‹ Un fils uniqueChapitre 87 sur 185 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ne put atteindre aux millions qu'on gagne aujourd'hui ( ou qu'on perd encore plus vite ) au tripot des Bourses, et en écrémant par petites commissionnettes les sommes colossales qui passent ou séjournent dans les caisses des banques. Arrivé à la possession de grandes richesses, M. Deverne aurait, sans aucun doute, remonté sensiblement le crochet de la crémaillère, au point de vue de la considération sociale. Ceci soit dit sans blâmer ou blesser personne, mais simplement pour constater un fait qui se retrouve dans tous les pays. Toutefois, M. Deverne avait laissé à sa veuve une fortune honnête, qui lui permettait de vivre à Genève en dépensant les deux tiers de ses revenus seulement et de placer l'autre tiers pour la dot future de sa fille. Très simple pour elle-même, se contentant d'une seule domestique, elle donnait à sa fille des professeurs capables et bien payés.

Au bout d'un mois, Sophie était au courant de tout le service de la maison. Sa maîtresse lui demanda si elle consentait maintenant à s'engager pour l'année. Sophie dit que oui. M"® Deverne offrit 460 fr., et dit qu'elle donnait 40 fr. d'étrennes : total, 200, somme qui fut trouvée acceptable par Etienne Lacroix, au moins pour une première année. Quand la chose fut réglée, M"^^ Deverne fit présent d'une robe à Sophie, en lui demandant de la porter, bien que la couleur de l'étoffe fût à peine un demi-deuil.

— Puisque vous êtes tout de bon à nous, Sophie, lui dit-elle, je tiens à ne plus vous voir en grand deuil. Faites faire la robe, je payerai la façon. Une

autre chose encore à laquelle je tiens, c'est que vous tâchiez d'être gaie avec mademoiselle Elisabeth. Comme vous êtes orpheline, je comprends bien votre chagrin, mon enfant; mais, si vous le pouvez, tâchez que mademoiselle Elisabeth ne voie pas trop souvent vos larmes.

— Je ferai mon possible à cet égard, répondit l'aimable fille.

Hélas ! malgré toute sa perspicacité de maîtresse de maison, malgré sa vue perçante qui distinguait jusqu'à un grain de poussière oublié sur le marbre de la cheminée du salon, M"*^ Deverne n'avait pas imaginé que l'orpheline gardait au fond du cœur un mal secret emporté des Ballandes et dont elle souffrait depuis quelques mois, sans en avoir jamais rien laissé voir. Cela était venu à son insu ; et pour l'arracher de la place où ce sentiment s'était introduit, il faudrait bien du courage, une énergie peu commune. Sophie y travaillait fermement. Parviendrait-elle à l'extirper? Nous verrons cela plus tard.

Pour le moment, il s'agit de dire au lecteur, que, cédant au désir de sa fille, M"^® Deverne avait loué pour deux mois la maison de Sophie, et qu'elles iraient y passer les vacances d'été. Elisabeth s'en faisait une joie immense. En cachette de sa mère, qui peut-être n'aurait pas trouvé la chose très convenable, elle embrassa bien Sophie dans la cuisine, lorsque la chose eut été décidée.

— Est-ce que cela ne vous fait pas plaisir aussi? lui demanda-t-elle.

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