CHAPITRE XV
née, comme on dit à la campagne. Si les Lacroix avaient eu besoin d'une domestique, elle en aurait accepté avec bonheur les devoirs; mais Evodie étant là, il ne leur fallait personne. Charmante par le caractère, distinguée par les moyens intellectuels, d'un extérieur agréable, Sophie Arnaut serait certainement recherchée par un brave garçon des environs. Mieux que tout autre, le fils Grince aurait pu en avoir l'idée; mais les qualités de l'orpheline avaient pâli devant les futurs cinquante mille francs de la fille aînée de Louis Chevroud, de celle, précisément, dont les yeux saillants avaient déplu à Augustin. Depuis peu de jours Erida Chevroud était fiancée avec Gabriel Grince.
Sophie mit sa maison en ordre; Peter loua le jardin pour le faire cultiver par Nicolas à qui ce léger travail ferait du bien ; puis Etienne Lacroix afferma pour son compte les autres terrains. Quand tout cela fut réglé, six semaines s'étaient écoulées depuis la mort d'Ulysse; et Sophie était encore là. Il fallait prendre une décision cependant; mais, qu'il lui serait pénible de quitter la famille Lacroix !
Un jour d'avril, par une de ces ravissantes matinées de printemps, alors que tout est fleur dans les campagnes et chant des oiseaux, une petite voiture s'arrêta devant la maison Lacroix. Une dame et sa fille en descendirent et furent reçues par M°^® Lacroix comme d'anciennes connaissances. Pendant quelques années, la femme d'Etienne avait été, dans sa jeunesse, domestique chez la mère de cette dame , et
avait joué mainte fois avec celle-ci dans leur appartement à Genève. M"'^ Deverne était veuve et n'avait qu'une fille, mademoiselle Elisabeth. Celle-ci était blonde, jolie et gracieuse : dix-huit ans. Venant faire une visite à son ancienne bonne, M"^^ Deverne profitait de la circonstance pour s'informer d'une brave fille, qui pût remplacer sa domestique. Tout de suite on pensa que Sophie, si elle y consentait, serait la personne cherchée.
— Une perle, ma chère madame, dit la femme d'Etienne.
— Mieux qu'une perle, ajouta celui-ci; Sophie est une vraie chrétienne, et par son caractère et ses moyens, elle est bien plus distinguée que la plupart des filles de nos riches paysans. Si elle entre à votre service, madame, je vous prierai de la traiter avec les égards qu'elle mérite.
— Cela va sans dire, mon cher monsieur Lacroix. Mais vous comprenez aussi que, devant nos connaissances, cette jeune fille ne peut être que ma domestique.
— Sophie le comprendra parfaitement. Elle a du tact et saura se mettre à sa place. Voulez -vous qu'Evodie aille l'appeler dans sa maison?
— Merci; mais je serais bien aise de la voir chez elle, si vous avez l'obligeance de m'y conduire.
— Très volontiers.
Etienne, sa femme et Evodie conduisirent les deux dames chez Sophie.
Celle-ci fut bien étonnée devoir tant de monde à la