CHAPITRE XVIII
Il faudrait bien s'en garder. Elle était là, d'ailleurs, pour surveiller sa fille et elle pouvait considérer comme une offense la moindre supposition à cet égard. Le dire à Evodie? Celle-ci en parlerait à son frère, qui se moquerait d'elle ou se fâcherait tout de bon. Pauvre Sophie ! sa position était bien difficile, cruelle même en regardant au fond.
Depuis assez longtemps, Barthélémy lui avait pris le cœur, c'est-à-dire que Sophie le lui avait donné, sans qu'il s'en doutât. N'était-il pas le fils de ce père excellent qu'elle aimait et vénérait comme le sien propre, et aussi le frère d'Evodie? Sans être pieux au même degré que sa sœur, Barthélémy était un garçon rangé, sage, ne faisant pas d'excès de boisson. Il dansait. Le mal n'était pas grand aux yeux de Sophie, et d'ailleurs c'est un goût qui passe bien vite, et aussitôt qu'un homme est marié. Comme son père, Barthélémy avait des moyens et une dose très suffisante d'instruction. Quoi donc d'étonnant à ce que, se voyant seule et ayant le cœur très aimant , l'orpheline se fût sentie fortement attirée de son côté, et vers une famille à qui elle devait tant? Refoulant au fond de son âme ce sentiment, Sophie n'en laissait rien paraître. Barthélémy, en tout cas, ne s'en doutait point. Pour peu qu'il l'eût voulu, il aurait été bien vite éclairé à cet égard: un mot plus affectueux à Sophie, une attention personnelle , eussent été récompensés du plus doux regard. Mais non; le jeune homme n'avait rien vu , rien compris , là où il aurait fallu voir et comprendre ; et il allait peut-être perdre sa liberté en
causant avec la fille d'une dame appartenant à une classe de la société absolument différente de la sienne. Quelle grave inconséquence! quelle folie, pour tout dire d'un seul mot !
Dans les premiers temps, ces petites flèches que lance l'enfant malicieux dont les Grecs avaient fait un dieu, se firent à peine sentir au cœur de l'honnête garçon. C'était rien : un léger sentiment de douceur intime, un son de voix qui plaisait, des yeux qui lui paraissaient plus brillants qu'aux premiers jours de l'arrivée d'EHsabeth. Puis, peu à peu, ce sentiment devint plus vif, au point qu'une visite de la jeune étrangère lui manquait, s'il ne la voyait pas dans la journée, ne fût-ce qu'en passant. C'est ainsi que, bien souvent, et grâce à une imagination vive, le cœur se laisse envahir par un hôte malfaisant, qu'il est ensuite fort difficile de chasser. Avant d'abandonner son poste, il a fait souffrir. Heureux encore, quand il ne laisse pas une blessure inguérissable ! Chacun de ces deux jeunes gens , Sophie comme Barthélémy, savait maintenant ce qu'il en coûte de ne pas fermer la porte au visiteur qui cache son arc et ses flèches sous une aile trompeuse. Mais entre les deux, la différence était bien grande, car Sophie pouvait très bien penser à Barthélémy, tandis que celui-ci sortait absolument de sa position, s'il avait l'idée de s'élever jusqu'à celle d'Elisabeth.
Cette idée, il ne l'avait pas eue. Il voyait là une jeune personne aimable et gracieuse, qui causait volontiers avec lui ; mais il ne pensait point que ces rap-