CHAPITRE XVI
— Tant mieux pour lui, répondit Augustin. Cette fille ne me plaisait pas. Or, pour me décider à en prendre une, il faudra qu'elle soit à mon gré. Si je la trouve, elle sera à moi. Mais peut-être qu'elle n'existe pas.
— Pardi , reprit le père , je pense bien qu'elle n'existe pas. S'il te la faut parfaite, tu attendras longtemps. Et ce n'est pas en ne sortant jamais de chez nous que tu la rencontreras. Crois- tu, peut-être, que les filles à marier vont venir te faire la cour, et tourner autour de notre maison pour se montrer? Tu ferais beaucoup mieux de suivre l'exemple de Barthélémy Lacroix et d'aller comme lui un peu aux danses. De cette manière, tu aurais au moins l'occasion de voir celle qui saura te charmer.
— Barthélémy n'est pas beaucoup plus avancé que moi, malgré les danses. Sa sœur m'a dit qu'il n'a encore personne en vue.
— Puisque tu parles d'Evodie Lacroix, qu'aviezvous tant à causer ensemble, le jour où la dame de Genève a emmené la fille du charpentier?
— Nous causions de ce qui nous faisait plaisir. Evodie est une fille qui dit franchement ce qu'elle pense, et qui a bien des moyens.
— C'est dommage qu'elle ne soit pas mieux de figure, dit le père en regardant d'un autre côté.
— Oui; et puis, elle est restée petite, quoiqu'on voie bien des femmes encore moins grandes. La mère Girofle, par exemple, est plus courte qu'Evodie; ça ne l'a pas empêchée d'avoir six beaux enfants, grands
et bien portants. Quant à Evodie Lacroix, je ne pense pas qu'elle se marie.
— Pourquoi?
— Parce que : c'est une idée que j'ai comme ça.
« Il n'y songe donc pas, quand même il lui parle, se dit le père à la suite de cette conversation. » Mais il se garda bien de conseiller à son fils d'y songer tout de bon. On se souvient qu'il n'aurait pas vu avec plaisir ce mariage ; et d'ailleurs, après son échec de la Ferme-au-bois, Antoine Rock ne voulait pas donner de conseils trop directs à Augustin sur ce sujet.
A Genève, Sophie se trouvait bien chez M°^® Deverne qui en était fort contente. Elle eut sans doute à apprendre beaucoup de choses qui ne pouvaient se trouver dans son petit ménage des Ballandes, et qu'il fallait savoir exactement chez M""® Deverne. Celle-ci était exigeante, mais juste. Ce qu'elle demandait à sa domestique devait être exécuté ponctuellement. L'appartement était situé dans la rue des Peuphers, nom fort peu aristocratique, mais quartier qui a de l'air et du soleil. Par sa famille à elle, — famille qui avait eu des revers de fortune, — M"^® Deverne appartenait à ce qu'on appelait les gens du haut; en épousant M. Deverne, elle était descendue d'un cran de la caste héréditaire, et pourtant M. Deverne avait été banquier. Mais, à cette époque, les banquiers faisaient de beaucoup moins grandes affaires qu'aujourd'hui; et ceux qu'on nommait les princes de la finance étaient encore bien rares : une dizaine en Europe, et c'était tout. Malheureusement M. Deverne mourut jeune et