CHAPITRE IX
Correspondance avec les Roland.
Après de brillants examens Henri-Albert Gosse est rentré à Genève. Mais, autant la joie de son retour est grande pour les parents, autant l'avenir semble morne au jeune homme. Il vient de vivre une vie active, mouvementée, au milieu d'esprits enthousiastes. A Genève, il retrouve la petite cité fermée dont peu à peu l'horizon s'est rétréci sur des intérêts d'ordre local. Cette Genève, terre de liberté qu'il a si souvent vantée à ses amis Roland, lui semble bien amoindrie. Et quand surviendront les mauvais jours de 1782 qui amèneront l'exil des hommes les plus indépendants de son parti, le désespoir s'emparera de lui. Bien des gens pour lesquels il a éprouvé jusque-là de la considération, de l'affection même, sont devenus à ses yeux des ennemis de la patrie.
Pendant les sept années qui vont suivre, Gosse traversera des moments difficiles. A côté des chagrins politi-
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ques, il est préoccupé par les affaires de son père qui vont mal et qu'il faut à tout prix liquider, par des dettes qu'il a lui-même contractées pour pouvoir achever ses études. 11 hésite entre plusieurs partis à prendre :
Cherchera-t-il à se fixer dans cette ville dont il s'est vu refuser la bourgeoisie • et à laquelle il est malgré tout si profondément attaché? Ira-t-il s'établir à Neuchàtel comme l'y convie le notaire Jeanot, un des proscrits de 1782, qui voudrait le voir professer dans la future Académie ? Ira-t-il à Waterford en Irlande, rejoindre la petite colonie des exilés qui tente de fonder une Nouvelle Genève, ou à l'Université de Dublin où l'appelle le Docteur Perceval pour occuper une chaire de chimie ? Plusieurs des savants qui avaient apprécié son mérite durant ses études tâchent de l'appeler en France.
Deux projets le tenteront particulièrement : partir pour S^ Domingue afin d'y créer avec d'autres utopistes une république à la Rousseau, ou répondre à l'appel de la princesse Czartorinska, qui le demande à Varsovie pour y créer un jardin botanique, sur l'éloge qu'a fait de lui le mathématicien L'Huillier.
Finalement, ce sera l'amour de la patrie et le sentiment de ses devoirs vis-à-vis de ses parents qui l'emporteront.
N'ayant à son retour ni les fonds ni l'appui nécessaires, il ne pouvait songer à créer la pharmacie modèle, objet de ses rêves, aussi se replongea-t-il dans les travaux scientifiques. Successivement, il présenta à l'Académie des sciences de Paris deux mémoires qui furent couron-
* Les nominations des Natifs à la bourgeoisie qui suivirent l'Edit Blanc n'avaient pas été confirmées.
nés » ; s'occupa, comme tant d'autres, de la question des aérostats» qu'il voulait gonfler d'un gaz nouveau; fit de nombreux voyages aux Glacièj'es.
C'était un moment de grand enthousiasme : De Saussure avait découvert la haute montagne, Bourrit, De la Rive, Bâcler d'Albe, Linck la faisaient connaître par des reproductions innombrables. On s'y rendait comme dans le temple de la nature, un temple révélé miraculeusement. Et c'étaient des processions sans nombre, et les savants, prêtres de ces nouveaux sanctuaires, en dévoilaient peu à peu les mystères.
Les parties aux glacières étaient ce qu'on pouvait off*rir de mieux aux étrangers de distinction qui venaient à Genève, et tous n'étaient pas comme Madame de Staël, à qui l'horreur des précipices fit rebrousser chemin.
Gosse avait été gagné, lui aussi, par l'attrait de ce monde nouveau, ce qu'il y recherchait surtout, c'était l'étude des pierres et des plantes. Etant boiteux, il ne parlait jamais qu'avec son âne Dritidrin. Ce Drindrin fut bientôt légendaire comme son maître. De même que l'Ane et le Meunier de La Fontaine, ils excitaient l'hilarité sur leur passage : Henri-Albert chargeait la bête de cailloux et tirait la jambe à son côté.
Tous ses déboires, toutes ses joies, il les raconte à ses amis Roland de la Platière.
Comme on l'a vu. il les avait connus au Jardin des Plantes.
^ En 1 781, il avait obtenu au Collège de Pharmacie de Paris la médaille d'or pour un travail sur les maladies auxquelles sont exposés les chapeliers, et, en 1782, le prix annuel de l'Académie royale des Sciences pour la question mise au concours : Déterminer la nature et la cause des maladies auxquelles sont exposés les doreurs au feu et sur métaux.
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Jean-Marie Roland, inspecteur des manufactures de Picardie, âgé de 46 ans, venait d'épouser Jeanne-Marie Phlipon, de 20 ans plus jeune que lui. Ils passaient la première année de leur mariage à Paris. Roland comme Gosse, suivait avec sa jeune femme les cours d'histoire naturelle et de botanique des Daubenton et des de Jussieu. Entre les cours, sous l'ombrage du Cèdre et du Robinier, durant les herborisasions faites aux environs de Paris, dans la forêt de Montmorency où errait encore l'ombre de Rousseau, que de conversations sérieuses 1 De la science, on passait insensiblement à la philosophie, puis à la politique et Madame Roland, pleine encore des lectures de Plutarque, s'enthousiasmait à entendre l'enfant de Genève, le concitoyen de Jean-Jacques, parler des institutions de son pays.
De son côté, Gosse, comme tous les jeunes gens qui vécurent dans l'intimité du ménage Roland, ne fut pas sans être captivé par l'intelligence de cette femme, chez qui l'énergie n'excluait pas la grâce. Elle fut toujours pour lui le type de la femme accomplie; sa fin tragique contribua encore à l'idéaliser à ses veux.
Dès la fin de 1781, Gosse entretint avec les Roland une correspondance suivie, qui comprend la durée de i3 années, à partir de leur séparation jusqu'à leur mort, en 1793.
Madame Roland tenait souvent la plume pour son mari. Gosse fournissait à Roland des détails techniques pour le dictionnaire des manufactures et racontait ses chagrins politiques.
Gosse dut recevoir plus de i5o lettres de ses amis, dont il ne reste aujourd'hui, outre les cinq déjà publiées par M. Claude Perroud dans son Recueil des Lettres de
Madame Roland, que treize d'elle et quatorze de son mari, toutes inédites', que nous donnons ici avec la copie d'un autographe du mari et de la femme, provenant de même source, qui se trouve à la Bibliothèque Publique de Genève.
Ces lettres familières montrent le futur ministre et son épouse dans la simplicité de leur vie de braves gens; lui, travailleur infatigable, elle, partageant ses travaux, les inspirant parfois, tout en s'occupant du ménage et de l'éducation de sa fille.
Quand Madame Roland eut péri sur l'échafaud et que son mari se fut donné la mort pour éviter d'être pris et pour empêcher ainsi que sa fille fût privée de ses biens,
^ La perte de cette volumineuse correspondance remonte assez loin. A la mort des Roland, leur ami Bosc d'Antic, tuteur de leur fille, chercha, en attendant que leurs biens confisqués fussent rendus à sa pupille, à constituer à cette dernière des moyens d'existence. Il fit paraître dans ce but, en 1795, chez le libraire Louvet, une première édition des Mémoires de Madame Roland, sous le titre : Appel à l'impartiale postérité. Il avait l'intention de faire suivre cette publication d'un volume de lettres, et pour cela il demanda à Gosse celles qu'il possédait. Gosse les lui confia. Mais Bosc partit l'année suivante pour l'Amérique à la suite de sa rupture avec Eudora Roland. A son retour, il remit à Champagneux, devenu le beau-père de la fille des Roland, tous les papiers de sa famille, et Gosse ne revit jamais que les quelques lettres dont il est ici question. En 1864, M. P. Faugères, qui avait promis à M""* Champagneux-Roland d'écrire une biographie exacte de sa mère, fit des démarches auprès du D' L.-A. Gosse pour obtenir communication des lettres que celui-ci possédait encore. Ces démarches, pour des raisons particulières, furent sans résultat. Puis, pendant bien des années, ces lettres disparurent, on les crut perdues; on ne les retrouva qu'en 1902, au fond d'un coffre relégué à la campagne, et elles furent en quelque sorte le point de départ de la présente publication.
Henri-Albert Gosse reporta sur Eudora et sur le Girondin Bosc l'affection qu'il avait vouée à ses malheureux amis. C'est à lui que Bosc racontera ses projets de mariage, et il sera son confident dans l'épisode qui termina les rapports du tuteur et de la jeune fille.
Les Roland, en quittant Paris, s'étaient installés à Amiens. Le 4 octobre 1781 Madame Roland donnait naissance à Eudora. Bientôt son mari est obligé de la quitter pour régler à Paris des questions d'administration. Il écrit à Gosse :
Roland à Gosse ^ .
« Paris le 26 Xt»re 1781.
« Depuis la lettre, mon très cher Monsieur, que vous m'avés fait l'amitié de m'ecrire en partant de Paris, la nature marâtre, jointe et comme a l'envie des hommes méchants, tout s'est réuni pour nous croiser dans nos travaux et nous accabler de disgrâces. Un mois avant le terme de la grossesse de ma femme, nous dégringolâmes ensemble et l'un par dessus l'autre, du haut en bas d'un grand escalier; j'en ai gardé le lit durant 24 jours, et elle 10. elle eut ensuite une couche très laborieuse ; et ce ne fut rien en comparaison des souffrances de six semaines et vaincue enfin pour nourir. Au bout de deux mois, arrivé a Paris pour des affaires instantes, j'apprens qu'elle est attaquée d'une dissenterie affreuse, je retourne
^ La plupart des lettres des Roland, adressées à Gosse, portent la suscription : A Monsieur Henry-Albert Gosse neveu, chymiste à Genève. Contrairement à l'usage généralement admis pour les lettres de cette époque, il nous a plu de respecter l'orthographe et la ponctuation de cette correspondance.
de nuit en poste, je la garde plusieurs jours entre la vie et la mort; et lorsque la convalescence s'est annoncée, craignant néantmoins horriblement les rechutes, je suis revenu et j'arrive pour suivre des affaires interminables et retourner le plutôt qu'il me sera possible, du 1 5 ou 20, 25 ou 3o de janv. Je vous fais grâce de l'Iiistoit'e des homtnes, plus noirs et plus mauvais que la peste ^ ; il n'v a pas jusqu'à mon travail, non par son genre, mais parce que c'étoit du travail, sur quoi on ne fait des chicanes de Huns ou de Canibales. Malgré tous, peut-être arrivera-t-il que j'entrerai avec vous une autre fois, dans quelques détails sur mes goûts, mes occupations et les lumières et instructions dont je pourrois avoir besoin, car je persiste a m'occu|:;er, malgré tous d'un très grand travail dont je me suit chargé.
On dit ici qu'on s'égorge a Genève \ et il parroit que les ARISTOCRATES sont très satisfaits de la disposition des -esprits et des choses : on en augure que les affaires de leur parti sont en bon train : vous. Monsieur, qui êtes au centre du foyer, dites moi franchement ce qu'il en est, et ce que vous en pensés. Tout ce que je puis vous dire a ce sujet c'est que de tous les passages de politique répandus dans mes « Lettres de Suisse, d'Italie » etc., on ne m'a nulle part échancré comme sur Genève. Ecrivésmoi sous le couvert de M. Tolozan, Intend^ du commerce A Paris, en mettant sur mon adresse entre deux lignes : Affaires de manufactures; partout où je serai les lettres me parviendront. M. Lanthenas me charge
^ Les passages en italiques sont, dans le texte, soulignés par des traits qui nous semblent d'une encre plus récente. Il est probable que c'est la main de Bosc qui les a tracés, lorsqu'il prépara la publication de cette correspondance.
de vous dire mille choses de sa part. M^^^ de Laplatière m'avoit donné la même commission ; et nous serons tous très aise de recevoir de vos nouvelles.
« Ne m'oublies pas auprès de M. CoUadon.
« Recevés, je vous prie, les assurances des sentiments bien distingués avec lesquels je suis, mon très cher Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Roland de la Platière. »
A quoi Gosse répond en date du i6 mars 1782 :
... « Quoique notre situation soit des plus alarmantes puisque ce n'est que la prudence qui empêche la carnage, on ne laisse pas de se livrer au plaisir. Cet hiver a été un des plus dansant dont on ait mémoire. Le système des aristocrates a absolument changé. Un tems étoit où les premières familles méprisoient les Charges et les citoyens représentans pouvoient alors avoir un libre accès dans les Conseils pour les personnes de leur parti. Aujourd'hui c'est le contraire, les plus forts aristocrates y ont seuls entrée et leur parti prend tous les jours de nouvelles forces. Les uns quittent les places les plus avantageuses dans les services étrangers, d'autres tels que de Saussure abandonnent les sciences et les honneurs qui en résultent pour se livrer à la politique.
« Le 10 février 1781, un édit passa au Conseil Général pour anéantir l'ordre des Natifs et les faire entrer petit à petit dans la bourgeoisie. Cet édit par lequel les Repré^ sentans mettoient tous les Natifs de leur parti, n'est point regardé comme légal par les aristocrates, par la Cour de France, par les Suisses, à cause, dit-on, que la bourgeoisie avoit la force en main.
« Les Natifs ne voyant point l'exécution de cet éditont formé des plaintes, les bourgeois représentans se croient obligés de les soutenir et lundi il doit y avoir à ce sujet une représentation. On parle de l'arrivée de troupes à Versoix pour soutenir le parti aristocrate. Les bourgeois sont assidus à veiller au bon ordre de la Ville et ils font des patrouilles de jour et de nuit à l'extérieur et au dedans de notre Ville, de crainte de quelque surprise....
« Les vrais patriotes hommes, femmes et enfans sont tous résolus à défendre leur liberté jusqu'à la dernière goutte de leur sang.... »
« 3 mai 1782.
« La lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 16 mars dernier vous sera sans doute parvenue, comme je vous y donnois les détails de nos affaires politiques, j'ai cru par celle-ci y faire un complément. Vous trouverez à l'imprimé ci-joint la vérité des faits d'une révolution qui devroit vraisemblablement mettre fin à nos troubles si toutefois les Souverains françois et suisses n'y mettent obstacle en voulant rétablir par force l'ancien Conseils L'Edit de Février 1781 continue tous les jours de s'effectuer.
« Lundi je dois être du nombre (n'étant que Natif) de ceux qui ont été choisis pour prêter serment de bourgeoisie. Mess, de Berne et de Zurich ne veulent point re-
* C'était sans doute la brochure écrite pour la justification des Représentants, intitulée : Précis historique de la dernière révolution de Genève et en particulier de la réforme que le Souverain de cette République a faite dans les Conseils inférieurs. In-8°. /" mai 1782.
connoître encore notre nouveau Conseil comme légal et encore moins M. de Vergennes....
« Les Genevois manifestent un grand courage, hommes, femmes et enfans de tout état et condition, en un mot le Conseil est décidé à répandre plutôt son sang que de rentrer forcément dans l'état de trouble continuel dans lequel le parti aristocrate l'a plongé depuis si longtemps.
« On travaille, ainsi que votre serviteur, avec beaucoup d'opiniâtreté à faire des chemins couverts pour nous mettre à l'abri d'une surprise.... »
Roland à Gosse.
[Mot clFacé'] le 17 mai 1782.
« En vérité, non ! mon cher Monsieur, je ne vous ai point oublié, nous parlons souvent de vous; et ma moitié y met de l'enthousiasme quand elle songe que vos bons x:itoyens, dont vous faites partie, épiais de l'amour de la liberté, veulent vivre ou mourir pour elle. Nous suivons les révolutions qu'essuie notre chère patrie, avec un intérêt que je ne saurois vous peindre, je voyois cette pauvre liberté réfugiée dans un coin du monde: je la voyois du jnoins quelque part, et j'aimois a l'y conte^npler : sera t il vrai qu'on l'en délogera? tout le monde auroit-il conspiré contre elle et voudroit on la bannir de dessus la terre, et en effacer jusqu'au nom ?
« Je me proposois toujours de répondre à votre précédente ; j'ai été si balloté d'affaires en indispositions, et
^ Suivant M. Perroud, ce pourrait être Amiens, parce que Roland s'v trouvait le 20 mai de cette même année.
d'indispositions, assez graves mêmes, en affaires, que je n'ai pu en trouver le moment, quoique nous nous soyons souvent entretenus de vous, soit de vive voix à Paris, pendant deux voyages que j'y ai fait au commencement de l'année, soit depuis par lettres, et que j'y aie vu, avec un vrai plaisir, prendre beaucoup d'intérêt à vos affaires; car la bonne cause y a des partisants en grand nombre, quoi que des gens puissants, comme vous savés, lui soient contraires.
« J'ai lu avec un vrai plaisir la relation imprimée que vous m'avés fait passer ; le ton de modéi^ation qui y règne convient aux amis de la paix, aux amis de la liberté et de l humanité; ce toii convient encore en ce qu'il n'en soufflette que mieux certains de vos papiers publics dont le stile aigre décèle la passion et préparc à la défiance; c'est du moins l'impression qu'il m'ont faite. Après avoir lu et fait lire ici cet imprimé, je l'ai fait passer à Paris, où l'on me demandoit avec ardeur des nouvelles de Genève : on l'y lit j'en suis sur, avec beaucoup d'intérét. j'ai des soupçons par ce qu'on m'a mandé, qu'on décacheté à Paris ce qui va ou vient de votre ville, ce qui me donne quelque crainte que ma lettre ne vous parvienne pas; en conséquence de mes soupçons, je vais effacer la date du lieu; vous savés bien ma demeure; je ne signerai pas; vous me reconnoitrés bien ; j'userai du contreseing, je n'avois pas réfléchi que Genève est étranger et que la personne sous le couvert de laquelle vous m'adresse vos lettres n'a pas le port franc de l'étranger, au moyen de quoi on les taxe, puis on m'écrit pour me demander cette taxe et je la fais remettre : beaucoup mieux vaut dorénavant m'ecrire directement ici en mon domicile.
Dès qu'il v aura quelques nouvelles révolutions qui changeront l'état des choses, qui établiront ou détruiront ce qui existe, faites m'en part je vous prie ; surtout parlés moi de votre santé, de vos occupations, de vos goûts, et par dessus tout, de vos succès particuliers et publics.
« recevés mille embrassementsde la part des conjoints qui vous aiment de tout leur cœur. »