CHAPITRE XV
La répercussion de la Révolution française se faisait sentir à Genève où la dernière Constitution, oeuvre de Du Roveray, en établissant le droit d'élire à toutes les places tous les citoyens, avait mécontenté les uns sans contenter les autres. Les aristocrates se refusaient à la reconnaître parce qu'elle les mettait au même niveau que les autres citoyens, et les Egaliseurs — ayant à leur tête Grenus — , parce que les campagnards étaient tenus à l'écart. De là de nouveaux troubles.
Après un coup de main tenté par Grenus à la tête des paysans, les Genevois sentent la nécessité d'une union entre les partis et se tournent en même temps du côté des Confédérés suisses, qui pour lors s'unissaient, se déclarant neutres dans la guerre entre la République française et l'Autriche. .
Le moment était critique, l'ordre arrivait de France, au général Montesquiou qui avait envahi la Savoie, défaire occuper Genève par ses troupes.
Gosse qui, bien que citoyen genevois de fraîche date — peut-être pour cela même — , aime sa patrie avec une
ardeur extrême, ne considère pas cependant les Français comme des voisins capables de vouloir porter atteinte à l'indépendance de sa patrie (*). Bien qu'il se pique de connaître l'humanité et qu'il discoure volontiers sur ce thème, au fond il connaît peu les hommes. Avec sa vive imagination et sa très grande honnêteté, il ne peut admettre les replis de la politique. Quand plus tard ses yeux s'ouvriront sur les motifs intéressés de tant de gens qu'il a cru « vertueux », il dira adieu au monde.
En 1792, il ne voit encore dans la Grande Nation qu'un peuple frère qui par la Révolution s'est libéré d'une injuste oppression et s'est placé à la hauteur de l'antique République genevoise. Pourquoi lui prêter des sentiments bas? pourquoi les Français mentiraient-ils à leurs principes et voudraient-ils subjuguer une ancienne alliée?
Cependant, on vient d'apprendre à Genève les Massacres de Septembre. Gosse, effrayé pour les Roland, commence aussi à craindre pour son pays. Brusquement, il part pour Paris. Ses concitoyens, qui connaissent ses relations avec les Girondins, l'engagent à user de son crédit en faveur de Genève.
Arrivé à Paris le 25 septembre, il trouve ses amis en pleine activité politique. C'est -le moment du second ministère de Roland (i i août 1792 — 22 janvier 1793).
M"^e Gosse tient son mari au courant de ce qui se passe à Genève, lui de son côté, raconte à sa femme ce
* Pièce Annexe X.
qu'il fait, ce qu'il voit. Pour plus de sûreté, ses missives sont envoyées sous le couvert de la vieille servante, à une adresse compliquée :
« à Mademoiselle Louise Rey che^ M*" Girard cordonnier en la maison près de celle de M'' Jurine, rue de la Poissonnerie, par Pontarlier.
M^e Gosse à son mari.
Genève 23 sept. i'jg2.
... « L'approche des François qu'on dit être à Chambéry a donné une alarme très grande au Conseil, ils ont invité dans une publication tous les citoyens habitant les campagnes de rentrer en ville, et aujourd'hui dimanche a été employé à transporter les effets et les personnes de ces campagnes ; en outre la ville regorge des émigrés François habitant la Savoye qui sont arrivés ce matin et traversent le lac pour se rendre en Suisse. La multitude d'ecclésiastiques ne peut se nombrer, mais on les fait presque tous sortir, jamais Genève n'a offert un tableau aussi étonnant, pas une seule voiture, char, tombereau chevaux, barques et bateaux, hommes et femmes disposés à faire des transports ne sont dans l'inaction ; et ma cousine et la famille Jurine se trouvent obligés de quitter la montagne, mais je doute que mon cousin quitte sitôt la campagne ; je suis allée ce matin aux Pàquis pour engager ta mère de venir en ville, mais elle ne veut pas quitter sa fille; cependant si la peur augmente elle viendra me joindre ; elle est informée que tu es en France pour ta librairie mais ne paroit point en être inquiète... »
Gosse à safeinme.
Paris 25 y^f^ ^792.
« Ma bonne amie,
« Une trop grande foule d'idées m'empêche de te communiquer tout ce qui s'est présenté d'intéressant d'abord dans mon voyage de Lyon 'à Paris, puis ici, je ne t'en donnerai qu'une bien faible esquisse, me réservant les détails quand nous serons réunis. Je laissai Lyon tranquille en apparence, la moitié du pain, à 5 sols la livre, est retranchée au peuple et ne peut qu'occasionner un nouveau désordre ; les riches aristocrates de cette ville sont accusés de contribuer à cette disette, aussi paroit-il que ce sera sur une [émeute] que le peuple fondera son espoir. Je passai à Nevers où l'aristocratie empêche de finir promptement un pont de bois à la place du pont de pierre que la Loire avoit en partie détruit il y a deux ans ; le passage des marchandises et les voitures ne peuvent traverser actuellement sans quelque danger cette traitresse de rivière et résister à l'impéritie des ouvriers qui en ont la direction; je fus obligé de rester de 2 h. à 9 h. du matin pour pouvoir faire mon passage en sûreté. Arrivé à Paris je m'empressai de voler chez nos amis ; je fus reçu avec cette amitié tendre à laquelle je m'attendois ; et je loge chez eux, j'y suis environné de l'ancien luxe qu'ils désapprouvent et qui me fait gémir. Leur position s'étoit améliorée depuis l'instant qu'ils m'avoient écrit et leurs jours ne sont plus exposés au même danger, ils n'auroient pas cru, m'ontils dit, pouvoir se confier en de meilleures mains que dans les miennes ; ils avoient sur moi de grandes vues,
ils m'ont proposé l'inspection générale du Royaume sur les Arts et Métiers en me créant le i^^ Commis de l'Intérieur, je les en ai remercié; je me suis laissé entraîner à un sentiment dicté par l'amour de ma patrie, par la difficulté de quitter l'état que j'y ai embrassé et par l'incertitude actuelle d'une persistance dans un tel poste. Notre ami a été nommé membre de la Convention nationale il vient de prier l'assemblée de prendre pour le remplacer comme min. un excellent sujet et laisse ainsi à cette Assemblée le choix à décider dans quelle place elle juge qu'il peut être le plus utile à la Patrie. Je ne m'étois point encore fait d'idée de l'énergie que le civisme donne à cet excellent citoyen ; ce n'est plus un vieillard, il est peu de jeune homme qui puisse avoir son activité, sa finesse de jugement et sa vigueur pour soutenir son sentiment lorsqu'il est pleinement persuadé qu'il ne tend qu'au plus grand bien. Sa bien rare épouse, qui me charge pour toi de mille expressions d'amitié, joue peut être le premier rôle dans la France parmi les femmes ; avec tout ce qui plaît ordinairement dans son sexe, elle réunit l'énergie et la finesse de jugement du nôtre ; je l'ai entendu combattre les sentimens de son époux, les tempérer et le convaincre, je l'ai vu tenir tête à une i5ai"^ de membres de la Convention nationale invités à un diner où j'assistai et être applaudie assez généralement par eux ; son aimable fille paroit avoir puisé de J'excellence de sa mère. Je me transportai hier au Conseil avec mon ami, il se tenoit chez M. le ministre de la guerre malheureusement affaissé et malade par son grand travail. M. le M. des Contrib.^ m'y accueillit avec
^ Clavière.
bp. de froideur ; j'espère cependant malgré cela détourner l'orage qui sembleroit se préparer pour notre Patrie ; je crois en être encore à tems, j'ai connu d'où il partoit, je ne négligerai rien pour persuader de la volonté générale de mes concitoyens et de la mienne pour soutenir notre indépendance et notre constitution actuelle, et comme le peuple françois ne veut point conquérir mais seulement combattre les ennemis de la patrie, il n'aura qu'à se persuader de notre éloignement à rompre les liaisons qui l'unissoient à nous et il se gardera bien d'attenter le moins du monde à notre Liberté lorsqu'il ne la sentira pas dans le danger. Les sentimens aristocratiques et la partialité de notre gouvernement pour l'aristocratie Françoise nous nuiroient singulièrement, puissé-je empêcher que le Résident françois ne soit point rappelé ici. Tu sais peut être que le Roi est rendu a l'état de simple citoyen par la Convention Nationale, mais pour que cette décision soit absolue il est absolu nécessaire d'en avoir l'assentiment des assemblées primaires. On s'occupe actuellement à former une Constitution convenable à la grande République française. J'aurois de bonnes et de mauvaises choses à t'apprendre sur l'état des François, j'ai vu une lettre d'hier écrite de Châlons des généraux, qu'il y a eu suspension d'armes de 24 h. entre les deux armées du Prince et de Dumourier et des invitations réciproques dans les deux camps entre leurs généraux ; il paroit qu'il en doit résulter une tentative d'accommodement entre les François et les Prussiens, moyennant que ces derniers sortent de la France. L'état fâcheux où est réduite l'armée prussienne paroit être la cause de toutes ces démarches pacifiques des Prussiens ; ainsi on a tout lieu d'espérer que si les
François ne livrent point une bataille recherchée par les Prussiens et qu'ils continuent à se réunir en masse, ils pourront devenir victorieux sans coup férir. L'armée autrichienne a abandonné les environs de Thionville et s'est portée vers Lille. L'Assemblée Nationale a été des plus agitée hier et le parti cruel des R. et M. paroit un peu avoir le dessous. La portion généreuse et patriote des Jacobins a été la plus prépondérante et le deviendra j'espère. M'* Marat étant sur la tribune il dit qu'il savoit bien qu'il avoit beaucoup d'ennemis dans l'Assemblée on n'entendit que le cri Tous, tous. Je ne puis aller dans cette Assemblée Nationale parce qu'il m'y faudroit aller trop de bonne heure et que mon tems ici est des plus précieux. J'aurois envie de partir d'ici vendredi par le même moyen avec lequel je suis venu ; cependant si je crois qu'un léger délai puisse être utile à ma patrie et aux François je ne balancerai pas de le prendre... »
if
Gosse à sa/emfne.
« A Monsieur Majeur, maire à Versoix, pour la faire parvenir à Bellevue à M. Agasse. M. Agasse lui-même voudra bien la faire parvenir à M'^<^ Gosse à Genève.
« 27 sept. 1792.
... « Je continue à mettre en jeu tous mes moyens pour faire en sorte que notre chère Patrie ne puisse encore ressentir les désordres affreux de la guerre et conserve son indépendance et sa Constitution actuelle, je compte recevoir demain de Monsieur LeBrun^ ministre des
* Ph.-M. Tondu, dit Lebrun-Tondu, 1754-1793. V. p. 256.
affaires étrangères un papier important sur cet objet, je ferai en sorte de pouvoir partir en poste dès le moment que je verrai pouvoir remporter une victoire complète sur les ennemis de notre chère Genève, ce sera je pense vendredi ou samedi le plus tard. Veuille ma bonne amie te transporter chez notre excellent ami M. le Prof. Pictet lui présenter mes bien sincères salutations. Prie-le de se rendre aussitôt à notre Conseil, et de l'assurer très positivement de ma part que les vrais patriotes françois sont les plus portés à nous conserver libres sans toucher à notre Constitution et à désirer que nous restions leurs alliés et leurs amis, pourvu toutefois que nous reconnoissions leur indépendance actuelle, que nous ne cherchions pas à nous liguer contre eux avec le Canton de Berne, que nous ne recevions point chez nous de leurs troupes, que leur Résident soit respecté comme le représentant de la République françoise...
« Ci-joint la copie d'une note que j'ai présentée ce matin à M. Roland.
« Je supplie mon respectable ami de faire en sorte que « sa manière de penser sur Genève puisse devenir celle « de tous les autres ministres, me permettant de lui re- « présenter que si les Genevois admettoient des troupes « françoises dans Genève ils voudroient que leur indé- « pendance fût assurée [ainsi que] leur constitution « actuelle qu'ils pourront perfectionner quand ils le vou- « dront par la volonté du plus grand nombre. 2° Que « leurs propriétés générales et particulières ne fussent « pas lésées. 3° Que s'ils avoient reçu chez eux les Suis- « ses comme leurs alliés (pourvu toutefois qu'il n'eût été « fait aucune insulte au Résident français) ils puissent
« encore les remercier et les renvoyer dans leurs cantons, « et enfin que si le général François des troupes du midi « avoit un ordre d'agir en ennemi contre les Genevois « il lui fût ordonné par le pouvoir exécutif de retirer les « ordres. »...
Gosse à sa femme.
Du samedi 2g y^^^ g2.
« Je crains bien ma bonne amie que les papiers que je t'ai envoyé hier ne te parviennent assez tôt pour calmer les sujets d'alarme qu'on se plaît à répandre dans notre chère Patrie. Mon devoir me portoit à faire toutes lesdémarches possibles pour prévenir les chagrins de mes amis et les sottises de mes compatriotes, mais malheureusement je suis arrivé trop tard à Paris. Cependant s'il en est encore temps, fais tous tes efforts pour que l'on puisse connoître ma manière de penser et faire revenir les Genevois au sujet des intentions de la République françoise. Qu'on ne croie pas trop à l'immensité des forces que tous les Rois réunis pourroient rassembler pour écraser les François, je me persuade que toute leur tactique deviendra nulle contre l'espèce d'armes dont les François se servent; ils présentent aux hommes, jusqu'ici courbés sous le joug, l'assurance d'une liberté et par là une source de bonheur; l'alliance et l'amitié des François en sera une sauvegarde.
« Je voudrois ma chère amie, que dans le discours adressé à mes compatriotes, tu ajoutasses les mots un Jour et retranchasses la fin du paragraphe : aux prérogatives desquelles tout Genevois honnête homme devra avoir un facile accès. Quoique je croye qu'on en viendra là à Genève, je ne veux pas trop tôt manifester ces idées. »
Gosse à sa femme.
Du samedi 2g septembre i'jg2.
... « M^ Roland avoir demandé que la Convention jugeât s'il convenoit mieux qu'il restât dans le ministère, ou qu'il fut à la Convention ; le vœu général a paru désirer qu'il y restât, mais comme on n'a pas cru qu'il fut bien de l'y inviter, soit à cause du trop grand honneur qu'on lui accorderoit soit à cause de la responsabilité dont cette place est chargée, soit pour d'autres considérations, il y a eu un décret par lequel on proposa de nommer un autre ministre à sa place, toutes fois le laissant libre de rester s'il le jugeoit convenable. M^ Roland qui a vu le vœu général pour qu'il restât ministre a voulu faire voir que ni la crainte du moment ni les affreuses occupations de cette place ne pouvoient l'arrêter, il vient de demander la continuation de son ministère. J'ai été témoin à cette occasion d'un fait surprenant; il étoit hier au soir 9 heures avant que M^ Roland (qui étoit indisposé) eût pris sur cet objet une délibération. Tout d'un coup cette belle décision fut conclue et après une consultation particulière des deux Epoux, M'"^ Roland comme une inspirée a pris la plume et s'est mis à composer un discours à la Convention de 8 pages d'écriture serrée, format in-folio. Ce discours dont elle fit elle-même une copie dans laquelle il n'y avoit aucune faute de françois et encore moins d'orthographe, dont le bon sens, le génie et l'esprit brillent â chaque phrase, me fut porté par cette étonnante dame à 3 Vg du matin pour en
faire une seconde copie que je né pus finir qu'à 7 heures. Je te ferai parvenir ce discours dès qu'il sera imprimé, il est comme à l'ordinaire marqué du sceau du plus pur Patriotisme.
« Je fus témoin d'un trait qui te fera de plus en plus connoitre les vertus de cette précieuse femme (et chaque jour il en existe plusieurs de semblables). Une infinité de malheureux s'adresse à elle. Ne pouvant aller ellemême les visiter, elle y envoyé quand ce n'est pas trop loin de chez elle, sa chère fille accompagnée de sa gouvernante, elle veut qu'elle puisse prendre par pratique les sentimens d'humanité et de bonté dont elle veut que son cœur se pénètre. Quand la demeure de ces malheureux est éloignée elle y envoyé un homme qui est chargé expressément de toutes ces commissions. Cet homme revint hier au soir (j'étois présent) et fit part tout bas à Madame de l'état des malheureux dont elle désiroit prendre connoissance et comme j'entendis imparfaitement parler de 6 enfans mourant de faim, je m'informai auprès d'elle de ce que c'étoit, elle voulut bien m'en faire part me disant, en répandant des larmes, que sans cesse des tableaux pour le moins aussi affreux lui étoient offerts. Dans un galetas séjour d'infection et de la plus affreuse misère a été trouvé un homme et une femme malades, ils étoient étendus avec l'expression de la souffrance et du désespoir sur un mauvais tas de paille, six petits enfans de difTérens âges tout nuds, étoient répandus sur de mauvais coffres et sembloient n'attendre à chaque instant que la mort. Deux malheureux en vétemens tout déchirés, la pâleur et le chagrin peint surtout leur visage décharné paroissoient n'être plus capables de supporter l'aspect affreux qu'ils avoient devant les yeux ; ne pou-
vant eux-mêmes y porter le moindre soulagement. Ces deux malheureux étoient un noble avec son épouse, qui fuyant le 10 août le glaive qui les attendoit, s'étoient retirés sous ces haillons dans ce galetas et n'osoient pas de crainte de perdre leurs jours se montrer à découvert. Ce tableau, ma chère amie, est sûrement plus affreux que je ne te le peins, il faudroit que je pus le voir. Eh bien notre bonne amie me dit en particulier : « Croyez- vous « que je puisse supporter l'état affreux de ces malheu- « reux, non, dit-elle, j'aime mieux me passer de tout, « mes vêtemens même ne sont rien pour moi et je ne « puis m'en faire faire de nouveaux. » (Nota, depuis que je suis ici je ne lui ai pu voir qu'un simple vêtement en gaze à l'angloise, une coefTure très simple sans prétention et sans luxe et aucun ornement quelconque que le portrait de son Epoux et de sa fille dessinés au crayon qu'elle porte suspendus à son col par un simple ruban noir. Son époux a cette même simplicité dans ses habillements, des souliers attachés avec des attaches, un habit et sa veste de simple drap, des culottes en soie, des bas de soie très ordinaires, ses cheveux sans frisures — luimême a soin de ses cheveux et de sa barbe — un chapeau rond orné d'une petite cocarde nationale) « et si je « n'étois pas obligée de tenir table ouverte pour nos « amis je retrancherois de même tout superflu dans mes « alimens ». Elle me dit bien plus, qu'ayant retiré 5o louis d'un fonds qu'elle possédoit, son mari lui avoit prié d'en faire usage pour elle, mais qu'elle n'en avoit pas jugé ainsi et qu'elle avoit cru qu'ils ne lui appartenoient pas, tant qu'elle pouvoit en soulager des malheureux. Eh ! bien hier, oh comble de l'affliction, le Ministre de la justice M^ Danton vint sur la tribune de la Convention
accuser pour ainsi dire M. Roland de ce qu'il possédoit une femme aussi respectable, en disant par dérision, si on invite M"" Roland à rester au ministère il faudra aussi le faire à Madame son Epouse.
« Je suis sans cesse témoin des discours et de ce qui se passe entre MM. Brissot, La Source, Pétion, Barbaroux, Dusaux, Louvet, Lanthenaz et une infinité d'autres membres de la Convention ; je vois à peu près le même esprit régner chez eux, ils prennent, à ce qu'il me paroit un parti de sagesse, ils n'envisagent que le bonheur des peuples; ils combattront j'espère et remporteront la victoire sur d'indignes intrigants. Robespierre, Danton etc. et surtout le scélérat Marat détesté ici de tous les honnêtes gens, ce sont eux qui sont coupables du sang dont la France s'est souillée, et 5o Scélérats qui paroissoient à leurs ordres ont commis toutes les horreurs dont les humains ne sauront jamais qu'une bien faible partie.
« L'on s'occupe beaucoup à former la nouvelle Constitution françoise. L'on prend en attendant les plus grandes sûretés pour que le Roi n'échappe pas. On soigne particulièrement sa santé et celle de toutes les personnes qui l'entourent, on fait même en sorte de rendre sa détention la moins désagréable possible.
« L'énergie et les moyens que je connois actuellement à la Nation françoise me font tout espérer de ses succès. Sans cesse l'on voit défiler ici des troupes bien organisées, sans cesse l'on voit des hommes et femmes chargés de pelles et de pioches revenant ou allant pour travailler au camp de Paris. L'autre soir en descendant la rue Montmartre avec Fontanes, je rencontrai vers une guérite un enfant en sentinelle tenant bien son fusil sur
l'épaule, il étoit un peu plus grand que JanotS je m'approchai de lui pour le badiner, il tint son quant à lui, ne me répondis rien et ne remua pas de sa place; mon ami Fontanes me pria de me retirer m'assurant qu'il pourroit bien tirer son fusil contre moi. 5oo enfans sont ainsi disciplinés et le meilleur ordre règne dans cette troupe, elle a ses officiers etc., il est très difficile de pouvoir être introduit dans ce corps.
Tous les spectacles vont leur train et les plaisirs paroissent régner ici comme cy-devant, l'on ne voit sur les théâtres que les ridicules jettes sur les couvents et. les moines. Ce qui m'afflige dans cette suite de choses c'est que l'irréligion me paroit être ici à son comble et je ne sais comment M'" Roland, s'il reste encore longtemps ministre, pourra remédier à un tel mal. Son grand but est de s'occuper du moral des François.
... « J'attens de tes nouvelles et suis tout à toi.
« ton dévoué ami.
« P. S. 11 n'existe point de terres de pipe à Paris aussi belle que la nôtre (celle de Montereau en approche beaucoup) et des personnes qui s'occupent de ces objets m'en ont félicité, ils m'assurent que l'on en débiteroit ce que l'on voudroit.
« Si une fois la paix se rétablit à Paris la fabrication de nos Eaux minérales y prendroit sûrement beaucoup. M. Pelletier et d'autres ayant été obligé d'en abandonner la partie. »
^ Le petit Binet.
Gosse à sa/eîivne.
Paris 6 8^''^ ijg2.
« Ma chère amie
« J'ai reçu seulement ce matin ta lettre du 29 passé et j'ignore encore si tu auras reçu mes trois lettres et leur contenu du 27, 29 et 3o. Si tu les as reçues j'espère que tu en auras tiré tout le parti possible. Les ordres que le Pouvoir Exécutif avoit donné il y a quelques jours à M^ Montesquiou, m'ont causé une peine infinie, je n'ai pu les détourner : l'excellent Roland qui pour raison n'assiste pas au Conseil depuis 8 jours en est chagrin lui-même. Tu ne feras pas mal de faire connoître cette anecdote à toutes les personnes à qui tu pourras en parler.
« Par le même courrier par lequel tu recevras cette lettre le Pouvoir Exécutif somme de nouveau les Genevois de faire sortir les troupes suisses; ils promettent de leur côté de ne point entrer dans Genève et de ne pas entrer sur notre territoire, en ce cas ils en feront plus que ceux de 1782. Je redoute beaucoup soit pour Genève soit pour la France que cette sommation n'aye pas son effet. Je ne fais que courir aujourd'hui chez les ministres pour chercher à adoucir autant que possible les expressions de cette sommation. Cette position critique de Genève fait que je ne puis sans manquer à mon devoir de citoyen quitter Paris dans ce moment. Veuille faire remettre à Sylvestre la lettre cy-incluse dans le cas que l'original ne te soit pas parvenu, prie le de lui donner toute la publicité possible....
« Adieu ma chère amie, continue à supporter avec courage cette épreuve; le moment même est très important pour être auprès de notre vertueux ami Roland, car ses jours ne sont point sûrs, il existe une menée détestable de ces hommes de sang qui ont commis ou fait commettre toutes les horreurs des prisons.
«Salue et embrasse tous nos Parens et amis et notre pauvre petit Andrillon. »
Gosse tient à s'expliquer avec son ami Pictet de Rochemont dont la manière de voir diffère de la sienne. A tout prix, il voudrait qu'on n'indisposât pas les Français en s'appuyant sur l'alliance des Cantons suisses.
Il lui écrit la lettre suivante, qui se croise avec celle où Pictet de Rochemont lui raconte l'état d'esprit des Genevois dans l'attente de l'invasion.
Gosse à Pictet de Rochemont.
Paris 10 octobre iyg2.
« Monsieur
« Mon voyage à Paris doit vous avoir d'autant plus surpris que moi-même je fus étourdi lorsqu'il me fallut opter ou à faire ce voyage ou à rester malheureux à Genève; cependant je serois depuis longtemps auprès de vous si, sentant que la position où je me trouve pouvoit être favorable à notre chère patrie, je ne me fusse décidé malgré le tort immense que ce délai peut m'occasionner, à prolonger mon séjour.
« A mon arrivée à Paris je trouvai un parti qui vouloit anéantir notre petit état, l'assimiler à la République
françoise et faire sentir le pouvoir des armes sur toutes les personnes qui n'auroient pensé comme lui. C'est ce parti qui profita d'un Conseil où M. Roland, et, m'a-t-on assuré, M. Clavière n'assistèrent pas, pour donner à Montesquiou des ordres de violences qui n'auront pu s'effectuer. J'ai pu heureusement faire envisager notre République à plusieurs des principaux membres du pouvoir exécutif et de la Convention nationale sous un tout autre point de vue, et ce parti violent me paroit dans ce moment n'être plus à craindre. Nous resterons mon cher Monsieur, Républicains genevois, notre indépendance sera reconnue et même solidifiée et si notre Constitution subit quelque changement, ce ne sera que par une volonté de nous même, qui ne tendra qu'à nous réunir de plus en plus. Nos propriétés et notre Religion seront respectées.
« Je vous écris cette lettre dans la cruelle incertitude où je suis, s'il est encore temps que l'on puisse changer la détermination des conseils, si par malheur elle tend à soutenir une défense non seulement destructive de notre République, mais entièrement ruineuse pour chacun de nos compatriotes. Les forces qui sont en Savoie vont être nécessairement augmentées et très augmentées et je ne doute pas un instant que nous ne soyons écrasés si l'on persiste à conserver les Suisses au milieu de nous. Veuillez donc mon cher Monsieur faire tous vos efforts pour changer votre volonté qui ne m'a jamais paru assez réfléchie, car nos forces militaires, même réunies à celles des Suisses, ne pourroient en aucune manière mettre obstacle à la volonté d'une force aussi majeure que celle des François, force qui acquiert tous les jours plus d'ascendant par les victoires qu'elle remporte.
« J'avois prévu depuis longtemps ce qui nous arriveroit et plusieurs fois je me suis permis de désaprouver auprès de vous toutes ces grandes démarches de défense que l'on se plaisoit à diriger seulement contre les François. Mes raisonnemens ne faisoient aucune sensation et on ne vouloit pas considérer avec moi la Nation françoise sous son vrai point de vue. Que de maux, de chagrins et d'infortunes n'auroit-on pas évités à nos chers compatriotes. L'on eût laissé nos braves artistes chacun à leurs travaux, le commerce n'eût pas été arrêté, les campagnards n'auroient pas abandonné leurs champs et leurs travaux rustiques et le désespoir et la terreur ne se fussent pas emparés de toutes les âmes. Suivez un peu avec moi l'état affreux où une vaine résistance va nous entraîner, les François n'ont pas même besoin de leurs armes pour nous anéantir, ils peuvent nous envelopper de toutes parts... empêcher tout notre commerce et tout moyen de subsistance d'arriver jusqu'à nous; nous réduire à vivre dans la plus affreuse misère et nous plonger dans le plus terrible désespoir. Qui voudriez vous qui put actuellement nous sortir de ces maux? Ce ne sont assurément pas les Suisses, puisqu'eux-mêmes vraisemblablement en se déclarant ennemis des François auront plus à perdre qu'à gagner, tandis que nous, restant tranquilles dans nos foyers, promettant aux François une neutralité absolue, bien loin d'avoir à perdre nous n'avons qu'à y gagner. Je voulois me hasarder de présenter quelques-unes de mes réflexions au M. C. des 25, mais j'ai pensé que vous voudrez bien lui offrir celles que je vous présente cy-dessus, elles sont nées dans une âme vivement affligée, mais éclairée sur tous les dangers que peut encourir cette patrie, étant pour ainsi dire dans le sanctuaire de la Nation françoise.
« Notre établissement de poterie a sans doute bien été influencé dans cette malheureuse circonstance. J'ai montré à plusieurs amateurs des arts, une assiette de notre poterie et chacun décide qu'il n'y a rien en France qui pût l'égaler. La fabrique de Montereau présente bien une poterie à peu près semblable, mais la blancheur lui manque, sa couverte est très souvent fendillée, en un mot je la mets fort au dessous de l'Angloise, tandis que notre terre peut tenir l'intermédiaire entre la porcelaine et la terre angloise ; cette couverte est ainsi que la nôtre, lisse.
« Les assiettes vraies angloises sont ici à assez bon marché et on a la douzaine à 4 L. de France contre assignats, ce ne seroit donc pas le moment d'établir ici une circulation. Il nous faut des pays où l'argent monnové circule, il est vrai que l'on pourroit peut-être ici changer les assignats contre une marchandise d'un prix supérieur.
« Comme je crois pouvoir être utile à la patrie, son sort n'étant pas encore décidé, j'ai pris le parti de rester chez M. Roland, rue Neuve des Petits Champs, vous pouvez y adresser vos lettres. Si mon dîpart est accéléré, ce qui présenteroit certainement une position plus avantageuse pour nous, votre lettre me rejoindroit à Genève. Saluez pour moi M. votre frère et les chers Configules et ditesleur que ces François ne sont pas si diables qu'ils ont souvent voulu me les faire envisager. Présentez mes respects à M. votre respectable beau-père et croyez-moi en bon républicain Genevois votre tout dévoué.
« J'apprends aujourd'hui par une lettre de M. Carrati, commis à S^^Ménehoud, à M. Roland, que Verdun a été évacué, Grandpré est canonné et Dumouriez se dirige
avec 3oooo hommes dans le Brabant, tandis que Kellermann se dirige vers [illisible^ avec 5o mille. D'un autre côté le roi de Prusse sort en diligence du royaume, très fâché de s'être mêlé inconsidérément des affaires de France. Et ce qui va bien solidifier le gouvernement républicain françois — le parti sanguinaire des Robespierre, Marat et Danton etc. paroit être très affaibli — c'est que les troubles intestins dans Paris paroissent se calmer et un excellent ministère se prépare... »
Pictet de Rochemont à Gosse.
« Genève 1 1 S^^e 1792.
« Je n'ai que le tems mon très cher collègue de vous écrire deux mots en vous envoyant la relation exacte de ce qui s'est passé dans notre commune Patrie avant hier et qui est fait pour éclairer un ministère trompé sur nos dispositions intérieures. Jamais circonstance plus intéressante ne produisit de scène plus belle. Je ne pus en mon particulier retenir mes larmes en voyant à la fois le dévouement de nos dignes magistrats et les témoignages d'affection de leurs citovens; le contraste entre ce spectacle et celui de la plus grande des Républiques menaçant d'écraser la plus petite parce qu'elle est fidèle à ses traités et qu'elle veut conserver son honneur n'étoit certainement pas avantageux pour la première et l'Europe en portera le même jugement que nous.
« Nous sommes parfaitement décidés à nous défendre et nous sommes bien en état de le faire, nous avons actuellement 2000 Suisses dans nos murs bien disposés et gens choisis. Notre artillerie est bien pourvue et bien placée, on ne peut que sacrifier vainement beaucoup
d'hommes en cherchant à nous prendre d'assaut ou par surprise, et 18000 hommes rassemblés depuis Rolle à Copet n'attendent que le premier coup de canon ou la première bombe pour s'emparer du pays de Gex. Ni les Suisses ni nous ne tirerons le premier coup, nous ne cesserons de professer la neutralité la plus exacte jusqu'au moment où on commencera à nous attaquer mais l'armée Françoise peut s'attendre alors à la plus rigoureuse résistance et au triomphe de la bonne cause.
« J'ai lu mon cher ami toutes les peines que vous vous êtes données pour prévenir cette injuste agression si cela étoit possible, mais soyés persuadé qu'en demandant l'éloignement des troupes Suisses de nos murs on demande la chose du monde que nous pouvons et devons le moins accorder, elles y viennent en vertu de nos traités, elles auraient dû y venir d'office quand nous ne les aurions pas demandées, elles font notre unique sauvegarde et comme il n'y a pas un soldat ni officier dans le camp françois qui ne disent hautement qu'ils sont venus pour entrer à Genève et qui ne s'impatiente des retards que cette entrée éprouve, on ne nous fera pas croire que lors même que les généraux voudroient de bonne foi les éloigner ils le pourroient, il n'y a à cet égard que le canon qui puisse convaincre le soldat.
« Adieu cher collègue, si je survis à l'attaque qu'on nous prépare, je vous invite à déjeuner à votre arrivée dans mon bastion, vous le trouvères plein de bons Genevois. Je vous embrasse.
« P. S. On nous annonce une attaque pour demain ou après demain, nous sommes prêts à tout et si je survis je vous tiendrai informé. »
M^^ Gosse à son mari.
Genève 12 8^"^ 17 9"^ -
« Je reçois ta lettre du 4 S^re mon cher et bien aimé ami et je me hâte de calmer s'il en est temps les inquiétudes sur le sort de tes lettres, elles me sont toutes parvenues et j'en ai fait l'usage que tes amis et moi ont jugé convenable dans les circonstances où nous nous rencontrons, tu es bien éloigné d'avoir des craintes sur leurs résultats puisque celle du 27 adressée à M'" Pictet t'a mérité des éloges de la part de cet excellent ami qui en la remettant à M'" de Rochemont pour en faire lecture aux 4 Syndics dit : Je suis bien aise qu'on sache pourquoi mon ami Gosse est absent dans un moment aussi critique que celui dans lequel est notre patrie? C'étoit le 3 8*""^ que je la lui remis et l'on étoit très décidé de se défendre depuis l'entrée de 1600 Suisses k 3o y^""^; comme les pièces contenues dans ta lettre du 29 y*'''^ n'a voient plus de valeur, je n'ai gardé que l'original du ministre des affaires étrangères ', ayant mis au feu les autres, la fin de ta lettre me feroit croire à ton prochain retour puisque tu m'ajoutes par P. S. « M^ Roland vient de me dire que les Genevois ont demandé 800 Suisses, si cela est, ma patrie est en danger et je vole à son secours ». Pouvois-je t'écrire après l'assurance que tu me donnois de ton départ ne doutant pas que tu ne fusses informé de leur arrivée dans Genève, cependant par ta lettre du 4 S^re vous l'ignorez encore, c'est une chose que je ne peux comprendre et je vois que nous sommes mieux instruits de
* Voir cette lettre à la fin du chapitre.
ce qui se passe à Paris que vous ne l'êtes de notre situation ; elle est bien critique pour ceux qui ne sont pas d'avis de se défendre et qui ont la faiblesse de le cacher. Avant hier lo du O toutes les légions ont été assemblées pour promettre de défendre leur patrie, le Conseil était présent et une foule de personnes qui se croyoient très conséquentes. Après les avoir exhortées à soutenir de tous leurs efforts leurs magistrats (que le Résident dans les notes qu'il. a données rend responsables de tout ce qui peut arriver à Genève), M^ Pictet de Rochemont déclara qu'on ne génoit point le sentiment de personne et que ceux qui ne seroit pas de celui de se défendre eussent à passer à gauche sans craindre d'être envisagés avec infamie, ton ami M. Flournois officier et peu d'autres eurent le courage de sortir de leur rang, mais tout le reste de la troupe assurèrent le magistrat de leurs bonnes dispositions par des cris réitérés, ce qui a attiré dit-on de nouvelles menaces de la part du Résident qui à présent rend toute la nation responsable.
« Je n'entrevois presque plus d'espoir pour notre chère patrie, elle va être livrée : au ressentiment du Résident qu'on a injurié, au désir d'un général d'entrer victorieux dans Genève et à l'impatience des soldats qui souffrent du mauvais local qu'ils habitent et des jours pluvieux qui n'ont cessé depuis leur entrée en Savoye, D'après ce tableau de notre chère Genève tu peux juger de la désertion des familles, les femmes, les enfants et les bons patriotes en sont sortis, tous les ménages sont transportés hors de la Ville et moi toujours obligée de donner (à cause de nos commis) des preuves de fermeté, je suis restée dans l'inaction de ce côté là et je ne me suis occupée que du magasin de librairie au dessus de l'Eglise Aile-
mande que j'ai commencé à faire transporter sur le derrière de celui de poterie à la Cité, comme étant plus en sûreté quant au feu de l'artillerie françoise. Ton éloignement me met dans un embarras extrême. M. Ehmbsen ^ veut partir. Il est à la torture pour sa mère. Elle est informée de ce qui se passe ici, mais avec les couleurs que donnent les gazetiers allemands aux victoires des François, qu'ils annoncent brûlant et tuant tout ce qu'ils rencontrent. C'est ainsi qu'ils parlent de leur entrée en Savoye...
« Tes parents se portent bien, mais je ne les vois point, ne quittant pas la maison et d'ailleurs leurs sentiments sont trop éloignés des miens pour pouvoir nous entendre, ils condamnent ton absence et semble m'en faire un crime; la fabrique continue, mais je ne sais comment puisqu'on ne vend point.
« Dans une traversée à la boutique je rencontrai M. Vaucher (*) qui me dit : « M'" Gosse est à Paris pour la bonne cause ? Sans doute, lui dis-je, et il faut le lui dire, il faut lui écrire. Sa lettre est ci-incluse avec celle de ton ami S [Sylvestre].
« M. Jannot n'est pas à Genève, il a accompagné son épouse en Savoye et y est resté, je ne l'ai point vu... »
Le dimanche i8 octobre au soir, Gosse arrivait en toute hâte à Genève et s'arrêtait à Bellevue chez son beau-frère Philippe Agasse, pour apprendre ce qui se pas-
^ Commis de la pharmacie.
(*) Pièce Annexe XI.
sait. Il y trouvait toute une compagnie d'amis qui pensaient comme lui, des patriotes qui regrettaient l'appel des Suisses. La porte de France (celle de Cornavin) était gardée par une garnison suisse.
« Si à chaque pas, écrit-il à Roland le lendemain, il n'y avoit eu des Suisses dans nos rues, la ville auroit paru déserte à mes yeux. »
A ce moment, Genève commençait à se calmer. Le général Montesquiou, en voyant les Genevois prêts à mourir plutôt que de laisser entrer des troupes françaises dans leur enceinte, avait compris qu'une occupation ainsi forcée aurait nui à la France et il avait écrit à la Convention, au péril de sa vie.
Gosse se rendit le lendemain de son arrivée au Conseil des 25 et y remit le décret de la Convention du 17 octobre, mais la plupart des membres accueillirent avec des sourires ironiques ce qui était dit sur la violation des traités.
On lui fit narrer tout ce qu'il avait appris à Paris et on lui demanda d'en faire un rapport écrite*).
Il rentra chez lui navré de trouver chez ses compatriotes si peu d'écho à sa manière de penser. Il était résolu à aller voir le général Montesquiou. Malgré Micheli, le major de la garde, qui voulait l'en dissuader, il partit le jour même à une heure de l'après-midi, avec sa femme pour Landecy où se trouvait le quartier général. Il lui fallut plus de 3 heures pour y parvenir, le pont d'Arve étant fermé.
M. de Montesquiou, logé chez M. Perdriau, les reçut avec affabilité, il fut satisfait sans doute d'apprendre les
(*) Pièce Annexe XII.
•dernières nouvelles de Paris, mais il ne donna pas à lire à Gosse le traité déjà conclu avec les magistrats genevois.
Gosse, rentré chez lui, raconta dans le petit cercle de la famille de sa femme et de ses amis, son odyssée à Paris, et gémit avec eux sur ce qu'il appelait l'aveuglement de ses compatriotes.
De nouveau il est hanté par l'idée de s'expatrier. C'est à ce sujet que M^^ Roland répond, dans la dernière lettre qu'il reçut d'elle. La pauvre femme est en plein dans la tourmente.
M'"^ Roland à Gosse.
« Paris 3 janvier 93.
« Je n'avois pas reçu votre dernière lorsque je vous ai ■écrit, hors de chez moi; nous avons encore été dans le cas d'en sortir uae fois et quatrevingt braves marseillois sont venus une autre pour nous garder. L'orage s'appaise un peu ; l'opinion des sages se prononce, elle gagne et en impose et les moyens d'insurrection diminuent parmi les désorgànisateurs. ,
« Ce que vous nous marqués de votre situation nous affecte plus que je ne saurois dire ; nous verrons à chercher pour vous une favorable issue. Des quakers projetent dans ce moment un établissernent dans lequel vous pourries être intéressé; ils veulent se, réunir un certain nombre pour acheter Chambord et ses belles dépendances, afin d'y élever des fabriques et d'y former des enfants
dans leurs principes. Je causerai avec Marsillac des moyens de vous lier ensemble.
« J'ai dans l'esprit, une autre partie à laquelle encore il ne seroit peut être pas impossible de vous attacher. Je verrai sous quinze jours si j'aurai la joye de vous parler plus positivement, je vous embrasse bien affectueusement avec votre chère Epouse et votre petit Enfant. Mon Eudora est à La Campagne où je l'ai mise à l'abri avec M^'ie Cuignet et la Bonne.
« Adieu, mes amis, bon courage et éternelle attachement. »
[paraphe]
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