui meurent dans la foi en Jésus - Christ, dit quelques mots en souvenir du frère dont l'âme et l'esprit se reposaient maintenant dans la joie du Seigneur, et termina par une courte prière. Augustin étant un des porteurs, l'écouta fort attentivement. M™® Lacroix et Evodie étaient aussi présentes, entourant Sophie de leur affection amicale et chrétienne.
Il fut décidé que l'orpheline viendrait passer quelque temps chez les Lacroix, où elle partagerait la chambre d'Evodie. Sophie ne pouvait guère, au moins pour la nuit, se trouver seule dans sa maison. — Dans sa simple robe de deuil, elle était bien touchante par son air de douce et pieuse résignation. Mais quand elle rentrait chez elle, dans une solitude absolue, ses larmes coulaient souvent avec abondance. Originaire du canton de Neuchâtel, son père n'avait laissé dans sa commune que des parents très éloignés, avec lesquels ni lui ni Sophie n'avaient entretenu de relations. Du côté de sa mère, la jeune fille n'avait non plus personne. Elle était donc absolument sans famille. Son petit avoir ne lui permettait pas de rester inoccupée aux Ballandes, et il lui répugnait d'aller en jour-