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CHAPITRE X

Prise d'armes de 1782. — Emigration en Irlande.

Voici dans mes vieilles idées, le grand problème en politique :

Trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l'homme. J.-J. Rousseau.

Pendant les mois d'avril, de mai, de juin, désordres, émeutes, prises d'armes se succèdent. Les Représentants, momentanément maîtres de la situation, s'étant emparé de plusieurs chefs Négatifs et les ayant retenus enfermés à l'Hôtel des Balances comme otages, bientôt Genève se voit cernée par les troupes des Puissances Garantes : 6000 hommes de France, sous la conduite du marquis de Jaucourt, 3ooo soldats sardes commandés par le comte de La Marmora et 3ooo Bernois ayant à leur tête le vieux baron de Lentulus.

Le parti aristocratique victorieux rentre dans ses anciennes prérogatives. A Saint-Pierre où. jusqu'alors, seul le Conseil Souverain se réunissait pour discuter les lois de la République, on vit prendre place dans les sièges des Syndics, les Seigneurs Plénipotentiaires; ils venaient soumettre aux suffrages l'Edit de Pacification {le Code noir].

Le Conseil des Deux Cents étendait ses pouvoirs au détriment du Conseil Général, les cercles étaient abolis, les milices supprimées; défense d'avoir chez soi des armes à feu. Les Natifs, il est vrai, gagnaient quelques

avantages, mais la bourgeoisie perdait ses meilleures forces. Les chefs des Représentants : Dentand, Flournoy, Vieussieux, Clavière, Du Roveray, D'Ivernois et Rochette furent exilés à perpétuité; les pasteurs Vernes et Anspach. déposés de leurs fonctions.

Exaspéré, Henri-Albert veut fuir Genève. Il quitte la ville au lendemain du 3o juin, et, de Gingins, où il a été chercher un refuge auprès de l'ami Seippel qui partage ses idées politiques, il écrit à son père cette lettre désolée :

« Mon très cher Père,

« Le désespoir dans le coeur, j'errai ce matin avec plusieurs de mes amis vers la côte de la Savoie; à chaque instant des sentinelles arrétoient nos pas chancelants. Revenu auprès de nos malheureux murs que je ne pouvois plus voir qu'avec indignation, je me hasardai seul du côté des Eaux-Vives, un bateau heureusement me traversa aux Pàquis. Les regrets qui se présentoient sans cesse à mes yeux me jetoient dans l'effroi, et les grenadiers suisses qui survenoient de toutes parts me forçoient à tout moment de rebrousser chemin. Enfin je me suis hasardé de venir jusque vers le grand chemin de Suisse. Je l'ai suivi la rage dans le cœur. Je traversai la ligne françoise où les Négatifs pleins de joie revenoient à grande hâte pour diriger des esclaves. A Coppet j'ai rencontré trois braves jeunes gens de Céligny qui avoient tout hasardé pour venir nous soutenir, puis dans un char à banc d'un de nos ci-devant ennemis, j'arrivai chez notre ami commun où je suis présentement dans l'accablement le plus affreux. Ce cher ami n'est point arrivé avec sa servante et j'ignore absolument son sort. Hâtez-

vous de m'en instruire mon très cher père s'il vous est connu. Hâtez-vous de me faire part de vos chagrins, des maux qui accablent notre malheureuse patrie et des résolutions que prennent les bons patriotes. Après la honte dont nous sommes couverts malgré nous, il faut tout sacrifier pour nous la faire oublier.

« Embrassez mille fois nos chers parents, saluez nos chers voisins et voisines.

« Si je vous suis nécessaire je me précipiterai auprès de vous.... »

Le père répond le 3 juillet :

.... « Tout est allé au mieux que je ne l'espérois, point de soldats dans les maisons, nous avons le régiment Nassau à la Cité qui couche sur le pavé. L'on a fait trompeter ce matin de la part des trois Puissances que tous Citoyens, Bourgeois, Natifs et Habitans eussent à mettre devant leur porte avant midi tous les fusils et munitions qu'ils avoient. Tout notre voisinage ont mis tous les leurs, crainte d'une visite qu'on a dit en même tems qu'on feroit après et que ceux qui seroient en faute seroient punis militairement. Les personnes que vous avez rencontrées font ici les jolis cœurs, aussi suis-je resté dans votre chambre tout le jour d'hier.

« Mes amis étoient cependant à notre cercle et dans une heure d'ici j'irai les trouver.

« La troupe est sage et l'on n'entend pas la moindre plainte. Je suis très d'avis que tu restes outre, et il faut dans le tems présent un sang hollandois pour être tranquille et pour aller par les rues, car on rencontre des visages qui ne valent pas les belles de Paris. Je ne suis pas de ceux qui voient un avenir affreux. Ah mon cher

si l'on avoit combattu que de maux de plus sur nos têtes.

« On se loue de Mess^'^ les généraux. Dieu veuille que cela continue. Pense que si l'on avoit assiégé la ville, ta famille auroit été à la mendicité et auroit-on été en combattant plus 'libre? Tout homme raisonnable quand il sera de sangfroid bénira la commission et leurs adjoints d'avoir pris ce parti. Je commence de goûter la vie, hier sans famille je n'existois plus.

« Fais comme moi, c'est dans le malheur que l'homme fort se connoît....

« Adieu, encore une fois, reprend ta tranquillité et ne crois pas que les Genevois soient couverts d'opprobre pour n'avoir pas combattu. Quelles troupes grand Dieu aurions-nous à opposer à des gens comme ceux qui sont entrés dans nos murs ! »

Du fils au père.

« Gingins 5 juillet 1782.

« Mon très cher Père

« Arrivé à Gingins je retrouvai M. Seippelavec la servante, ils s'étoient enfuis dans la Savoie du côté d'Yvoire. Mon bon ami Genevois livra à Narni [Nernier] combat à un Suisse qui avoit eu l'impudence de dire qu'il étoit fâché de ce que tous les Genevois n'avoient pas été passés au fil de l'Epée. Les coups de poing — car M. Seippel ne vouloit pas se servir du sabre contre un homme qui n'avoit point d'armes — se succédèrent, et le combat se termina par l'approche [?], les insultes en prirent la place servant d'accompagnement aux combattants.

« Les Genevois que M. Seippel a vu en Savoie accu-

soient M'"'^ Clavière et Du Roveray de trahison à l'honneur de la patrie. Je n'ai pas encore reçu votre lettre tant les messagers sont inexacts....

« Rien jusqu'ici n'a été capable de calmer le chagrin qu'a produit chez moi mon enthousiasme patriotique, la vie m'est pour ainsi dire à charge, je ne puis me livrer à rien, je ne trouve du goût pour rien, en un mot je n'ai pas même de plaisir à vous écrire. Je crains que cette maladie ne soit de durée....

« J'attends avec impatience de vos nouvelles, mais ne leur donnez pas un coloris trop flatteur, tant d'exemples me forcent à considérer des précipices où d'autres ne voient que des fleurs. »

Jean Gosse à sonjils.

« Genève 6 juillet 1782.

« Je reçois la chère vôtre dans ce moment et tout de suite j'y réponds en vous disant que je suis plus que charmé de ce que M. Seippel et sa servante soient arrivés chez eux sans bras ni jambes de moins. Convenez à cet égard comme à bien d'autres, que tu t'es fait du mauvais sang mal à propos.

« Je n'ai jamais donné de coloris flatteur à nos malheurs, mais voir tout dans le dernier sombre n'avance pas les aff'aires. Il n'y a absolument rien de nouveau, car tu étois encore ici lorsqu'on publia de rendre les lettres de bourgeoisie. Je ne l'ai pas encore portée à la Chancellerie parce qu'il y a du tems. S'ils vouloient me rendre mes 6 Louis et Va P^r contre, je mettrois bien volontiers deux écus à boire.

« J'ai rouvert ma boutique. M. Bardin en a fait autant

et ces troupes dont je ne pouvois entendre les tambours commencent à ne plus me paraître tant diables. Voilà comme les choses vont dans ce monde, on s'accoutume à tout. Peut être dans la suite la comédie nous paraîtra plus agréable que les cercles politiques. Ta timide sœur est descendue et voit sans peine la garde avec toute sa musique. Ma foi, les soldats de nos divisions auroient été de pauvres sires vis à vis les François. Toute la Cité étoit tout à l'heure pleine de ces héros, ils ont fait avec dextérité armes aux pieds et à l'épaule. Ta mère recommence à avoir appétit et pense aller demain entendre M. Mouchon ou Maître Perdriau le jeune. Il n'y a point de bateau ici pour Nyon. Laisse-là pour quelque tems tes vilains livres et mange beaucoup de fraises, car cela te rafraîchira le sang et l'àme qui en ont bon besoin. Monsieur Seippel, qu'il me le permette, a fait à Narni un peu le Don Quichotte. L'on me diroit que nous sommes tous des lâches que je continuerois à fumer ma pipe. »

Le jeune homme, on le voit, ne trouvait guère qu'un écho ironique dans les réponses de son père. Celui-ci, selon sa coutume, accepte philosophiquement le fait accompli et sourit des phrases pathétiques de l'exilé volontaire.

Henri-Albert s'adresse alors à Madame Roland. Que de fois ils ont parlé ensemble de la liberté des peuples; cette àme de Romaine le comprendra. A une première missive, elle lui répond par une lettre qui s'est perdue depuis. Bien sûr qu'elle s'intéresse aux maux qui acca-

blent sa patrie, il lui envoie une relation détaillée de l'entrée des troupes coalisées à Genève ' :

« Ledimanche 24Juin,^ l'armée française dirigée par des Genevois négatifs, entra dans notre territoire et y établit son autorité contre tout droit des gens, avant même de nous avoir présenté son manifeste. Indignés de ce procédé, nous courûmes à nos armes et près de 6000 Genevois se présentèrent pour défendre la liberté que l'on comptait prête à être enlevée; voyant cependant qu'on ne s'approchait pas encore de nos murs, nous mîmes bas les armes pour la plus grande partie, prêts à les reprendre au premier appel; les armées du roi de Sardaigne et des Bernois continuèrent les jours suivants de se rendre maîtres du reste de nos possessions.

« Le samedi 3o,^ à 5 heures du matin, des trompettes vinrent, de la part des généraux des trois armées, remettre à nos syndics un manifeste par lequel ils demandaient au nom de leurs maîtres :

« i^ l'entrée de leurs troupes dans la ville à dix heures «du matin ;

« 2° que chaque particulier eùtà rentrer dans sa maison pour n'en sortir qu'avec la permission d'un de leurs offi- ■ciers ;

« 3" que l'on eut à libérer les négatifs détenus en ■otage ;

* Nous devons la copie de cette relation à l'obligeance de Al. Cl. Perroud qui l'a relevée à la Bibliothèque nationale de Paris. (Nouv. Acq. Fr., Papiers Roland, ms. 6244, fol. 297 et suivants.)

- Lisez, 23.

^ Lisez, 2Q.

« 4*^ que nos chefs représentants et quelques personnes de mauvaises mœurs auxquelles on les avait associées exprès se retirassent en exil à 20 lieues de leur Patrie.

« Nos cercles politiques ayant été assemblés, on y lut ces propositions et d'une voix unanime, on les rejeta. La Générale se fit aussitôt entendre et plus de 6000 bons Genevois se montrèrent disposés à défendre vigoureusement leur liberté. Nos syndics, sans notre aveu, firent en sorte d'obtenir un délai de 24 heures; à onze heures du matin, ce délai, accordé d'avance, fut publié, imprimé et affiché. Malheureusement pour nous, on nous empêcha de faire feu sur nos ennemis, qui s'approchèrent jusque vers nos portes. Nos syndics, dans lesquels on avait encore confiance, malgré tous les traits qui auraient dû nous donner d'eux la plus grande défiance, furent envoyés auprès de MM. de la Marmora, de Jaucourt et de Lentulus pour leur signifier qu'ils eussent à faire retirer leurs troupes et cesser leurs travaux; les travaux se continuèrent, néanmoins, et durant la nuit plusieurs batteries furent élevées; on travailla aussitôt pour faire une contre défense.

«Le dimanche 3i,^ après le délai expiré, nous fumes tous de nouveau sous les armes; mais on eut encore un ordre exprès de ne pas faire feu les premiers.

«Le lundi matin, i<^^ juillet, M. de la Marmora. envoyé auprès de nous comme plénipotentiaire de sa Majesté sarde, et général de ses troupes, nous fit signifier qu'on eût à lui remettre les portes de la ville à cinq heures du

* Lisez 3o.

soir, faute de quoi, il ferait faire feu sur nous le lendemain à cinq heures du matin.

«L'inquiétude et le découragement commençaient à s'empar<ir de tous les cœurs genevois (juste ciel ! à quoi donc s'attendaient-ils pour s'inquiéter au moment de se battre?); on se voyait en butte à de fortes batteries et des mieux situées, on se sentait trahis par les magistrats, et les discours de quelques chefs représentants commençaient à déplaire. A cinq heures du soir, les cercles politiques furent assemblés de nouveau ; la crainte paraissait dans les discours de ceux qui auraient dû nous soutenir, on cherchait à mettre de la mésintelligence parmi nous, et quelques lâches chefs, pour arriver plus sûrement à leur cruel but, proposèrent la formation d'un Conseil auquel on donnerait tout pouvoir de décider ce qu'il fallait faire dans une conjoncture aussi critique. Ce Conseil devait être composé des membres de la Commission de sûreté, de ceux de la Commission de la bourgeoisie, et, en outre, d'un nombre de citoyens ou bourgeois, élus à la pluralité des suffrages dans chacun des douze cercles. Ce conseil fut créé. Nous nous séparâmes pour nous préparer par un léger repos au combat que nous comptions tout décidé pour le lendemain. Le conseil nommé avait résolu par un premier tour, et cela presque unanimement, ou de combattre jusqu'à la perte totale de la République, ou de le faire jusqu'au moment où les ennemis seraient prêts de monter à l'assaut. On devait préalablement, par esprit d'humanité, renvoyer aux généraux, nos compatriotes les négatifs (quelle bêtise, ou plutôt quelle ruse ! ) dont nous avions cru la détention nécessaire pour entrer en accommodement. Ceux d'entre les chefs qui avaient peur, et qui mettaient leur vie au-

dessus de la liberté et de l'honneur de leur patrie, tracèrent un tableau si effrayant des maux qui affligent une ville prise d'assaut, que les voix prévalurent par un second tour, pour ne pas combattre : c'est ainsi qu'au nom de nous tous, tandis que nous prenions quelque repos, on livra les portes de la ville à nos syndics, en leur déclarant que nous cédions à la force (les lâches!...) mais que nous ne nous considérions pas comme soumis; que nous demandions qu'on nous laissât ranger nos affaires pour aller sous un autre ciel chercher la liberté qu'on avait voulu nous ravir (il sied bien de parler de liberté à ceux qui se la laissent ôter !). Les portes de la ville furent ouvertes en conséquence ; les otages furent mis en liberté ; les canons et mortiers déchargés ; les peaux de nos caisses militaires rompues pour que nous ne pussions pas nous rallier. Dès ce moment, le plus affreux désespoir se répandit dans Genève (il était bien temps!), on n'entendait plus dans les rues que des décharges de fusil ; ces fusils eux-mêmes, regardés comme inutiles, étaient brisés et jetés dans le Rhône; les hommes, les femmes, les enfants couraient ça et là, avec le plus grand danger en s'arrachant les cheveux, poussant des cris affreux et répandant des torrents de larmes. On criait de tous côtés à la trahison, on voulait égorger ceux qui en étaient les auteurs, mais ils s'étaient enfuis. Au point du jour, une infinité de Genevois, le désespoir dans le cœur, sortaient des portes de la ville, emportant avec soi ce qu'ils avaient de plus précieux.

«Vers six heures du matin, les troupes piémontaises entrèrent, sans battre la caisse, elles avaient ordre de leur général de ne pas même répondre aux insultes qu'on pourrait leur faire; mais il en fut autrement des troupes

françaises et même suisses; leurs instruments et leurs caisses se firent entendre et négatifs et les cornualistes leurs créatures venaient de toutes parts; pleins de joie, ils triomphaient de notre affliction.

«On fit d'abord, sous peine de la vie, rendre toutes les armes à feu et les munitions ; on jeta toutes les poudres, les boulets et bombes dans la rivière; de ce moment Genève est devenue entièrement sujette de la France.

« Quoique je ne vive plus dans Genève que comme passager, je ne puis m'empécher de gémir des vexations qui s'y exercent de la part des négatifs victorieux, et de la part des troupes, et de celles de leurs généraux qui vagissent en souverains. Nos églises sont devenues des corps de garde, et ce qui est pis. des lieux de débauche ; quoiqu'on nous ait désarmés tous, on nous craint encore, on élève des corps de garde de tous les côtés; il doit rester pendant cet hiver des troupes des trois puissances.

«Les généraux ont toujours prétendu que leurs maîtres ne voulaient pas attenter à la dépendance de l'Etat; cependant Genève, non seulement n'est plus libre, mais chacun de nous est esclave ; il ne nous est plus permis ni de parler politique, ni de nous plaindre de nos ennemis.

« J'ignore quels seront les arrangements qu'on projette ; ce que je sais, c'est que la base de notre gouvernement n'existera plus; nul ne pouvait être magistrat qu'il n'agréât au peuple : on prétend à cette heure qu'il faut maîtriser les Genevois et les retenir par la crainte; aussi se propose-t-on de conserver une forte garnison casernée.

«La France a tant de pouvoir dans Genève, qu'un Genevois fut saisi au sortir des prisons (qu'il avait subi pour avoir insulté le frère d'un nommé Cornuaud (chef

des Cornualistes) par des soldats de la maréchaussée et conduit au fort de l'Ecluse.

«Ce que je vois avec la plus grande peine, ce sont les négociations de plusieurs ci-devant, braves citoyens représentants, avec les généraux.

« Les Suisses sont ici extrêmement méprisés, d'autant plus que nous comptions sur leur appui, les Genevois leur ayant fait remporter dans le temps la victoire de Wilmorgau [VilmergenJ.

« Les approches de l'égalité des conditions sont éloignées pour toujours; le libertinage, l'entière corruption des mœurs vont les remplacer, et Genève ne contiendra plus qu'un tas d'hommes avilis par l'orgueil et la lâcheté. Un théâtre en pierres se bâtit au bastion bourgeois, afin de chasser plus promptement la vertu qui y serait à redouter. »

Au reçu de cette lettre, à la date du 23 août 1782'J, Madame Roland écrit d'Amiens à Bosc d'Antic à Paris en lui envoyant la relation de Gosse :

« .... Gosse me dit que l'ami que je lui ai connu à Paris est du parti aristocrate et qu'il n'a pas voulu le voir depuis la perte de la liberté, crainte de quelques désagréments dans les dispositions différentes où ils sont l'un et l'autre. J'aurais parié cela; c'est un M. Coladon que j'appelais Céladon, qui n'est qu'un joli garçon dont la tournure mielleuse sentait l'esclave de plus d'une lieue, et dont j'aurais donné cent pour un boiteux de la trempe de Gosse.

* Voir Lettres de Madame Roland publiées par Cl. Perroud 1900. Vol. 1, page 19g.

— iSg —

« Vertu, liberté n'ont plus d'asile que dans le cœur d'un petit nombre d'honnêtes gens; foin du reste et de tous les trônes du monde ! Je le dirais à la barbe des souverains : on en rirait de la part d'une femme ; mais par ma foi si j'eusse été à Genève, je serais morte avant de les en voir rire. »

Les suites du mouvement politique de 1782 eurent des conséquences énormes pour Genève. Devant les changements introduits dans la République sous l'influence étrangère et par le nouvel édit. plus de 600 citoyens décidèrent de s'expatrier. Il s'agissait avant tout de trouver un lieu d'asile où la liberté fût acceptée et respectée. C'est alors qu'on put voir le fait curieux et significatif de chefs d'Etat invitant eux-mêmes ce petit groupe de familles qui voulaient fonder une colonie, à venir auprès d'eux. L'Electeur Palatin, le Prince de Baden-Dourlach, la comtesse de Neustadt, le landgrave de Hesse-Hombourg, le t^rand-duc de Toscane offraient aux Genevois la liberté de conscience et des privilèges municipaux '. Des seigneurs anglais et irlandais avaient fait aussi, des premiers, des offres généreuses. D'Ivernois s'étant adressé à Lord Mahon, le hls de lord Stanhope, dont on a déjà vu les goûts républicains, celui-ci avait appuyé sa demande auprès du premier ministre du roi d'Angleterre, lord Shelburne, qui répondit avec bienveillance à ce projet. Le choix d'un territoire pour les Genevois émigrants se porta sur l'Irlande. Le vice-roi d'Irlande, lord Temple,

* Lire L'Histoire impartiale des résolutions de Genève dans le XVI 11^ siècle, 1791, par M. D (D'Ivernois).

d'accord avec le Conseil, concéda à la « Nouvelle-Genève» un premier secours de 5o,ooo livres sterling et une charte d'incorporation.

Le territoire offert en Irlande dans le Waterfordshire, présentait de grands avantages.

Waterford se trouve au Sud de l'île, à l'embouchure de la Snir; cette ville était depuis la fin du XYII^ siècle le siège d'une colonie française d'exilés pour cause de religion K Le pays d'alentour était agricole et fertile ; au XVI IJe siècle on y cultivait le chanvre et le lin, on y faisait aussi le commerce des vins de France. C'était donc -dans un pays où se parlait déjà le trançais qu'allaient chercher un refuge les émigrés de 1782.

Tout semblait annoncer le succès lorsqu'une révolution ministérielle en Angleterre, fit suspendre les négociations, et les Genevois se virent privés de l'influence de leurs protecteurs.

Quand on voulut reprendre le projet en haut lieu, les difficultés qu'on suscita aux commissaires (Du Roveray, D'Ivernois) furent telles, qu'ils durent après deux ans de peine, renoncer à pousser plus avant leurs compatriotes •dans cette entreprise.

Cependant quelques familles qui avaient pris les devants et s'étaient dirigées pleines d'espoir sur Waterford, comptant trouver la Nouvelle-Genève déjà commencée, durent revenir sur le continent. Il y en eut qui se rendirent à Constance; on en a raconté l'histoire^, d'autres

^ Cf. Projet de colonisation en Irlande par les réfugiés français 1 6g2'i 6gg par la baronne de Chambrier. Extrait des Proceedings of the Huguenot Comity of London. Vol VI, N* 3, 1901.

- L. Dufour-\'ernes, L'Ancienne Genève.

Reproduction d'une carte manuscrite du Waterford-Shire et du territoi offert aux émigrés Genevois de 1782.

rejoignirent les émigrés établis à Manheim. Beaucoup d'autres Genevois s'étaient fixés à Paris, à Londres, à Bruxelles. Les patriotes auxquels leurs moyens ne permettaient pas d'aller au loin s'étaient arrêtés à Ca-

rouge ' .

Gosse, qui ne songeait qu'à partir lui aussi, écrivait le i5 septembre à son amie Roland :

«...Vous désirez donc savoir Madame ce qui fait l'objet de mes désirs? Je vais vous satisfaire. C'est de pouvoir me réunir à la masse de mes honnêtes concitoyens qui s'empressent de partir de notre ancienne et malheureuse patrie. Délaissée par la plupart des souverains qui se plaisent à voir la plus grande partie des hommes dans un état d'esclavage, nous nous sommes adressés aux Anglais; ce peuple qui sait le prix de la liberté et qui n'aime pas la voir indignement usurpée, nous a témoigné le désir de nous avoir dans son sein. Le gouvernement nous ayant trouvé un terrain près deWaterford en Irlande, nous nous proposons d'y bâtir une ville qui nous fasse oublier jusqu'à un certain point par les grands privilèges qui nous v sont accordés, que nous sommes nés dans un milieu indigne de porter le nom d'hommes. Je compte d'avoir une place dans l'Académie qu'on veut V établir.... »

Il était resté en relations avec un étudiant irlandais qu'il avait connu à Paris, le D»* Robert Perceval, qui

' Voir Le Philadelphien à Genève ou lettres d'un Américaiîi sur la dernière révolution de Genève, etc. Dublin, 1783.. [Brissot de Varville.]

élevait s'illustrer comme philanthrope et professeur de chimie à l'Université de Dublin. Perceval lui ayant envoyé en août 1782 une caisse d'échantillons minéralogi- •ques et des estampes. Gosse, tout entier au projet d'exil qui l'occupe ainsi que ses amis, s'adresse à lui pour avoir des renseignements sur l'Irlande, et Perceval répond :

Le D^ Robert Perceval à Gosse.

« Monsieur

« Votre lettre du y^'^ octobre m'a trouvé chez mon oncle à 60 lieues de Dublin où je suis encore. Je suis extrêmement fâché que ma situation actuelle dans la province, éloignée de toutes les grandes villes, m'empêche de répondre à la plupart des questions que vous me proposez. Vous concevez bien que dans un tel endroit, je ne puis point avoir de renseignemens sur ce qui regarde les métiers. Quant à l'Irlande en général, je vous assure que dans toutes les parties de l'Europe que j'ai traversées, je n'ai jamais vu un sol qui fût plus fertile que le nôtre, excepté celui de la Frandre, il est vrai qu'il y a beaucoup d'endroits qui ne sont que très peu cultivés : mais, en revanche, il y en a qui, avec très peu de travail produisent tout ce qui est nécessaire pour la vie. Je veux dire du bled de toute espèce, du bétail, soit pour la laiterie soit pour la boucherie, du lin. et surtout, des pommes de terre excellentes en très grande abondance. Ce sont elles qui font la nourriture de nos paysans les plus pauvres, qui sont grands, bien faits et vigoureux. Il n'est pas nécessaire de vous dire qu'on vient chercher en Irlande la provision de mer pour toutes les flottes de l'Angleterre, et qu'on envoyé de chez nous, aux Indes Occiden-

taies une grande quantité de bœuf salé et de beurre. Pour le climat, je ne puis vous promettre l'air vif et pur des Alpes ou le Soleil brûlant de la France méridionale, nos montagnes arrêtent les nuages qui viennent de traverser l'Atlantique chargés de vapeurs, voici pourquoi notre atmosphère est très souvent humide et épais, surtout dans les provinces occidentales. Nos prairies sont vertes par toute l'année, et il n'arrive que très rarement qu'on est obligé de renfermer le bétail dans les écuries. Jusqu'actuellement la manufacture la plus considérable de l'Irlande a été celle de toiles fines. Elle a lieu principalement dans les provinces septentrionales, celles du couchant fournissent les vivres dont je viens de parler.

« Les ports de mer en Irlande sont beaucoup plus nombreux et meilleurs que ceux de l'Angleterre. Ceux qui sont situés sur l'Atlantique doivent être très commodes pour le commerce de l'Amérique dont nous jouirons bientôt. Je viens de lire le discours que le Roi a fait à l'ouverture du parlement dans lequel il reconnoit l'indépendance de l'Amérique. Vous scavez bien qu'on a mis nouvellement l'Irlande sur le même pied avec l'Angleterre pour tout ce qui regarde le commerce, grâces à nos volontaires, aussi est-il venu plusieurs angloischez nous pour établir des fabriques en tout genre. Reste que je parle des agrémens de la vie. Oh ! pour cela vous en aurez assez. Toute personne de quelque qualité ou condition quelle puisse être qui aime la bonne chère, les jolies femmes, le bon vin (nous en avons à moitié meilleur marché qu'en Angleterre) qu'elle vienne en Irlande s'assouvir de ces délices. Voici mon ordonnance que je vous charge de faire imprimer et afficher dans toutes les rues, places, carrefours, etc. etc. de votre bonne ville de Genève.

« Je viens de vous donner un vrai tableau de l'Irlande, si l'état de votre république vous oblige d'y chercher azyle, je crois pouvoir vous promettre que vous en serez content. Quant à moi, si je puis contribuer de quelque manière que ce soit à votre établissement je m'en ferai un devoir. A présent je ne puis vous promettre grande chose. On vient de me nommer successeur au professeur de chymie dans l'Université de Dublin, le professeur actuel est vieux et malade et je crois dans peu il me faudra y aller pour remplir les devoirs de ma charge. Quand j'y serai je vous en dirai davantage ; en attendant vous aurez la bonté de me donner de vos nouvelles et de présenter mes compliments affectueux à votre aimable famille... »

« Rob. Perceval ^ »

« A Talion dans le comté de Waterford le i6 déc. 1782. »

Cependant, Gosse renonça à quitter Genève et n'accepta pas la place de préparateur que lui offrait quelques mois plus tard son ami Perceval; la nécessité et ses devoirs de fils le retenaient au pays. Pour se distraire, il commence la série d'inventions et d'expériences qu'il poursuivra jusqu'à la fin de sa vie.

En 1784, il lance une souscription autorisée par le Conseil, pour couvrir les frais du ballon nouveau qu'il a inventé. On voit dans sa correspondance, que Marc- Auguste Pictet lui offrit son concours et s'inscrivit des premiers sur la liste, et que Charles Bonnet souscrivit en

^ Robert Perceval fut professeur de Chimie à l'Université de Dublin de lySS à i8o5.

lui envoyant une lettre très encourageante. Par contre, le frère Ambroise de la Grande Chartreuse, avec lequel il entretenait de bons rapports, lui répondit que, selon toute apparence, il ne trouverait pas de souscripteurs parmi les Chartreux. « Nous avons, ajoutait-il, les estomacs des pauvres à remplir qui sont des ballons bien vides aujourd'hui. »

Non seulement les Chartreux, mais bien d'autres aussi s'abstinrent. Gosse laissa là son ballon après avoir fait, sur la Plaine de Plainpalais, une expérience qui ne réussit pas, et se mit à poursuivre une autre idée.

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