CHAPITRE XVIII
sentait parfaitement à Taise avec elle. M"™^ Deverne était une de ces personnes qui gagnent beaucoup à être connues, vues de près et dans l'intimité.
Sa fille ne lui ressemblait pas précisément. D'abord, elle était toute jeune, ayant le besoin de rire franchement, de s'amuser, de courir les champs comme un petit cheval échappé ; et, avec cela, très obéissante, acceptant le devoir et point paresseuse. Le moment venu de se marier, elle deviendrait certainement une aimable femme, bonne et sage maîtresse de maison. Elle élèverait bien ses enfants, mais, pour sûr, elle ne sifflerait plus et ne verrait pas chaque matin le grain de poussière oublié sur la cheminée. Elisabeth tenait beaucoup plus de son père que de sa mère, même pour la figure. Elle n'était pas assez coiffée de l'orgueil de caste, pour se considérer comme plus haut placée que celles de ses connaissances qui, devenues pauvres, devaient donner des leçons pour aider à de vieux parents dans la gêne, ou se créer à elles-mêmes des ressources nécessaires. Bien loin de ne pas les saluer si elle les rencontrait dans la même société, comme le faisaient de jeunes pécores au cœur sec, aux manières impertinentes et hautaines, Elisabeth Deverne avait au contraire des prévenances aimables à leur égard. Ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était de l'irréflexion, des réponses parfois un peu drôles, un trop grand abandon dans la causerie. Jusqu'à présent, sa mère avait lutté en vain contre ces dispositions naturelles, que l'âge et l'expérience de la vie corrigeraient.
Le lendemain de leur arrivée aux Ballandes, elle était déjà de bonne heure chez les Lacroix, se promenant au jardin avec Evodie, et regardant travailler Barthélémy qui fossoyait un carreau.
— Bonjour! dit-elle au garçon, après que celui-ci Feut saluée. C'est fameux de remuer la terre comme ça! Si j'avais des sabots, je prendrais bien un moment votre bêche : ça m'amuserait de l'enfoncer dans la terre.
— Mais vous ne pourriez pas la relever ensuite et retourner la pelletée, dit Evodie.
— Oh que si : vous verriez ! Est-ce qu'on trouve des sabots à Crassier?
— Je pense que oui.
— J'en achèterai une paire, afin de pouvoir marcher dans la rosée. Comment s'appelle-t-il, votre frère?
— Barthélémy.
— Un nom d'apôtre ! Dites-moi, monsieur Barthélémy, est-ce permis de couper un de ces tuyaux de courge?
En disant cela, elle indiquait de la main un carré de cour gérons^ dont les tiges creuses étaient surmontées de larges feuilles en guise de toit.
— Certainement, mademoiselle; si cela vous fait plaisir, j'irai vous en couper.
— Oui, s'il vous plaît. — Celle-ci, dit-elle, en avisant la plus grosse de toutes.
— Que voulez-vous faire de ce tuyau? demanda Evodie.
— Mais, jouer de la cornemuse : vous allez voir.