‹ Un fils uniqueChapitre 84 sur 185 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

voulut jamais à Peter le tisserand de ce qu'il lui avait dit le jour où il vint apporter la toile. Nature excessivement rude, caractère implacable, enclin à la sourde colère, il est possible qu'une éducation judicieuse et chrétienne eût eu sur lui une bonne influence, en adoucissant des angles tranchants et en agissant sur un cœur droit mais bien orgueilleux. Au lieu de cela, les parents avaient laissé tous les mauvais bourgeons naturels se développer, et maintenant il était trop tard pour essayer de redresser ce jeune arbre dont la tige et les racines avaient crû sans aucune sage direction, sans aucun contrepoids moral ou religieux. C'était même beaucoup qu'un tel jeune homme riche ne fût pas tombé dans le vice où les passions en entraînent tant d'autres.

Le soir du jour où M"^® Deverne emmena Sophie à Genève, Augustin R.ock profita d'un moment où Evodie revenait à la maison, un râteau à la main, pour s'approcher d'elle. Evodie avait été nettoyer un pré dans le voisinage, depuis le départ de la voiture. Cet ouvrage se fait au printemps, lorsque les gazons vont pousser. Il faut étendre les taupinières , râteler les feuilles sèches, restées sous les arbres ou chassées par le vent. Ordinairement ce sont les femmes qui font cela, pendant que les hommes sont aux vignes.

— Tu viens de nettoyer? lui dit Augustin.

— Oui ; il y avait encore quelque chose à faire en Franelly. Maintenant, nous avons fini, et j'en suis bien aise.

— Notre Josette, — c'était la servante des Rock, —

en a bien encore pour huit jours, grâce aux chênes des Grince, dont les feuilles ont été semées par la bise dans notre grand pré. Si ces chênes étaient à moi, je n'en laisserais pas un seul debout. Il faudrait que toutes leurs racines fussent arrachées.

— C'est pourtant un si bel arbre, le chêne! Et quand ils sont chargés de glands, comme l'automne dernier, ils sont encore plus beaux. As-tu jamais examiné de près comme Celui qui les fait croître a taillé avec délicatesse le petit vase où le fruit est attaché à l'arbre?

— Qui est-ce qui fait croître les glands? dit Augustin avec son rire moqueur.

— Augustin, tu fais l'incrédule, comme si tu ne croyais qu'à la force de la matière; mais, mon pauvre ami, tu as beau vouloir fermer les yeux de ton esprit, je suis sûre que ton âme entrevoit et sent ce que tes paroles essaient de démentir.

— Tu penses donc que c'est Dieu qui fait croître les glands?

— Certainement je le crois. Toutes choses dépendent de lui et ont été formées pour sa gloire.

— Ah bien oui ! ça, par exemple, c'est un peu fort. Dieu se met en peine des glands autant que moi des geais qui les mangent. Et pourtant, ces gueux de geais, je voudrais qu'ils s'étranglassent tous, du premier au dernier, en avalant leurs glands. C'est un oiseau que je n'aime pas.

— Pourquoi? que t'a-t-il fait?

— Ah bah! c'est une vieille histoire qui ne signifie

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