‹ Un fils uniqueChapitre 98 sur 185 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

et les appelait par leur nom. Elle pensait que cela ne tirait pas à conséquence, et que, pendant un séjour à la campagne dans un petit hameau reculé, on pouvait bien s'accorder cette innocente liberté. Sa mère, tout en la grondant de temps en temps, la laissait dire et faire. M"^^ Deverne était parfaitement sûre qu'une foi& rentrée à Genève, sa fille reprendrait les allures de la maison et le ton réservé d'une jeune personne bien élevée.

Avec Augustin Rock, ces petites familiarités de langage n'avaient pas le moindre inconvénient. L'imagination du riche héritier était encore, à ce moment-là^ aussi nulle que sa volonté était cassante, irrésistible et irrévocable. Il aurait bien eu autour de lui cent demoiselles, toutes plus jolies les unes que les autres,, qu'elles eussent perdu leur temps à lui faire la cour, au cas impossible où pareille monstruosité se serait produite. Lui, Augustin, songer à épouser une demoi^ selle comme on en voit aujourd'hui, il aurait mieux aimé se pendre à l'un des arbres de son verger. Une dame, une vraie dame dans leur maison, l'aurait effrayé bien plus qu'un rhinocéros dans leur étable. Ces coiffures désordonnées à ses yeux (et à ceux de bien d'autres), ces tailles fines, ces petites mains blanches, incapables de laver les marmites et de préparer le manger des porcs, tout cela était joli à voir sans doute,mais ne plairait jamais à Augustin Rock pour l'associer tout de bon à sa vie, et l'on peut dire : fort heu" reusement. La femme qu'il se représentait comme^ l'idéal auquel il songeait déjà un peu, cette femme

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devait être assez grande, brune, au teint foncé, les épaules larges, la taille seulement un peu forte. Et tout cela reposant sur des jambes solides, mais plutôt minces que trop chargées d'embonpoint. C'était ainsi qu'il se représentait les Romaines dont il avait lu l'histoire. Quant au caractère, il le voulait gai, point boudeur, ferme et cependant assez souple pour ne lui résister jamais. Ainsi qu'on le voit, maître Augustin n'allait pas de main morte dans ses desiderata matrimoniaux. Pour lui, le dernier point était celui que son père considérait comme devant être le premier : la fortune. Augustin aurait épousé une fille pauvre, cela lui était parfaitement égal, pourvu qu'elle lui plût. — Peut-être aurait-il songé un peu à Sophie Arnaut, mais elle était Neuchâteloise, et il ne voulait qu'une fille de son canton. Puis les idées religieuses de l'orpheline, au lieu de l'attirer, l'éloignaient d'elle. Instinctivement, il avait peur d'être prêché.

^Iiie Deverne pouvait donc lui dire : Monsieur Rock par-ci, monsieur Rock par-là, sans que personne eût à s'en faire le moindre souci.

Avec Barthélémy, ce n'était pas la même chose : le danger était positif. Sophie, qui parlait peu et sentait tout avec profondeur, en eut comme le pressentiment, lorscfu'elle entendit Elisabeth causer avec Barthélémy au jardin sans se gêner le moins du monde, et rire parfois d'un bon rire. Sophie comprit que Barthélémy trouvait du plaisir, un grand charme peut-être, aux allures presque enfantines de la jeune fille. Mais à qui faire part d'une si délicate impression? A M'»^ Deverne?

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