CHAPITRE XVII
les orages qui grondent, des fléaux dévastateurs se promènent sur les coteaux et dans les champs. Il y a, pour eux comme pour tous les membres de la famille humaine, une part de joie et une part de douleur. Heureux celui qui, chaque matin, consacre sa vie à l'Auteur de toute grâce et se confie en ses soins paternels ! •
Tout étant prêt pour le départ à la rue des Peupliers, ;^Ime Deverne, mademoiselle Elisabeth et Sophie prirent place dans la petite voiture qui déjà fit le voyage des Ballandes à la fin d'avril. Partant à huit heures du matin, ces dames arriveraient un peu avant midi, car il fallait s'arrêter à Commugny pour donner l'avoine au cheval et le laisser un peu reposer. M°»^ Deverne avait pris les provisions nécessaires : café, sucre, thé, etc., denrées qui sont toujours moins chères à Genève que dans les villages vaudois. Puis, il y avait trois malles, tant petites que grandes. Tout cela ne laissait pas de constituer un assez gros chargement. L'argenterie de table n'avait pas été oubliée non plus ; mais il en fallait peu pour deux personnes seulement ; et M"^^ Deverne ne comptait pas sur des tombées de visiteurs aux Ballandes, endroit reculé, peu connu, et où jamais pensionnaires n'ont séjourné. Toutefois, il se pouvait que deux ou trois dames, et autant de jeunes amies de mademoiselle Elisabeth, eussent tout à coup l'idée de venir leur demander à dîner et passer la journée avec elles. Dans cette possibilité, il fallait avoir quelque chose pour un dessert : des biscuits secs, du raisin
de Malaga, quelques bouteilles de vin français ou d'Espagne. Une femme pratique pense à tout dans ces cas-là. Assez d'autres ne pensent à rien, si ce n'est peut-être à elles-mêmes. — En voyant les nombreux colis à mettre sur la voiture, le cocher fit, à haute voix, la réflexion que deux chevaux auraient mieux traîné le véhicule qu'un seul.
— Madame ne m'avait pas prévenu qu'il y aurait autant de paquets, dit-il. Nous serons obligés d'aller lentement.
— Eh bien, lui répondit-elle, nous jouirons mieux de la vue. Il n'est pas nécessaire de forcer votre cheval.
L'homme se le tint pour dit. Aussi l'horloge de Crassier sonnait-elle douze coups, lorsque le char eut dépassé les dernières maisons de ce village.
Quelques minutes après, Barthélémy se tenait au chemin entre les deux maisons, fumant un bout de cigare pour éloigner les mouches, et attendant la voiture, afin d'aider à entrer les malles. Augustin, qui venait aussi de dîner, se trouva dans le voisinage de Barthélémy et lui adressa le premier la parole, chose qu'il faisait rarement avec lui.
— Que fais-tu là? lui dit-il. Attends-tu quelqu'un?
— Oui, répondit laconiquement le jeune Lacroix.
— Qui? reprit l'autre.
— Tu tiens donc bien à le savoir?
— Pourquoi y tiendrais-je? au fait, ça m'est bien égal. Je ne m'inquiète pas de tes affaires.
— Ni moi beaucoup des tiennes. Je te dirai pourtant