CHAPITRE XI
Suite de la correspondance avec les Roland
Roland à Gosse.
« Amiens le 22 mai 1784.
« Veuf et reclus depuis plus de deux mois, mon cher Monsieur, ma femme étant à Paris, d'où elle a du vous écrire, je vous provoque par des questions importantes, sur des matières dont je dois m'occuper incessamment. Vous savés ou ne savés qu'on me presse actuellement et que, sous deux mois, paroitront environ 1200 pages in 4*^ de ma besogne Enc}xlopédique : ce ne sera pourtant que la i""^ partie de ce que j'ai à fournir, non compris même le vocabulaire de cette partie, lequel vocab. contiendra de 4 à 5oo pages. Tous les travaux sur Peaux et Cuirs, les Huiles et Savons, et les Teintures, l'article de tous le plus épineux, doivent composer la deuxième partie de mon travail. Sur les teintures, je ne vous demande rien, parce que j'imagine qu'on ne les exerce guère à Genève ni mieux qu' en France ; cependant si vous aviés des idées de théorie, et des vues de pratique, les unes et les autres neuves sur cette partie, vous me fériés grand plaisir de m'en faire part, et comme du reste, je vous en ferois honneur, certes ! Mais l'on travaille des peaux et Cuirs dans vos cantons, soit en Tannerie, soit en Mégisserie, soit en
Pelleterie; sur tous ces objets j'aurois besoin de détails les plus circonstanciés et les plus surs, et je les crois dignes de vous occuper. J'en dis autant des Huiles : ici je me suis fixé aux huiles de noix, qui sont pour votre Canton une production indigène, j'ignore si vous faites des Huiles de graines et des Savons d'aucune espèce ; dans le cas de l'affirmative, je vous prierois de ne rien négliger de leurs procédés; et à tous, de joindre le plus possible d'observations chymiques et économiques, je voudrois de tout mon cœur, pour moi et pour eux, vous associer à mes travaux. ^Que ce que vous ne pouvés pas me procurer de ce que je vous demande ne vous empêche pas de me procurer tout ce que vous pourrés.
« Réponse et amitié. Je vous salue, mon cher Monsieur, et sans compliment, je vous embrasse de tout mon cœur.
« P. S. Que faites vous en ce moment ? que projettes vous pour la suite? Avés vous à Genève une académie, une Société des Sciences, en etes-vous ?
« Huile de noix et autres.
« En fait on beaucoup — Comment la fait-on — Gomment obtient-on la meilleure — Quels sont les procédés par lesquels on obtient une meilleure qualité au préjudice de la quantité, ou est-il un art d'obtenir l'un sans préjudice de l'autre — Qu'elles sont les qualités de l'huile de noix, considérées en soi, et comparée aux autres huiles, soit comme aliment, soit pour l'usage dans les arts. — Comment, en quelle quantité et jusqu'à quel temps de l'année en use-t-on en comestible — A quels arts la juge-t-on propre. — Comment l'y emploie-t-on, en quels cas et pourquoi mérite-t-elle la préférence sur telle ou telle autre ou sur toute autre. — Comment la conserve-t-on — Quels changements, soit dans l'apparence, soit dans sa qualité, soit dans ses effets, éprouve-t-elle en vieillissant — Que fait-on du marc — A quoi le juge-t-on propre — Enfin tous les dé-
lails de fait et les réflexions tendantes à perfectionner l'art, à étendre son usage, à en multiplier Tapplication, sur l'huile de noix.
« Pareilles recherches et observations sur toutes les autres sortes d'huiles végétales qu'on fabrique dans les environs.
« Fait-on du savon, à quel usage, avec quelle huile.
« Peaux et Cuirs.
« Quelles sont dans la manière de tanner les cuirs, les différences qu'on observe des procédés connus, dans quelles vues, et quels sont leur elfet. — Quelles sont également ces différences dans la manière de passer et d'apprêter toutes les espèces de peaux, en ce qui concerne les arts de la Corroyerie, de la Mégisserie, Peausserie, Pelleterie, Parfumerie, Boyauderie, Parcheminerie, etc.
« Comme tous ces arts ont été décrits, soit dans les cayers que publie l'Académie, soit dans l'Encyclopédie, mais très imparfaitement, je voudrois les corrections dont chaque procédé est susceptible; je voudrois les pratiques locales et les raisons sur lesquelles on les fonde. Surtout des détails bien circonstanciés sur la nature, la préparation et l'usage des outres, dont on n'a parlé nulle part.
« Puis, l'historique de la chose dans le pays, la notice des lieux d'où l'on tire les peaux et cuirs, les préférences à donner à ceux ou celles de tel ou tel pays, les raisons de ces préférences, leur différence de valeur et de prix, les lieux de leurs débouchés, les moyens de conservations, leurs usages, etc. »
A un billet du 2 janvier 1785 ', dans lequel Madame Roland lui annonce que son mari vient d'être nommé à Lyon et que toute la famille, quittant la Picardie, s'installe à Villefranche, Gosse, dans le lyrisme de son amitié, répond en les engageant à venir le voir à Genève :
^ Cf. Lettrées de Madame Roland. Publ. par Cl. Perroud. Vol. l, p. 483.*
« Une chambre modestement meublée et point fort à la mode, une table dont la frugalité ne fatigue jamais vous sont offertes avec une vraie jouissance. Mes parents que j'ai pénétré pour vous d'une partie de mes sentimens se considéreront heureux de pouvoir alimenter l'enveloppe de vos si belles âmes ! O Madame cherchez à engager M. Roland à cette promenade. Il est vrai que vous ne verrez plus ici qu'une vilaine carcasse de l'ancienne République dont les lambeaux sont recouverts par des chaînes de fer qu'on cherche à couronner de fleurs empoisonnées.... »
En mars 1785, Madame Roland envoie à Gosse des questions relatives au droit de succession. C'était pour son amie Lauthenas qui se trouvait au Puy, chez son père, où sa position de cadet de famille le sacrifiait à des volontés despotiques :
Madame Roland à Gosse.
« Questions à éclaircir sur les successions en Suisse et en Allemagne.
« i^ Suit-on, dans ces pays, le droit Romain ?
« 2° Peut-il y avoir, comme en France, des coutumes introduites par une sorte de féodalité, qui dans les successions fassent retomber les fiefs sur la tète des aines des familles, règlent différemment les prétentions des cadets, etc.?
« 3° Si ces coutumes, qui dérogent du droit Romain, s'y sont introduites, n'ont-elles force, comme dans quelques provinces de france, que sur les fiefs; ou, tous les biens, quelle que soit leur nature, y sont-ils également soumis?
« 4<> Si l'on ne connoît point heureusement, en Suisse et en Allemagne, la Barbarie des coutumes qui régnent en france et si le droit romain y fait la base des Loix, les Pères alors étant les maîtres de tester, s'ils veulent, et de disposer de tout ce qui reste de leurs biens, la Légitime de chaque enfant, que ce droit établit, étant prélevée, même en faveur d'un étranger on demande : i° Les Pères testent-ils ordinairement, ou laissent-ils à leurs biens la direction que la Loi leur donne vers tous les enfans, à qui elle la distribue quand les Pères n'ont pas testé par portions égales? 2^ Si les Pères testent communément, se conduisent-ils dans leurs dispositions sur des principes raisonnables d'équité naturelle, ou ne sont-ils guidés que par leurs préventions ou usages, qui, dans les provinces de france, font sans nécessité, faire des testamens aux Pères, dans la vue seule d'instituer un héritier au préjudice de tous leurs enfans.
5^ Si une coutume ne régloit ainsi en faveur d'un héritier, que les successions des fiefs, les autres biens restant soumis au droit Romain, on demande alors qu'elle est la disposition ordinaire que les Pères font de ceux-ci ?
6^ Que peuvent enfin ceux qui dirigent la conscience de ce partage si inégal entre les enfans, qu'établit le droit d'ainesse? Si les loix l'obligent et le nécessitent, ils l'approuvent sans doute pour les intentions du législateur : mais, si les Loix ne l'obligent pas, dans le cas. par exemple, où l'on ne suive que le droit Romain seul, alors que pensent-ils de ce partage inégal que les pères, usant indiscrètement du pouvoir que leur a laissé le droit Romain de tester, établissent dans beaucoup de provinces de france par des testamens qu'inspire la vanité d'un nom, ou l'avarice, qui croit retenir encore des biens,
même au delà du tombeau ? Les Pères font-ils souvent les mêmes injustices, en Suisse et en Allemagne, et dans ce cas, les ministres de la Religion les flattent-ils, comme ils font chez nous ? [paraphe.]
« Villefranche Le 6 mars lySS.
« Vous ne saurés que penser. Monsieur, en ouvrant ce papier et y trouvant de pareilles questions, un de nos bons amis, relégué en province dans ce moment, se trouve porté, par une multitude de circonstances, à traiter du droit d'ainesse; il a cherché, dans l'étranger, et s'est déjà procuré sur ce sujet, beaucoup de renseignemens qu'il auroit besoin de completter, quant à la Suisse et à l'Allemagne, où il n'a point de relations et où il nous a prié de faire quelques recherches. C'est une partie dans laquelle nous ne sommes point versés; nous avons présumé de votre complaisance que vous voudriés bien concourrir, autant qu'il seroit en vous, et parles personnes, occupées d'objets de ce genre, que vous pouvés connoître. à nous procurer pour notre ami des matériaux propres à la confection de son petit traité et à le rendre digne du Public. La sensibilité d'une âme honête, révoltée de l'injustice si commune chez nous où elle a tant de victimes, a donné la première idée de cette ouvrage, je me proposois de vous entretenir un peu [longuejment ; mais je me trouve surchargée de travail en ce moment; M. Rld. est sur le point de partir pour Lyon et excessivement occupé, trouvés bon qu'en satisfaisant d'une part aux loix de l'amitié, je m'en tienne, par rapport à vous, pour cette fois seulement, à la simple expression de cette franche et bonne amitié que nous vous avons vouée pour toujours. [pay-aphe.]
P. S. Voudriés-vous bien encore vous occuper d'une petite affaire qui nous regarde personnellement; il s'agit de voir un nommé Chii'ol, Libraire de votre ville, à qui M. Roland a écrit en lui envoyant deux exemplaires de ses Lettres de Suisse, d'italie, de Sicile et de Malte, et lui proposant des échanges de cet ouvrage, avec d'autres ouvrages qu'auroit le libraire, et de savoir s'il a reçu cette expédition, pourquoi il n'a pas fait de réponse et qu'elles sont ses intentions. Dans les règles de la seule politesse je vous devrois des excuses de vous donner ces soins, mais l'amitié plus confiante, la réclame avec franchise et
ne redoute pas la reconnaissance.
[^paraphe.l
Gosse; à Madame Roland.
« i8 mars 1785.
... « Il est très vrai qu'on a suspendu à la potence avant la dernière exécution qui s'est faite ici, le portrait ressemblant, dit-on, d'un nommé Cornuaud, un des chefs du parti des gens les plus crapuleux de Genève.* Le bourreau a proclamé que ce Cornuaud avoit servi aux aristocrates comme de promoteur pour renverser indignement notre constitution. Il est actuellement à Paris auprès de M. de Vergennes, je ne sais pourquoi, mais ce ne peut jamais être avantageux pour les Genevois....
« J'ai pris des renseignemens auprès de nos professeurs de droit sur les demandes de M. Votre ami, mais je suis bien fâché de ne pouvoir le satisfaire tant la complaisance de ces messieurs est [mot illisible] ; ils m'ont tous dit que pour répondre en entier sur tous les articles il faudroit plus d'un volume d'écriture. Ils m'ont fait connoître que non seulement chaque Canton de la Suisse,
chaque principauté de l'Allemagne avoient leurs lois sur cet objet, mais encore que le même canton en avoit quelquefois plusieurs suivant le pays de leur dénomination. 11 paroît donc bien difficile de collecter toutes les lois dans divers petits états, ayant du rapport au droit d'ainesse. Tout ce que je puis savoir c'est qu'en général comme à Genève et au pays de Vaud, on suit presqu'en entier le droit romain, tous les enfans peuvent partager l'héritage d'un père. Nos ministres n'ont ici aucune part aux testamens qui se font.
« J'aurois voulu pouvoir remplir mieux les désirs de M. Votre ami. Faites lui agréer les marques de mareconnoissance pour son entreprise d'humanité. »
Dans les brouillons de lettres qui suivent, toujours adressées à sa « vertueuse amie » on voit le jeune homme occupé de physique, de botanique. 11 étudie aussi les propriétés curatives des lézards pour traiter les maladies cancéreuses.
Il fait des « recherches sur les moyens de rendre une pharmacie utile aux hommes ». Il invente des souliers imperméables, travaille la question des huiles qui préoccupe Roland. Il veut fonder une fabrique de vitriol et d'eau-forte, et a encore le temps de penser au magnétisme et aux tables tournantes.
Ce besoin d'activité appliqué à tant de choses diverses, est un des traits caractéristiques de Gosse. C'est comme telle, que peu à peu sa personnalité s'affirme. Les savants ses amis apprécient son intelligence, tout en souriant à ses utopies; il en impose aux petites gens par son parler sentencieux et le bien qu'il leur fait.
Mais cet esprit vulgarisateur qui, aimait à s'occuper de
tout, se faisait facilement des ennemis, ou du moins croyait s'en faire. Il était susceptible à l'excès, sensible à la louange, et encore plus à la contradiction dans laquelle il voyait une injure personnelle. Tel il est à cette époque, tel il sera jusqu'à la fin de sa vie.
Roland ne se lasse pas de poser à Gosse des questions qui se rapportent au dictionnaire des manufactures, qu'il publie par livraisons dans l'Encyclopédie méthodique de Panckouke. Il ne craint pas d'abuser de sa complaisance, Gosse est de ces gens, à qui c'est rendre un service que d'en demander un; avec lui, on peut être sur que tout renseignement qu'il donne est exact et vérifié.
Roland à Gosse.
« Je suis à Lyon, mon cher, j'y reçois votre lettre, et j'y réponds, avant de l'envoyer à sa destination. La lettre cy-j ointe que je vous prie de remettre à sa destination, vous instruira de tout ce que pourrois vous dire sur cette matière; il y a du plus ou du moins dans cette affaire qui, assurément, n'est pas claire. J'ai fait passer sur le champ à l'ami, vos réponses à ses questions, je me hâte de passer aux vôtres; puis je vous en ferai à mon tour. J'ai traité, fort peu scientifiquement, à mon avis, le Secretage du chapelier; tout cela est imprimé et paroitra le mois prochain. Si votre ami sait quelque chose de mieux,, il me fera un grand plaisir de me le communiquer; le vocabulaire, de cette grande partie que je publie actuellemt, et que je ne donnerai que dans un an, sera ea même tems, l'ampliatif et correctif de tout ce que je pourrai acquérir: je l'annonce ainsi, comme aussi, que j'en ferai honneur à qui il appartiendra; ainsi, vous,.
mon cher, et vos amis, intéressés-vous à ce grand œuvre : lises moi, corrigés moi, expliqués moi, commentés moi ; plus vous ferés ou référés, plus vous me rendrés service, et le public vous en saura gré.
« Maintenant je vais m'occupper des Peaux et cuirs, des huiles et savons, enfin de l'un des arts les plus difficiles, le plus beau et le plus laissé en arrière, quant à la théorie, la teinture. Avés-vous dans vos cantons des Tanneurs, Corroyeurs, Mégissiers, Parcheminiers, hongroyeurs, Maroquiniers etc. ? voyés les arts de l'académie, dites moi en quoi ils pèchent et ce qu'il faut faire pour faire mieux. Vous pourries me donner un bon traité pour les huiles de noix, et peut être aussi pour les Savons, à l'égard des teintures, je n'ose trop en parler encore, dites moi de ces diverses choses, celles sur lesquels vous pourries me [donner; des articles, et alors je vous ferai des questions, car vous saurés que pour qui veut bien m'écouter, je suis un terrible questionneur.
«Je suis accablé, excédé de courses et de travail; je retourne à la fin de cette semaine à Villefranche, auprès de ma moitié et de notre petit tiers, mes consolations dans toutes les misères de ce bas monde, je voudrois bien que vous songeassiés à vous fixer ainsi, pas si loin de nous, que vous le projetés, la vie est si courte, et l'on ne sait guère ce qu'on trouvera. Paris, Lyon, tant d'autres endroits ne vaudroient-ils pas cette Amérique que [ne] vantent gueres que ceux qui n'y ont point encore été, si ce n'est quelques enthousiastes qui n'y ont pas fait grande fortune. On nest guère plus honêtes gens dans ce continent que dans le nôtre et j'air peur qu'il y ait encore moins de ressources. Quoiqu'il en soit réfléchisses y bien avant de rien entreprendre; c'est un parti violent
que de mettre une si vaste mer entre ses parents et ses
amis, faites nous parts de vos dernières résolutions ;
aimés nous toujours; vous ne ferés que nous rendre le
change. »
«Roland de la Platière. Le 22 mars 85.»
Roland à Gosse.
« Le 5 mai lySS.
« Au retour, mon cher ami, d'une petite campagne dont j'avois grand besoin, je trouve la lettre que vous m'avés fait l'amitié de m'écrire le 28 du mois dernier. Vous me parlés d'abord d'une maladie opiniâtre et sérieuse, certes! c'est un grand tort d'avoir été malade; et ce n'est que parce que vous êtes guéri que j'e] vous pardonne. J'ai bien reçu une réponse de M. Chirol; mais on y lisoit un air affairé au delà de toute expression, et cela pour justifier une manière de s'exprimer assez équivoque, quoiqu'il en soit, il convient avoir reçu les deux exempl. en question de mes Lettres écrites de Suisse^ d'Italie, de Sicile et de Malthe, 6 vol. in-12. ~ Obligés moi de lui demander de ma part ces deux exemp. d'en prendre un pour vous, et de me défaire de l'autre au prix courrant. Observés bien en reprenant ces deux exempL que le d. S. Chirol m'a mandé qu'il en avoit tiré des exempl. de paris, que l'ouvrage étoit bon. mais qu'il lui manquoit un 4^ vol. f)Our completter un exempl. ; observés, dis-je, qu'il ne retienne pas ce 4^ vol. sur les deux exempl., très complets que je lui ai fait passer.
« Mon ouvrage Encyclopédique va paroitre sous 8 ou i5 jours; il formera toute la livraison prochaine : j'ai brûlé ou brouillé le manuscrit à mesure que je corrigeois les feuilles d'impression; il ne m'en reste rien ; et j'attends
moi-même mon propre ouvrage, il n'est pas que vous n'ayésde souscripteurs a Genève, et dans ce cas vous le Yerrés plutôt que moi-même, lises, non seulement cet article, mais tous ceux sur lesquels vous pourrés me ■donner des lumières j'en ferai usage dans le vocabulaire que j'ai annoncé devoir être en même tems l'errata et le suplement de l'ouvrage, et je vous ferai honneur de tous -ce que vous m'aurés fourni. Concoures avec moi à la perfection de ce g^ œuvre; ce sera un lien de plus entre nous; je les chéris trop pour ne les pas multiplier. Je ne suis pas surpris de ce que vous me dites de vos artistes, vraiment Hollandois: c'est un peu partout de même; mais à force d'en voir, on en trouve par ci par là quelques uns qui se déboutOinnent.
«Je vous somme de votre parolle en tout ce qui concerne les huiles de noix; et pour tous ses usages, il faut bien observer les raisons de préférence à leur donner sur les autres espèces d'huile. Je vais travailler à ce que vous me demandés relativement à la teinture en noir sur laine, sans l'intermède du cuivre; dès que j'aurai la ■dessus quelque chose de satisfaisant, je vous en ferai part. En effet prenés bien garde de ne faire aucune démar- "Che relative à votre projet, que les conditions ne soient imperturbablement assurées : les hommes sont faux, trom-peurs : ils tirent des autres tout ce qu'ils peuvent, et quand ils nen espèrent plus rienPils les abandonnent : ce n'est pas tout, c'est qxxils croyent justifier une injustice par une autre injustice: et l'honune qui est devenu à leur merci est le plus malheureux des êtres : deux grains de liberté valent des millions sous la dépendance.
« Est-il donc nécessaire que vous ayés des projets si lointains pour former celui de nous venir voir? en effet
venés nous voir cet été, cet automne; prévenés moi 8
jours d'avance, que je sois dans le cas d'arranger mes
marches et d'être sur de me trouver au logis; nous irons
à la campagne; nous botaniserons, etc.
«Ma moitié me charge de vous dire mille choses de sa
part, et nous vous embrassons l'un et l'autre de cœur et
d'àme.
« Roland de la Platièbe. »
Roland à Gosse.
« Le 5 Août 1785
« Avec votre interminable silence, mon cher, vous êtes un cruel homme; les jours, les mois se passent, les années arrivent; on est isolé, on ne sait ce qu'on devient. Que faites-vous? que projetés-vous ? pour quand, et pour où? Avés-vous retiré mes deux exempl. de chez le libraire Chirol, l'un pour vous, l'autre pour l'occasion? Cet homme est un madré, à retenir un 4^ vol, si vous n'y faites ou avés fait attention.
« il n'est pas que vous n'ayés vu la \Z'^ livraison de l'Encyclopédie, en 2 vol. tous de moi. Avés vous lu, dans l'art du Chapellier, ce que j'ai dit du Sécrétage ? C'est peu, c'est trop peu ; mais je n'en savois pas davantage : voyés, et dites moi donc ce que vous en pensés, ce que vous croyés pouvoir y être ajoutté, comment vous pensés que cela doive être traité. Voyés aussi, dans les autres articles, ce que vous pourries me fournir de réflexions, d'observations, additions, corrections, etc. Je n'oublie pas, et je vous rappelle le souvenir de la promesse que vous m'avés faite de me composer un traité de l'huile de noix, à commencer le choix, la qualité des noix, leur variété etc., le tems de les récolter, de les monder, de les
presser etc. la manière de les conserver, de faire l'huile, de la conserver etc., ses variétés, ses divers usages, propriétés, etc. ce qu'on fait du marc ou résidu ; du brou de noix etc. etc. enfin tout ce qui regarde cette partie (*).
« Ma moitié se porte coussi coussi, moi, quoque : nous prenons l'un et l'autre les bains domestique.
« donnés nous donc vite estât de vos nouvelle. Nous vous embrassons, mon cher, de cœur et d'âme.
« Roland de la Platière. »
Gosse à M'"^ Roland, août ij85.
.... « Je vis dans l'espoir d'être plus tranquille. M^ Pictet savant professeur et physicien m'a engagé à faire avec lui une promenade d'une dizaine de jours dans une partie montagneuse de la Savoie. Notre projet seroit de remonter la Dranse (qui se jette dans le lac près de Thonon) jusqu'à sa source dans la vallée d'Abondance, de là de traverser une masse de montagnes, de gagner le prieuré de Sixte en haut de la vallée de Tanninge, puis de passer dans la Valorsine au Prieuré de Chamonix d'où nous comptons faire quelques excursions. Nous traverserons les monts de Servos dans le Faucigny pour nous rendre à Genève. J'ai deux autres compagnons fort aimables, Cramer Bertrand, fils du professeur en droit et un de nos élèves en botanique, Mï" Thomson gentilhomme Irlandois. Voici comment nous nous sommes divisés les besognes du voyage : M'" Pictet doit faire toutes les observations de Géographie et de Physique ; la
(*) Voir Pièce Annexe IV, les renseignements obtenus par Gosse en Savoie, et envoyés à Roland.
— iGi —
Minéralogie qu'il suit avec succès depuis quelque tems doit faire aussi une branche de ses occupations. M. Cramer doit observer la morale des habitants chez lesquels nous passerons, et rassembler tous les faits historiques. iVl'" Thomson doit m'aider à collectionner des végétaux et surtout des animaux. Il sera pour cet effet équipé en chasseur. Enfin je compte observer avec le plus grand souci tout ce qui pourra concerner les productions végétales, et dans l'intervalle où je n'aurai pas de besogne, je dois aider M. Pictet dans ses diverses recherches... »
Roland à Gosse.
« Le 20 yb*"^ 85. Bonjour, mon ami. Vous devés être de retour de votre savant et très agréable voyage : que ce soit du moins en bonne santé; car ces violentes secousses et ces crises terribles, dont vous nous parlés, ne nous laissent point tranquilles sur votre compte : en voulant faire tout ce que l'on peut, on se met trop tôt dans le cas de ne pouvoir plus. J'ai aussi fait un petit voyage ; j'en arrive, et demain je repars, mais ce n'est qu'à deux lieues d'ici, et pour aller voir ma moitié, qui prend le lait d'anesse à cette campagne, proche des bois d'Alix, où nous [vous] fêterions si volontiers. — Je ferai assurément un grand usage de vos notes sur les noyers et l'huile de noix, j'ai l'ouvrage que vous n'avés pas pu vous procurer; je l'ai fait venir de Strasbourg, mais il ne contient rien qui puisse m'être utile. — je vous envoie un procédé de noir sans cuivre, du plus habile teinturier que je connoisse : puisse-t-il vous être de quelque utilité, j'espère que vous m'enverrés le votre à la p""^ occasion, je vous demande aussi tout ce que vous aurés pu découvrir de bon sur la
préparation des peaux ou cuirs quelconques et à quelqu'usage que ce soit ; car j'ai aussi cette immense partie à traiter, le tout sans préjudice des procédés de la chapellerie; mais, vaille que vaille, lises toujours ce que j'en ai dit. imaginés vous que j'ai traité de tout ce qui a rapport à toutes les sortes d'étoffes, que j'ai à traiter de tout ce qui à rapport à toutes les sortes de peaux, et cuirs, d'huiles et savons, et de teintures de toutes les couleurs et sur toutes les matières, ainsi tant sur ce qui est fait que sur ce qui est à faire, je recueillerai tout ce que je pourrai trouver de bon, et je l'emploierai, ici dans le texte, là comme supplément. Les autres découvertes, très intéressantes, dont vous me parlés, ne me touchent pas d'une manière si prochaine en ce moment; mais j'y reviendrai avec l'entousiasme que donne l'avidité du savoir. — j'ai eu cent disputes à Paris, à Londres, à Lyon et ailleurs pour qu'on pense comme vous sur le Magnétisme : nous ne sommes que des enfants en physique : que savonsnous? attendons, attendons, ne prononçons point encore, etc.
« — L'arrêt contre les toileries étrangères est une énigme que personne n'entend, et qui reste sans effet, en attendant qu'on l'explique. D'un bout à l'autre de la france le commerce crie, et crie si haut qu'on ne s'entend plus, je ne vous conseille point l'établissement d'une manufacture d'Huile de vitriol et d'Eau forte : la consommation de ces objets est a peu près déterminée en Europe; le prix n'augmentera pas; et il n'est guère possible dorénavant que quelqu'un gagne à cette entreprise, que quelqu'autre n'y perde; or, quel risque à courir! j'ai déjà vu, plusieurs à Rouen, à Amiens, à Lille et ailleurs, crouler des établissements de ce genre; et je ne connois
guère aujourd. en France que Paris et Javelle qui se soutiennent avec distinction.
« Portés vous donc mieux : donnés nous donc plus souvent de vos nouvelles, je suis trop pressé pour vous en dire davantage aujourd., mais je voudrois vous en dire ou plutôt en dire bien long de vous dans une œuvre encyclopédique.
«Adieu, mon ami; je vous embrasse corde et anima.
« Roland de la Platière. »
A^ote de Roland sur la teinture en noir :
<c Le plus beau noir auquel je suis parvenu sans substance cuivreuse, est très simple et à bas prix; il est aussi solide, pourvu qu'il soit soigné dans ses manipulations : le voici :
« Pour une pièce d'étofife du poids de trente livres
2 L. Sumac ^ Manière d'opérer
^/2 bois jaune J
2 V-i couperose f !«"• bain en engallage, faire
2^/2 à 3 L. bois d'Inde / bouillir sur bain frais le V2 Gravelle ou Tartre \ Sumac et le bois jaune commun. | pendant demie heure.
Y plonger l'étoffe et l'y tourner vite pendant un quart d'heure, puis doucement l'y faire bouillir pendant une heure, ce qui doit employer une heure et demie :
'/j tourner vite, ^'5 pour gagner le bouillon, 1 heure de bouillon. Lever et éventer.
Avoir du bois d'Inde cuit, 2"'« bain en i«'"noir, tou-
dont le seau équivale une jours sur le même bain, livre.
, , • ,v j i Bien pallier, v tourner l'étoti'e 2 seaux de bois d mde. f . ^ ,' -, . .
> vite pendant V4 heure, puis dou- 2 L. couperose. ^ cément pendant «/, d'heure, puis
doucement pendant une heure et demie en tout ; faire bouillir mais à très petit bouillon. Lever et éventer. — Avoir soin cette fois et aux opérations suivantes, d'éventer à froid : Ce point est essentiel.
Rejet 2"''' noir. Rafraîchir le bain de ma-
Va seau de bois d'inde "'^re que l'étoffe soit
'V. L. couperose. toujours à l'aise : opérer
^ comme ci-dessus.
2- rejet ou 3^ noir, ) ^^"5 ^^^^^ ^^ose, V. L. gravelle ... , . (* et opérer comme au précèdent
celui qui pertectionne \ • ^ ^ j . u i
^ ^ ) rejet, pendant une heure seule-
ment, point de bouillon ; seulement un petit feu pour entretenir la chaleur. On peut faire trois mises de noir, les engalant successivement; alors, à la seconde mise, on diminue le Sumac d'un huitième, et ainsi à la troisième mise, sans rien changer au noir. Engaller successivement, noicir de même, ce toujours dans l'ordre où le travail a été commencé.
« le !*•■ engallage noircir etc. . .
Bien dégorger au moulin, si l'on en a un : à son défaut comme on pourra, puis passer les étoffes sur l'eau tiède, plus que tiède, légèrement piquante, et les dégorger encore. La dépense de ce noir consiste dans la longueur du tems à employer pour le faire, il est beau, assez doux.
« L'étoffe, toujours en mouvement, dans le bouillon foible du noir, y laisse déposer les parties les plus grossières de la terre de fer, et ne s'imprègne que des plus atténuées : d'où elle a moins d'apreté, plus de douceur. La petite portion de tartre, à la quatrième immersion, concoures encore à adoucir et à fixer le noir. »
M^^ Roland à Gosse.
« Villefranche, le i5 janvier 1786.
« Vous êtes si occuppé, Monsieur, que vous devés apprécier mieux comment on peut songer beaucoup à vous en vous écrivant peu. Mais, vos travaux, d'une part, et de l'autre, notre respect pour les vôtres, ne sauroient tenir plus longtemps contre l'envie d'avoir de vos nouvelles. Quittez un moment vos méditations savantes, vos utiles recherches, vos expériences lumineuses et venez nous prouver que le culte de la gloire ne nuit point
à celui de l'amitié. Ces divinités ne doivent point s'exclure elles étoient unies chez les grecs, et le sont encore sans doute, pour les honnêtes gens.
« Nous avons été sensibles à vos succès Académiques \ et nous vous en félicitons, moins encore pour le tribut d'éloges qui vous en revient, que pour le vrai bonheur d'avoir établi des vérités utiles. Mais, ne songés-vous point à venir nous voir et serés-vous tellement fixé par vos occupations successives que la belle saison ne puisse vous amener de nos côtés? je sais qu'elle n'est pas encore prochaine mais les gens occuppés font leurs projets d'avance, je n'ai pas perdu l'idée d'aller visiter votre Lac, ses délicieux environs et votre ville, toute corrompue qu'elle devienne; j'attends que vous nous fassiez auparavant votre visite; arrangés-vous donc pour venir cette année passer quelque tems près de nous à la campagne. Ce n'est point un séjour riant; il n'est que paisible, et rustique au possible, digne des amateurs de la plus grande simplicité.
« M. De Laplatière a reçu avec bien de l'intérêt vos matériaux sur les huiles; mais il attend encore, et sur ce chapitre, s'il y a lieu, et sur la teinture, des lumières dont il fera le plus grand cas. Vous lui avés promis quelque chose pour les noirs, et il vous invite à vous occuper des rouges sur coton ; objet important pour nos fabriques.
« M. Lanthenas qui a passé L'automne avec nous, et qui est sur le point de nous quitter pour s'acheminer
^ H. -A. Gosse venait d'être couronné par l'Académie royale des Sciences, pour un travail : Sur la nature et les causes des maladies des ouvriers employés dans la fabrique des chaveaux.
vers paris, où il va passer l'hiver, vous dit mille choses empressées.
« M. De Lap^ vient de faire à Lyon une résidence de six semaines ; j'y ai été lui faire une visite de quinze jours et assister à la séance publique de l'Académie qui n'a été intéressante que pour la partie des Belles-Lettres.
« Dans cette ville, comme à Paris, Le Martinisme succède au Mesmerisme, échauffe les têtes et produit les plus singuliers effets, il y auroit bien à causer, mais il faut savoir où vous prendre et ce que vous faites. Donnésnous de vos nouvelles; nous les attendons impatiemment. Recevés les assurances de L'inviolable attachement que nous vous avons voués et avec lequel je serai toute ma vie, votre très humble servante
« Ph. De Laplatière. »
Roland à Gosse.
post-scriptum de la lettre précédente.
« il est question, mon ami, principalement de votre teinture en noir, sans substance cuivreuse. C'est par les papiers que nous avons appris vos succès académiques : ferés-vous imprimer ce mémoire ? dans ce cas, il appartiendra à tout le monde ; et j'y prendrai à pleine main pour mon œuvre encyclopédique ; si au contraire, j'espère que vous m'en ferés part, pour le même usage. Parlés-moi un peu des bêtes fauves de la Suisse, de leurs noms, vies, mœurs, chasses, préparations, usages, lieux de consommation, etc., car cette partie entre dans mon lot, et je pourrai bien commencer par elle ; d'où j'ai grand besoin de vos instructions sur la Tannerie, corroyerie, mégisserie, etc.»
— lôy —
Dans le courant d'avril, le jeune homme se trouvant à Lyon où il cherche un associé avec lequel continuer le commerce de livres de son père, ne résiste pas au désir d'aller voir ses amis chez eux. Roland, qui, lui-même se trouvait à Lyon, le décide.
Le Clos, en Beaujolais, était le domaine familial de Roland de la Platière. La maison, qu'on appelait le château malgré sa simplicité, s'élevait sur le penchant d'un mamelon sablonneux, dans un paysage paisible que Lamartine décrit ainsi dans son histoire des Girondins :
« Il y a au pied des montagnes du Beaujolais, dans le « large bassin de la Saône, en face des Alpes, une série « de petites. collines amoncelées comme des vagues de « sable que le vigneron patient de ces contrées a planté « de vignes et qui forment entre elles, à leur base, d'o- « bliques vallées, de ravins étroits et sinueux où s'éten- << dent de petits prés verts. Ces prés ont chacun leur filet « d'eau suintant des montagnes, les saules, les bouleaux « et les peupliers en tracent le cours et en violent le lit. « Les flancs et les sommets de ces collines ne portent, « au dessus des vignes basses, que quelques pêchers « sauvages, qui ne donnent pas d'ombre au raisin et de « gros noyers dans les vergers auprès des maisons
« Là s'élevait «la Platière», héritage paternel de Mon- « sieur Roland, maison basse, assez étroite, percée de « fenêtres régulières, recouverte d'un toit à tuiles rouges, « presque plat. Les rebords de ce toit s'avancent un peu « sur le mur pour en garantir les fenêtres de la pluie « l'hiver, du soleil Tété. Les murs, unis et sans orne- « ment d'architecture étaient revêtus d' un ciment de « chaux blanche que le temps a éraillé et sali. On monte
« au vestibule par cinq marches de pierre surmontées « d'une balustrade rustique en fer rouillé, une cour, en- « tourée de gran^^es où l'on serre la récolte, de pressoirs « pour les vendanges, de celliers pour le vin et d'un pi- « geonnier précède la maison. Derrière se nivelle un pe- « tit jardin potager dont les carrés sont bordés de buis, « d'oeillets et d'arbres fruitiers taillés près de terre. Un « pavillon de verdure s'élève au bout de chaque allée. « Un peu plus loin un verger dont les arbres penchés « dans mille attitudes jettent un peu d'ombre sur un « arpent d'herbe broutée; puis un grand enclos de vi- « gnes basses coupées en lignes droites par de petits sen- « tiers verts »
Gosse passa quelques jours au Clos et goûta pleinement la vie qu'on y menait, partagée entre les travaux sérieux et les plaisirs rustiques, les conversations animées et les promenades dans les bois. La petite Eudora ayant été malade, il la soigna avec succès, il donna aussi des prescriptions médicales à la mère.
De ce séjour au Clos de la Platière, il rapporta un dessin au crayon représentant le château avec, au dos, ces vers qui semblent de l'écriture de Madame Roland :
« A ses désirs en vain l'on s'abandonne Dans l'espoir de jouir du sort le plus tiatteur, la beauté, les trésors promettent le bonheur, Mais la vertu seule la donne. »
Au retour, il s'arrêta encore à Lyon, mais ne réussit dans aucune de ses tractations. Roland, toujours préoccupé de ses procédés de teinture, lui écrit, peu après son départ:
Roland à Gosse à LyoJî.
« Le vendredi au soir
« Comment s'est faite la route, notre bon ami ! Comment va la joie? Je viens de recevoir des empreintes que l'on avoit fait débouillir au savon, et que j'ai fait débouillir à leur arrivée, dans une très forte lessive de potasse. La plus noire est de M'" Tissier, la plus pâle est d'un teinturier, également de Lyon : L'un et l'autre ne veulent pas dire leur procédé, qu'on ne paye la découverte; je ne sai encore le prix qu'ils y mettent; mais je voudrois bien que vous puissiés deviner, imaginer du moins comment ils s'y sont pris, le tout sans qu'ils sussent que je vous en ai parlé et vous avés entre les mains leurs échantillons, que je vous envoyé par une occasion, qui part demain à trois heures du matin.
« écrives moi sans faute par le courrier de lundi ; car je parts toujours mardi, nous vous embrassons de coeur et d'âme. »
^me Roland à Gosse.
« Le lundy 5 mai 1786.
« Je présume que vous avés quitté Lyon, mon digne ami, ou que vous êtes sur le point de l'abandonner; car M . Chaix me mande qu'il est chargé de deux petites phioles qu'il doit m'envoyer incessamment. Mais, il ne me parle point de Lettre, je n'en reçois pas de vous, et malgré tout le prix que j'attache aux choses que vous avés fait préparer pour ma santé, je mettrois encore plus d'intérêt à vos nouvelles, je sens à merveille combien vous avés dû être occupé dans les derniers momens de votre séjour en cette
— lyo —
ville; aussi, je me plains des choses et non de vous, j'imagine que ma dernière vous sera parvenue; j'étois embarrassée comment vous l'adresser; j'avois prié M. Chaix de s'informer de votre demeure à M. Gilibert; mais il a vu M. Teissier et lui a remis la Lettre que celuici s'est chargé de vous remettre.
je ne me soucie pas que la présente suive la même marche, j'y joins des marques des mêmes auteurs que les premières, mais qui n'ont subi aucune épreuve, je remplis l'intention du fondateur, je veux dire de mon ami qui ne fera rien et n'offrira rien à l'administration qu'après vos résultats.
« La plus pâle est de M. Teissier; l'auteur de l'autre doit avoir renforcé son noir au point de le rendre indestructible; vous en voilà juge.
« je ne vous parlerai pas encore de l'arrivée de M. Rl^ . Il m'a écrit d'Auxerre; ayant beaucoup courru et fort peu dormi parce que la diligence s'arrête peu et a supprimé plusieurs couchées; cette voiture a aussi changé déroute, de manière qu'elle n'a pas dû passer à Essone où notre ami devoit descendre et être attendu avec des chevaux pour se diriger à sa destination, je ne sais ce qu'il aura fait et j'attends la première missive avec impatience.
« je ne puis partir pour la campagne que jeudy prochain, si le tems le permet; car, fnon enfant allant sur l'âne je ne puis l'exposer aux inconvéniens de la pluie. Sa santé me paroit s'affermir et me réjouit d'autant; la mienne a grand besoin de l'air, du loisir et de la paix des champs ; c'est là que j'ai hâte d'aller me régénérer le corps et L'ame. je vous aurois bien laissé tranquille aujourd'hui ; mais si je ne vous avois assassiné d'une Lettre par ce
courrier, les mille et une affaires de ménage et autres]' jointes ensuite à mon exil des lieux ou siège la poste, auroient rejette trop loin l'envoi que je vous fais, et l'expression que j'ai tant de plaisir à vous réitérer, de mon inviolable attachement.
« Peut être étes-vous encore à Lyon ; ce ne seroit plus, sans doute, que pour un instant, que je voudrois saisir. Adieu; parlés quelquefois à vos bons parens, pour lesquels les signes de votre attachement m'ont attendri, des bonnes gens qui vous chérissent si sincèrement.
}^me Roland à Gosse.
« Le Clos le mercredy i8 mai 1786.
« Je ne puis vous exprimer, mon digne ami, combien je suis affectée du renversement de vos espérances; j'ai regret aussi d'avoir autant tardé à recevoir votre Lettre : M. Chaix l'avoit jointe aux petites phioles, qu'il avoit cru m'envoyer par une occasion qui a manqué et qui définitivement ne me sont arrivées qu'avant hier, il semble que ce soit un vol fait à mon amitié que ce temps où je suis demeurée ignorante de ce qui vous intéressoit; et je m'afflige de n'avoir pu prendre part plutôt aux peines que vous ressentes, je présumerois que si vous vous sentes le courage de vous charger seul du commerce, et que vous y trouviés votre bien être avec la tranquillité de vos chers parens, ce seroit le cas de songer à un mariage sortable qui vous fit trouver dans la dot de votre femme les fonds dont vous avés besoin ; sans que vous soyés obligé de faire pour cela beaucoup d'enquêtes, peut être sans fruit: car tel nombreux et bien disposés que puissent être
vos amis, il est difficile qu'ils réunissent la faculté de vQus obliger à la volonté qu'ils en auront. Des moyens bornés ou une fortune en fond de terre, ou les revenus •de quelques places, ne permettent pas plus les unes que les autres, le libre emploi de vingt mille francs; combien d'autres circonstances peuvent encore s'y opposer ? je sais de bonnes gens qui auroient pu saisir une pareille occasion de montrer leur attachement et leur confiance, et à qui des affaires et des malheurs inattendus d'une personne entre les mains de laquelle ils avoient placé une somme un peu plus considérable, la leur ont fait perdre entièrement. Peut être aurés vous entrevu quel- <^u'autre voie depuis que vous êtes auprès de vos bons parens; je suis tourmentée de votre incertitude et je donnerois beaucoup pour vous voir dans une assiette fixe et tranquilk. Ne manques pas de m'informer de vos projets, de vos résolutions, de vos succès ou de vos chagrins.
« Vous faites des vœux pour ma santé et vous avés voulu contribuer à la rendre meilleure; mais il faut que je vous dise pourquoi je n'use point encore de votre Elixir. Lorsque vous eûtes remis les phioles chez M. Chaix, la plus grande fut malheureusement cassée; il me manda qu'il l'avoit fait remplacer chez M. Teissier; je fus un peu en peine de savoir si la drogue auroit été refaite suivant Totre indication; je l'écrivis à M. Chaix qui me répond : ^< Vous pouvés être tranquille, elle a été remplacée par M. Gosse chez M. Teissier où il a fait préparer le remède devant lui ; sa composition est de deux onces sirop de Quinkina, une once sirop de chicorée composé et douze gouttes de liqueur minérale d'auphena.
« il est bon de vous dire qu'en partant pour la cam-
pagne, où je suis depuis six à sept jours, je voulus prendre le papier où est écrit et la recette de votre Elixir et la manière d'en user, ainsi que de la drogue pour l'enfant; je ne sais ce qu'est devenu ce papier ; je l'ai cherché ici inutilement et probablement il est demeuré à la ville parmi mes paperasses, lorsque je fis le choix de ce que je devois emporter. Comme notre cabinet est fermé, que je ne veux envoyer personne y fouiller, je suis réduite à vous demander une nouvelle instruction pour moi et mon enfant; je l'attends et ne puis user de rien qu'après l'avoir reçue.
« je devois prendre ici le lait d'ànesse; mais je me sens... je ne sais quoi, et une extrême amertume de bouche; je n'ose commencer le Lait dans cette disposition; je répugne à me purger et je ne sais que faire. Eudora se frotte le nez sans cesse et prétend qu'il lui démange ; depuis deux jours, elle a été brûlante par momens et son haleine m'a semh\é fadasse \e matin à jeun. Voilà notre état, nos misères; je vous raconte tout avec l'efiusion de l'amitié, j'ai beaucoup de joie d'être à la campagne; j'y suis fort occupée dans ce moment du tracas d'une lessive considérable, j'y ai aussi apporté d'autre travail; mais le bon air et la paix des champs rendent tout facile et doux. Mon bon ami est à Paris, fort content, un peu échauffé, assez bien portant au total.
« si j'avois eu votre Lettre dans son temps, je ne vous aurois pas envoyé ces nouvelles marques, puisque vous avés trouvé ce qu'il nous faut; je réjouirai bien notre ami en le lui mandant. M. Lanthenas m'écrit et me parle du m,"ar quis d'Aoust; de Buffbn, d'Aubenton etc» ce sont des drôleries dont ie vous entretiendrois
si j'avois plus de loisir et que je vous en supposasse davantage.
« Ecrivés-moi toujours à la ville; j'y envoyé deux fois la semaine chercher mes lettres : je voudrois envoyer la présente à Lyon, mais on ne trouve personne actuellement dans les bureaux et M. Chaix me mande qu'il n'a reçu qu'après sept jours de datte celle que je lui avois fait passer sous couvert.
« Adieu, mon digne ami ; vous avez une âme honnête, des goûts simples, des lumières, assez de jeunesse et de la santé; que de moyens pour lutter avec courage contre la mauvaise fortune et la vaincre enfin! je suis impatiente d'avoir d'autres nouvelles ; je ne puis vous exprimer tout ce qu'inspire la bonne et tendre amitié; je griffone comme un chat, je suis pressée par une occasion d'envoyer cette Lettre à la ville; tâchés de la déchiffrer et reconnoissés-y les caractères du sincère attachement, je
vous embrasse de tout mon cœur.
« De Lpt. »
M'«^ Roland à Gosse.
« Le 4 juillet 17H6.
« Je suis en peine à votre sujet, mon digne ami ; je n'ai pas de vos nouvelles depuis votre Lettre du 23 may à laquelle je répondis aussitôt; je vous avois écrit précédemment plusieurs fois, et comme j'ai eu plusieurs Lettres d'égarées et une très certainement perdue, dans les bureaux de Lyon, j'ai quelque doute qu'il soit arrivé la même chose à celles qui vous étoient destinées et pour lesquelles j'avois pris cette voie.
« Si je vous savois dans une situation fixe et heureuse, je remarquerois moins votre silence; je vous considérerois
livré à des occupations de goût, ou distrait par des jouissances, et mon amitié, tranquille sur votre sort, ne solliciteroit de vos nouvelles que pour s'assurer de la constance de votre félicité. Mais vous êtes pour vous même et pour des parens qui vous sont chers dans un état de crise propre à allarmer vos amis; la santé, les affaires, tout devient inquiétant au milieu de l'incertitude et des craintes de votre position. Ecrivés-moi donc un seul mot qui me mette au courant et me fasse savoir ce que je dois partager avec vous d'espérance ou d'autres sentimens.
« j'imagine que vous vous êtes peut être abandonné au travail que réclamoit rx\cadémie, et M. Tillet dont je vous fis savoir la conversation avec mon mari ; dans ce cas ne vous interrompes point, et donnés-moi seulement le premier instant après l'accomplissement de ce grand œuvre.
« je suis seule encore, et toujours à la campagne dont le séjour paisible s'accorde admirablement avec mes goûts et ma façon d'être ; j'y ai eu, durant une quinzaine de jours une femme de nos amies avec sa petite enfant; Le mien y a repris sa première vigueur et je m'en applaudissois lorsqu'il lui est survenu, avant hier, un vomissement, ou plutôt une indigestion dont il lui reste, malgré mes soins, de l'abattement, une haleine fiévreuse et je ne sais quoi d'altéré qui me donne de l'appréhension, je vais lui administrer le sirop de mousse que vous m'avez procuré. Quant à moi, j'ai usé du Lait d'anesse avec assez de succès; je l'abandonne pour ce qu'il commence à me répugner, j'ai pris quelquefois de votre Elixir, mais rarement et pour donner du ton à l'esthomac, ce qu'il ne manque pas de faire, en aiguisant l'appétit; j'ai crû
m'appercevoir qu'il m'échauffoit et c'a été ma raison de n'y pas recourir souvent.
« j'attends mon bon ami cette semaine; j'espère goûter sans mélange le plaisir de le revoir et de lui faire retrouver notre enfant plein de force et de gayté ; l'indisposition de cette pauvre Eudora vient altérer mon bonheur, je crois que la cause de son mal-aise vient des indiscrétions qu'elle commet à la dérobée, en ramassant au jardin, malgré ma vigilance, des fruits verts et mauvais qui tombent avant le tems, et que la gourmandise de son âge lui fait dévorer en cachette.
« Et votre composition de noir pour les marques ? Notre ami ne vous en fera pas grâce.
« Adieu ; je ne vous parle pas de mes souhaits pour votre bonheur, mais je vous réitère avec effusion l'assurance de l'attachement inviolable que je vous conserve.
Roland à Gosse.
« Villefranche, le 23 juillet 1786^
« Arrivé, mon ami, passé à la Campagne le jour même et, en i3 jours, fait trois semblables voyages et écrit de 5o à 60 lettres sans les mémoires, tout cela n'est rien, mais vous n'êtes pas heureux, comme vous devriés l'être, comme nous désirerions tant que vous le fussiés et cela nous afflige. Ma moitié et le poussin vont beaucoup mieux, moi, à mes yeux près, qui me chiffonnent toujours beaucoup, et quelques misères sur lesquelles je prens à tâche de m'étourdir, cela va; mais, depuis 20 et
^ Cette lettre fut donnée en 1874, à la Bibliothèque Publique de Genève par le D'" Hippolyte Gosse.
quelques jours nous avons une bonne tille, excellente domestique, la cuisinière, qui a une fièvre inflamatoire et bilieuse, laquelle nous a utc toute espérance durant plusieurs jours; ce qui nous a donné beaucoup de sollicitudes, d'autant qu'il répugnoit à nos cœurs sensibles, d'envoyer à l'hôpital, suivant le barbare usage de ce pavs, les domestiques qui. en santé, nous servent d'affection ; ma femme en a pris soin comme de son enfant ; et je l'en aimerois bien davantage si j'eusse été moins assuré par mon cœur, du sien propre. Nous avons tout lieu d'espérer; et nous nous le communiquons avec attendrissement.
«Quoi! mon cher, vous m'avés cru l'âme financière capable du moins de favoriser les vues de ce monstre qui nous dévore? non, non; il n'est rien delà, et le genre de police auquel a rapport la marque que je vous demandois, est tout au contraire pour éviter les difïicultés et faire en sorte que les fabricans et marchands ne soient ni dans le cas de payer deux fois, ni tracassés pour soupçon de ne l'avoir pas fait une; ce qui arrive souvent quand les marques sont effacées, en tout ou en partie. Au reste, on me mande que M. Tissier vient d'adresser son procédé à l'administration : il nous reviendra, sans doute; mais je n'en suis pas moins empressé d'avoir le votre, avec un petit ragionamento sur les raisons pour lesquelles les tentatives faites d'ailleurs, n'ont pas réussies. Cela servira à employer dans mon travail Encyclopédique, soit à l'article des savons, soit à celui des teintures. Bien entendu que cela ne vous dispensera pas du mémoire très circonstancié, que vous m'avés promis, sur les cordes à boyaux ; mais, après que votre besogne académique sera achevée ; car on l'a bien à cœur la-haut : à
propos de cela, j'ai encore eu une longue explication avec M. Tillet; et je lui ai donné tant de raisons de raison et puis de sentiment qu'il vous pardonnera tout et les autres aussi; lorsque vous leur aurés envoyé votre besogne, de laquelle, par parentheze, il faut demander quelques exemplaires, dont je retiens un, entendésvous? Je voudrois bien vous faire passer un petit discours académiq. qu'on vient d'imprimer, mais je ne sai par qui ; indiqués moi.
« Je vois bien dans votre lettre qu'il est question de comparaison ; mais comme c'est à Madame que vous vous adressés, et qu'il n'est pas prudent au mari de s'entremettre aux choses de la femme qu'il n'entend pas, je lui laisse à répondre à la réponse de son charmant pai^agraphe. mais je me charge bien volontiers, si fait n'a déjà été, car M^^, qui dîne, en a parlé, je crois, de faire part à l'ami Lanthenas du paragraphe qui le concerne. Je parts pour Lyon sous i5 jours, et j'y resterai à peu près ce tems là : je compte fort y recevoir de vos nouvelles, si ce n'est avant. Je vous embrasse, mon ami de
cœur et d'ame. ^>
« Roland de la Platièbe. »
« Monsieur badine; il faut bien laisser faire les maris. Mais j'imagine, qu'au milieu de tout cela, vous distingués à merveille l'attachement sincère que vous a voué le petit ménage. Réveillés-vous, ami ; vous vous abandonnés à une mélancolie qui ne peut que vous devenir funeste : voyez la nature et goûtés ses charmes ; plaignes l'humanité et continués de lui être utile ; vous aipierés
la vie. »
l^me Roland à Gosse.
« De Villefranche, le lo X^^^ 1786.
« Il y a des siècles, digne ami, que nous n'avons eu de vos nouvelles ; nous avons longtemps respecté votre silence par l'idée des travaux qui vous occupoient. Mais, sans doute, ce qui vous pressoit pour l'Académie est achevé maintenant, et l'amitié peut réclamer ses droits. Malgré toutes les raisons de vous croire assez préoccupé d'objets divers pour mettre une longue interruption dans votre correspondance avec vos amis, je ne puis cependant me défendre de quelque inquiétude. Vous étiés dans des circonstances difficiles ; si vous eussiés obtenu quelques succès marqués, vous en auriés fait part à vos amis pour le plaisir de leur donner une satisfaction à goûter avec vous. Vous vous êtes tû : vous n'êtes point heureux ! Cette idée m'attriste singulièrement. Adoucissésla, si elle est fondée, par le partage fait avec confiance, de ce qui vous intéresse; détruisés-la si elle est fausse; vous nous devés ce bienfait. Parlés-nous de vos chers Parens. de votre Situation commune et de vos projets. je sais que la sensibilité répugne quelquefois à entretenir de ses peines ceux qui ne pouvant y remédier, augmentent de ce regret le sentiment douloureux avec lequel ils la partagent. Mais on souffre moins encore des peines d'un ami, que du silence qu'il garderoit en les supportant seul, et la confiance sait tout charmer.
« Nous venons de passer deux mois à la campagne où nous aurions dû vous avoir si vos affaires vous l'eussent permis ; tâchés donc que ce soit pour l'année prochaine, si nous pouvions réaliser tous les projets que nous
aimons à faire, vous nous verriés avant cette époque ; mais les plans, les rapports et les devoirs de la société multiplient tellement les chaînes et les entraves, qu'on ne peut pas toujours s'assurer de ce que l'on fera dans six mois.
« M. de Laplatière dit qu'il ne vous tient quitte de rien de ce qu'il peut attendre de vous; visites, renseiijnemens, notes ; et pour le boyaudier. et tout ce que vous auriés de relatif aux peaux et cuirs.
« Je ne vous entretiendrai pas de petites nouvelles de la république des Lettres par deux raisons : La première, c'est que je ne suis guère au courrant pour le moment; nous n'avons vu que vendanges et gens du monde, dans le tems de nos vacances; la seconde, c'est que j'ignore où vous êtes, dans quelles dispositions d'esprit et de corps, content ou malade peut être; et que, dans cette incertitude, je n'ai pas le courage de causer de choses qui ne vous touchent pas de très près.
« instruisés-nous donc mieux de ce que vous faites, et
cultivés avec plus de soins cette plante agréable, cette
amitié, qui doit croître avec vous, que vous retrouverés
toujours parmi nous, mais qui veut, au moins, d'évidens
témoignages de souvenir. Adieu, nous vous embrassons
toujours avec le même empressement, le même cœur et
la même affection.
« Ph. D. L. p. »
Gosse se trouve de nouveau dans une position inextricable. Que va-t-il faire? reprendre la librairie ? Il n'a pas de goût pour cette profession et n'a, d'ailleurs, pas de crédit. — Se marier? Il ne se sent pas porté vers la
personne qu'on lui propose et, ajoute-t-il, il ne trouvera jamais une épouse qui ressemble assez à Madame Roland !
Mais, bientôt, le professeur Pictet, qui a pour le jeune savant une sincère estime et voudrait le voir se livrer entièrement à la science, intéresse à lui quelques-uns de ses amis. — « des aristocrates des plus violents », — dit Henri-Albert non sans une certaine satisfaction. Le vieux libraire obtient un cautionnement, il peut, au lieu d'être obligé de céder son fond en bloc, au prix de la maculature, attendre et essayer de vendre ses livres à des particuliers.
Du reste l'apaisement s'est fait dans Genève, le commerce reprend, la vie sociale se réorganise tout doucement. La Société pour l'Encouragement des arts s'est reconstituée avec des vues plus larges. Gosse, qui en va faire partie, est dans son élément, il ébauche et propose maints travaux destinés au bien de ses semblables. A ce moment, la Société des Sciences physiques et naturelles de Lausanne lui offre le titre de membre honoraire sans qu'il l'ait sollicité. Il en est fier et le raconte à ses amis. — Roland répond :
« Lyon, le 19 janv'" 1787.
« Bonjour, mon camarade, j'étois ici lorsque votre dernière lettre y arriva : il y a six semaines que j'y suis, seul, et accablé de travail, je vous aurois répondu ; mais je fis passer de suite votre lettre à ma moitié; et, toujours pressé, toujours pressé, j'ai remis jusqu'au moment de mon départ; car je vais réjoindre, dieu merci, comme l'on dit.
« Il me paroit que vous voilà enrôlé dans l'aristocratie;
mon ami, quand on ne peut pas changer sa situation, il faut en tirer le meilleur parti ; et c'est ce que vous avés fait et fort bien fait.
« Songes bien et ne l'oubliés pas, que je compte fort sur la promesse que vous m'avés faite de me donner d'amples instructions sur les cordes à boyaux. Vous me parlés d'un traité allemand ; mais je n'en sais pas un mot, ce dont j'enrage. S'il n'étoit pas bien long, pourries vous me le faire traduire ? j'en ferois volontiers la dé-, pense, si ce n'étoit pas trop cher, et qu'on jugea qu'il en vaut la peine. Ne négligés rien à cet égard, je vous prie.
« Non assurément, je n'ai pas l'ame financière ; j'ai fait mes preuves; mais n'en parlons plus: j'ai trouvé l'atfaire.
« Vous me parlés de vos sociétés Scientifiques, Littéraires etc. de Genève et de Lausanne ; il me semble qu'elles ne font pas grand bruit dans le monde; cependant, le plaisir de vous avoir pour confrère, me feroit
désirer d'en être ; mais je suis honoraire de Berne à
telle fin que de raison, je vous envoie des travaux et jeux d'esprit; disposés en comme vous le jugerés convenable, je crois que vous trouvères des choses, beaucoup de choses et des choses neuves dans le mémoire d'agriculture; je l'ai lu en céance publique de notre Société ; il a été accueilli, et l'on a arrêté qu'il seroit imprimé, je le retoucherai, quant au style; mais je n'y changerai rien quant au fond ; seulement, j'y ajouterai quelques notes.
« Le reste a été lu à l'académie, en séance publique ou particulière.
« Nous avons bien le projet de vous aller voir, mais, au milieu de tant d'affaires, comment se promettre ce plaisir? cependant, dites moi, partant avec ma femme.
de Genève, après y être resté deux jours, pourrions-nous aller voir les glacières, descendre vers le lac de Constance, passer à Zurich, Bàle et Mulhouse; comment pourrionsnous faire ce trajet, combien de tems faudroit-il ? Sériés vous des nôtres? je ne le pourrois que du i5 juillet au i5 d'Août, ou environ. Tout cela est encore dans la bouteille à l'encre; et uniquement pour promener ma bonne moitié, qu'une vie trop sédentaire mine insensiblement, d'autant plus qu'elle met à tout une activité dévorante ; et vous savés que rien n'use tant que le travail de cabinet pris en surabondance.
« Peut-être aussi tout ce que je vous mande là, n'estil qu'un rêve, et ne sortirons-nous pas de l'année, de notre petit arrondissement. Mais vous, si vous étiés un galant homme, vous viendriés nous voir à la campagne, aux vendanges, passer quelque tems avec nous, errer dans les bois d'AUix.
.« L'hiver est beau, le froid sec; cependant on meure ici ^ssez dru. Je ne sai quelle maladie prend les gens à la gorge; Hèvre, inflamation, c'est bientôt fait.
« Des voleurs en Suisse! j'avois tant entendu dire qu'on pouvoit y aller sa bourse à la main, mais c'étoit aparam^ des petits Cantons, dont il étoit question ; de ceux où l'on s'adonne à l'agriculture et non au commerce; car, partout où il y a des marchands n'est-il
pas vrai qu'ils ont eu raison de prendre pour patron le dieu des Voleurs ?
« Si jamais vous en tàtés, vous me le saurés à dire; quant à moi qui, depuis quarante ans, vois de près ces Messieurs, je vous jure que ce que vous me dites des environs de Genève en ce moment-ci, n'est pas pis que ce qu'on voit et épreuve journellement parmi eux.
« Adieu, mon ami, de vos nouvelles, mes cordes à
boyaux; tout autre chose du i,^enre [mot illisible.] Je vous
embrasse de tout mon cœur.
« Roland de la Platière. »
Roland à Gosse.
« Villefranche le i5 mars 1787.
« il y a bien à peu près six semaines, mon cher camarade, que je vous ai adressé, par la voie indiquée de M. Scherer, un assez gros paquet, contenant lettre et mémoire, observations et demandes : tout cela vous est-il parvenu ? dans ce cas, pourquoi ce silence? où étés vous? que faites-vous? Comment vous portés-vous? On ne sait que faire et que dire à un homme quand on ne sait où il est, ce qu'il pense, ce qu'il fait, s'il se porte bien ou mal, s'il vit enfin.
« Quant à moi, je travaille beaucoup et je n'avance guère. Semblable à un voyageur qui ne voit que la montagne qu'il a devant lui, qui va dans la confiance d'arriver bientôt au but et qui, plus il avance, plus il en trouve de nouvelles, tant qu'enfin il se lasse! Oh dieux! que la neige ou les loups ne l'engloutissent pas en chemin ! Voila ma peur. Aidés-moi donc un peu à me tirer de cet embarras.
« Nous parlons souvent de vous : nous nous proposons toujours de vous aller voir; mais vous ne nous dites rien des moyens que je vous ai demandés, jusqu'à nous laisser en doute si vous serés à Genève, lorsque nous y passerons, il est vraisemblable que ce sera au retour, et que nous commencerons par l'Alsace. En attendant nous allons à Lyon passer la i5"^ de paques et 8 jours par de la; donnés nous y donc de vos nouvelles. Nous vous embrassons de cœur et d'âme. »
Gosse à Roland.
« i5 mars 1787.
... « Je viens seulement d'avoir une réponse de Lausanne au sujet de la demande que j'ai faite à la Société de vous recevoir comme membre ordinaire. Les mémoires que vous m'avés envoyés m'ont instruit et amusé. J'ai fait parvenir à Lausanne votre mémoire sur les rapports de l'agriculture Anglaise et française ainsi que celui sur l'influence des Lettres dans les Provinces. On m'a renvoyé le premier et on a gardé le second. On a répondu ce qui suit : Le Mémoire d'Agriculture que j'ai lu avec attention ne m'a pas paru renfermerdes choses aussi essentielles pour la Suisse que pour la France, la culture de la Suisse se rapporte beaucoup à celle de l'iXngleterre.
« Le moven que vous indiquez pour connaître les femmes m'a paru être vrai, les bonnes ne sont pas si difficiles à connaître si les hommes ne s'exerçaient pas sans cesse à les tromper. Semblable à une biche poursuivie la femme cherche à se mettre à l'abri par des efl'orts de son génie des pièges que les hommes lui tendent sans cesse et elle fait bien. Vous rrie demandez mon cher ami des renseignements sur un voyage en Suisse que vous projetez depuis longtems. Tout le tour que vous vous proposez de faire en partant de Genève peut s'efl'ectuer du i5 juillet au i3 Août. Vous pourriez vous servir agréablement pour faire cette route d'un char à banc fermé suspendu par des ressorts. On l'envoie de Genève à Martigny dans le \'allais par le pays de Vaud, tandis que muni d'un autre char à banc de louage et de mulets vous allez de Genève à Martigny en passant par la Vallée de Chamonix. Je ne crois pas pouvoir être assez heureux
pour vous accompagner dans ce voyage. Le commerce de mon père que je vais être obligé de mettre en vente immédiatement, m'obligera peut-être d'aller faire d'autres voyages dans ce tems. Je vous trouve bien cruel, bien inhumain de laisser dépérir votre adorable moitié par l'excès de travail dans lequel vous l'engagez. Oh ! croyez-moi cherami, l'amour de la gloire et du bien ne doit jamais effacer le désir de chercher notre bonheur et celui de ceux qui nous touchent de près. Envoyez Madame votre Epouse le plus vite possible à Genève, avec votre chère fille. Un séjour montagnard l'attend, une nourriture simple et une compagne, aimable femme d'un de nos bons amis, lui permettra de rétablir cette santé chancelante. Vous viendrez trouver cette chère épouse le i5 juillet et de là vous pourrez faire plus agréablement votre voyage projette qui sera plutôt un voyage de fatigue que de délassement. « Puis-je vous renvover vos mémoires manuscripts et à la même adresse par laquelle je vous fais parvenir cette lettre. J'ai été reçu associé honoraire et membre de la Société pour l'encouragement des Arts de Genève. Cette Société soutenue par le Gouvernement a présentement une rente pour 5 ans de 35o livres sans compter plus de 200 Louis de dons. Si vous désirez connaître les règlements sur lesquels est fondée cette Société, je vous les ferai parvenir avec vos mémoires manuscripts. Nous avons toutes les semaines une assemblée libre, où on ne s'entretiendra que des arts et où les habiles artistes seront admis et pourront porter leurs ouvrages. Un journal genevois * sur les Sciences et les Arts va émaner de cette
* Le Journal de Genève, qui jusqu'en 1791 fut en partie alimenté par les communications des membres de la Société pour l'encouragement des Arts.
Société. Quand je le pourrai je tâcherai de vous faire entrer dans cette Société ou comme associé honoraire^ ou comme correspondant. Je crois que cette Société fera époque. »
Roland à Gosse.
« Lyon le 1 1 avril 1787.
« Vous me voyés ici. mon cher, suivant l'usage, en ce Saint tems : nous y sommes toute la petite famille, mère et enfant, tous se portent passablement, seulement souvent las et comme accablés, ce que nous attribuons au printems. je suis un peu impatient, il est vrai; que voulés-vous? c'est le naturel de la bête. Si vous saviés avec tout cela comme tout va doucement : je m'en dépite quelquefois : rien n'avance, je n'entens rien à votre Société de Lauzanne : je lui envoie un mémoire, deux mémoires : en demandant s'jl faut lui adresser un mémoire; et pourtant il faut lui renvoyer un mémoire. Quel est donc le terme des envois, pour être en règle^ suivant les règlemens ? il faudroit celui sur la vigne, que j'annonce ; il n'est pas fait, et je n'ai pas le tems de rédiger les matériaux que j'ai ramassés pour cela, je pense en outre que je puis me dispenser de me tourmenter pour rien de cela; ainsi paix et santé à tous.
« Nous avions beaucoup espéré en vous pour le voyage de la Suisse : dès que vous ne pouvés être des nôtres, que vous ne nous donnés même pas l'espérance de vous voir à Genève en passant: nous vous demanderons, nous vous chercherons cependant alors; puis nous suivrons notre droit chemin, nous écartant le moins possible des grandes routes, faute de lisières aux enfans, il faut qu'ils aillent doucement pour ne pas tomber. Je vous
mènerai bien ma moitié, mais je ne l'envoie devant ni ne la laisse derrière, il reste si peu de temps à vivre qu'il ne faut pas se quitter d'avance : ce sera encore bien court.
« Je ne sache pas que vous déviés m envoyer mes mémoires par aucune adresse ; je ne vous les ai pas fait passer pour qu'ils me revinssent, mais bien pour que A'ous les gardiés, ou en fassiés ce que vous voudrés. des papillottes ou autre chose semblable si vous] n'imaginés rien de mieux.
« Si pour Genève vous trouvés moins d'ambages que pour Lauzanne. à la bonne heure : sans quoi, point de tourment, je suis un peu à portée de juger la drogue; et je n'y veux mettre que le prix qu'elle vaut : ce qui me fiaterois dans tout cela, c'est de vous être unis par un lien de plus, celui de la confraternité. Si vous y mettes quelqu'intérét, mesurés sur lui vos démarches i* .
« Auriez vous quelque histoire naturelle des quadrupèdes de vos environs? je voudrois bien savoir le nom, ia vie, les mœurs, grandeur, grosseur, lems et manière de les chasser, de les prendre, pour quoi faire, ou à quel usage, quant à la peau, à la fourrure, de chaque espèce. Cette petite nomenclature raisonnée me seroit fort utile, •elle figureroit d'autant mieux dans mon travail que j'ai ia dessus des notions du Dauphiné et de l'Alsace, que je
(*) Roland devait être reçu membre associé honoraire de la Société pour l'avancement des arts de Genève, le 7. novembre 1791. Voir Pièce Annexe V, la lettre de remerciement qu'il adressait à AL de Saussure, secrétaire de la Société, par l'intermédiaire de Gosse. Cette lettre ne fut pas remise à son destinataire; Roland avait pris M. de Saussure fils pour son père, Je savant professeur. Gosse l'engagea à en récrire une autre. —
compte bien employer. Causés en avec vos savants; et tachés, pour leur gloire, pour la votre, pour celle de votre pays, que je puisse dire la dessus quelque chose d'un peu complet, dans le préambule de mon traité des peaux et cuirs et notamment à l'article de la pelleterie.
« Sur toute chose, mes cordes à boyau : je ne vous laisse pas de repos que vous ne m'ayés coulé à fond cette affaire, je sais bien que les vôtres doivent aller avant tout; mais c'est par où j*ai commencé; et faute de cela, me voilà arrêté tout court : puis, en allant et venant on a tant de moments; finalement, c'est que je vous nommerai tout du long, ainsi c'est bien aussi votre affaire ; car il ne faut pas être insensible à la gloire, cela ne sauroit exister avec la science, quoiqu'en puissent dire les savants.
« Adieu, mon ami, nous vous embrassons de cœur et d'âme et comme vous le dites, sans oublier Eudora.
« Roland de la Platière. »
Les Roland mirent à exécution leur projet de vovage en Suisse au mois de juillet 1787. Ils partirent avec Eudora et le curé de Longpont, frère de Roland, et visitèrent Genève, Berne, Lucerne, Zurich, Schaffouse, Bâle et Strasbouri^.
On trouve les impressions de M'"'^ Roland sur son passage à Genève relatées dans « Le Conservateur^ de Delandine », 1788. Le récit de son voyage en Suisse devait servir à l'instruction d'Eudora, il ne fut pas publié.
— igo —
Elle s'étonne grandement, s'indigne même de ce qu'il ne se trouve dans Genève aucune statue de Rousseau. Elle comptait voir les collections de M. de. Saussure, mais celui-ci était à Chamonix depuis quinze jours, attendant le moment favorable pour faire une nouvelle ascension au Mont-Blanc.
La pluie tombait depuis une semaine, ce qui empêcha le mari et la femme d'aller visiter, comme ils en avaient l'intention, les Glacières du Faucigny.
Gosse ne s'était pas trouvé à Genève au passage de ses amis. Il n'était pas occupé de librairie, mais il courait la montagne. Une lettre que son père lui adresse à Rolle en juillet montre le vieux libraire au désespoir qu'il ne soit pas là pour recevoir Monsieur et Madame Roland, qui sont descendus A wx Balances, Jean Gosse maudit les courses de montagne et ne sait trop comment s'y prendre pour montrer les curiosités de Genève « à -ces braves gens ».
Henri-Albert, dès qu'il eut en main la lettre de son père, arriva tout courant, mais les Roland étaient déjà partis.
CHAPITRK XII
Mariage et établissement à Longemalle
1788 fut pour Gosse une de ces années qui comptent dans la vie. Comme il l'écrit gaiement à ses amis, il devint, cette année-là, coup sur coup « pharmacien, bourgeois et mari ».
Il est reçu maître en pharmacie le 16 mars 1788 (*). Le titre de bourgeois auquel il aspirait depuis longtemps, il l'obtient le 18 juin' et il prête serment trois jours après.
Il se marie le 18 août.
Il semble être hors des soucis qui si longtemps l'ont accablé. Ses parents se sont retirés aux Pâquis et vivent avec leur fille, mariée depuis 1785 à Jacob Binet, maître potier. Henri-Albert leur sert une petite rente et les voit presque tous les jours.
Grâce à des fonds avancés par un ami, il a monté sa
(*J Pièce Annexe Vi.
* En 1782, le 7 mai, il avait déjà prêté serment de bourgeoisie avec les cent autres Natifs reçus à ce moment, acte qui fut, comme on l'a vu, annulé. Il s'était encore présenté inutilement le 9 juin 1784. Voir le Registre Illégal 1782, les Registres du Conseil, années 178461 1788.
pharmacie qu'il a installée à Longemalle, au coin de la rue de Rive. C'est un endroit propice pour «son commerce, près d'une des portes de la ville. Une grande partie de sa clientèle va se recruter parmi les Savoyards qui descendent à Genève les jours de marché.
Bientôt, Mons Gosse, qui non seulement vend des remèdes de premier ordre, mais donne gratuitement de bons conseils à qui les demande, sera connu et apprécié de toute la Savoie et non pas seulement de la Savoie. Beaucoup d'étrangers s'adressent à lui. Il a aussi la clientèle du château de Coppet. (*)
Pour Gosse, le grand événement de 1788, fut certainement son mariage avec Mademoiselle Louise Agasse dont il avait fait la connaissance chez des cousins communs, les Blanc et les Matthieu. Orpheline de père et de mère, elle vivait tantôt à Troinex ou à Crevin dans la famille de son frère Philippe, père du futur peintre animalier Jacques-Laurent Agasse, tantôt à Genève chez ses cousins Audéoud.
C'était une femme sentimentale, ardente patriote, cultivée, aimant les sciences; elle avait voyagé, s'intéressait beaucoup à la botanique et comme Henri-Albert, adorait Rousseau. Les amis de la famille l'appelaient la Brune Agasse ou la Brune Louise.
Le jeune savant avait gagné son cœur dans des entretiens sur la nature; tour à tour les astres et les plantes les avaient occupés.
(*) Voir Pièce Annexe VII, deux lettres de M"'« Necker au sujet du bouillon de vipères.
Du temps de leurs fiançailles, qui furent longues, Henri envoyait à Louise : Les deiassemerits de l'Iiomme sensible ' et terminait ses lettres : « L'amant le plus « constant et l'ami le plus désireux de contribuer s'il est « possible à la somme de félicité dont l'Etre suprême a « bien voulu vous rendre participante. »
Il la tient au courant de son installation à Longemalle. L'appartement se trouvait au 3"^^ sur le derrière, dans la maison du fond de la place, dite la Maison de l'Escarcelle, et la pharmacie, en face, donnait sur la rue de Rive et sur la place. C'était une boutique un peu basse, avec un vitrage faisant saillie. Plein d'attentions, il choisit des papiers peints qui leur rappellent leurs premiers entretiens, un entre autre « rempli de fleurs de la passion d'une couleur mourante placés à côté de vives roses ».
La noce eut lieu le i8 août à Chancy et fut bénie par le pasteur Jean Lecointe. Le repas, préparé chez le marguiller, fut servi chez le chantre.
Dix-huit personnes y assistaient, comme le témoigne le livre de ménage de Gosse, savoir :
« M. et M"^c Audéoud Coulin, leurs fils et leur fille aînée.
Mlle Mariette Audéoud.
M. Pictet professeur, « ami de noce ».
M"e Louise Agasse nièce.
M. et M"^c Lecointe.
' Délassements de rhommc sensible, ou anecdotes diverses, par M. D'Arnaud, à Paris, MDCCLXXXVI, avec Approba-
tion et Privilège du Rov
M. et M'"c Binet Gosse.
M. et M'^*^ Jean Gosse.
Le maître d'école.
M. Agasse frère,
et les deux époux. »
L'on rentra en ville à huit heures et demie. Un souper attendait les amis les plus intimes chez les mariés. Dès l'ouverture des portes de la Ville, le lendemain matin à cinq heures. Gosse et sa jeune femme partaient à pied pour le Petit Salève.^
En véritables amants de la nature, ils avaient voulu goûter leurs premières heures de solitude à deux sur le sommet de la montagne, en pleine communion avec l'infini.
Ils redescendirent déjeuner chez la mère Laurence, à Monnetier. La mère Laurence, connue de tous les Genevois de ce temps-là pour ses bignets aux pommes et pour ses bonnes soupes au lait, était l'unique aubergiste du petit village niché entre les deux Salèves. Elle demeurait auprès de l'église, sur l'emplacement de la fontaine d'aujourd'hui, dans une grosse maison déjà bien vieille, précédée de trois larges marches de pierre^.
Elle reçut M»" Gosse et sa femme avec de grandes dé-
* Dans sa notice : Henri-Albert et André Gosse, 1876, le D"" J.-C. Coindet raconte d'une façon tout à fait fantaisiste la promenade des époux à Monnetier.
^ Cette maison fut détruite en 1822, lors de l'incendie qui ravagea Monnetier, le jour du dimanche des Rameaux. La mère Laurence fut la belle-mère de la Petite Bossue, qui continua à Monnetier les traditions de bonne cuisine de sa bellemère, ainsi que sa fille M'^^Bain; celle-ci, aujourd'hui nonagénaire, vit à Mornex chez son fils.