CHAPITRE XVI
Quand, à la fin de 1792, éclata la Révolution genevoise, qui mit au pouvoir la démocratie pure, Gosse, qui faisait partie du cercle de l'Egalité, se vit nommer du comité des Quarante et, peu après, de l'Assemblée nationale. Son rôle politique ne fut pas militant, les excès populaires lui faisaient horreur. Il ne s'occupa jamais de la chose publique que pour tâcher de l'améliorer, en ce qui dépendait de lui. On trouve à ce sujet, dans ses papiers, un billet de Pictet de Rochemont, qui montre que, lors même qu'il fût du parti révolutionnaire, ses amis, plus modérés, avaient confiance en son patriotisme.
Pictet de Rochement à Gosse.
« On m'a montré hier, mon cher configule, votre pro- « jet d'adresse. Je n'en ai pas trouvé la rédaction assez « serrée et assez énergique. Je vous envoie un projet (*) « que je n'ai montré à personne. Si vous l'agréez veuil-
(*) Pièce Annexe XIII.
« lez le faire goûter par le plus grand nombre de gens « que vous pourrés et faites la démarche au nom des « Egaliseurs. Je crois pouvoir vous répondre qu'elle sera « appuyée par la bourgeoisie, ce qui seroit infiniment « heureux. — Il faut réunir tous nos efforts pour obtenir « tranquillité et sûreté. C'est le moment important. « Je vous salue. Mercredi matin. P.
A partir de ce moment, Henri-Albert, qui, comme tous les Patriotes avait adopté la coiffure et le costume des Jacobins, se mit à signer ses lettres : « Gosse, citoyen de Genève. »
La lettre suivante, de son cousin, Benjamin Bolomey, se rapporte à cette époque.
Le portraitiste de Lutry, sa fortune faite à La Haye, était revenu au pays de Vaud en 1791. Partisan des principes de 89, il allait illustrer les traits de plusieurs patriotes vaudois du mouvement révolutionnaire de 1798.
Son mariage n'avait pas été heureux. Il vivait à Lausanne avec ses cousines, les demoiselles Schlatter. Ainsi que son ami Bourgeois, dit l'Américain, il était en rapports suivis avec Gosse et sa femme.
Bolomey à Gosse
« Depuis longtemps je me propose cher ami de vous féliciter sur votre Révolution, qui, j'espère se consolidera dans les principes raisonnables que vous m'avez manifestés ; la République indépendante de celle de la France est ce qui vous conviendroit le mieux, si celle-ci ne met des entraves à vos approvionnemens et à votre com-
merce auquel cas vous serez peut-être obligé malgré vous de vous conformer au parti qu'ont pris toutes les Provinces étrangères où les armées françoises ont pénétré, telle en dernier lieu celle du Hainaut aujourd'hui Gemmape. Le cousin Binet que j'ai eu le plaisir de voir ici il y a quelques semaines, m'a paru plus Englué qu'avant votre Révolution. J'ai fait ce que j'ai pu avec une autre personne de mes amies pour lui donner des sentiments plus modérés et plus conformes aux circonstances et à ses intérêts; quelquefois il paroissoit adopter nos principes et le moment d'après il étoit plus exalté que jamais, et dans son effervescence il m'a appris un de vos crimes énorme, c'est celui de vous coiffer en Jacobin; eh moi aussi, me suis-je écrié, je suis un sans culotte, et j'étois sur le point de partir pour Genève pour vous voir sous cette nouvelle dignité.
« Comment se porte la chère cousine votre épouse et son petit sans culotte, je suis moins inquiet sur le moral ■de cet enfant que sur son physique parce que avec des instituteurs tels que vous et votre digne épouse, il ne peut que devenir un excellent citoyen.
« Nous sommes ici inondés d'aristocrates Genevois et d'Emigrés François, tous aussi enragés les uns que les autres, je n'ai encore vu ici qu'un seul Patriote Genevois avec lequel j'ai diné au Lyon d'or, c'est un M'" Strubain, Capitaine des Marseillois Genevois, il ne put attendre la fin du dîner pour se retirer ne pouvant endurer ainsi que moi les propos de ces enragés.
« J'ai cependant fait la connoissance de M. l'Huillier le Polonois votre ami, que je n'ai vu qu'en passant et -qui me paroit dans les bons principes. Voilà les deux seuls patriotes que j'aie rencontrés.
« Le renvoi du ministre Roland et les dénonciations faites contre lui n'ont pu encore rien diminuer de la bonne opinion que j'ai pris de ce brave citoyen. J'attends avec impatience la dénonciation et le rapport de CoUot d'Herbois à son sujet. Comment n'a-t-il pas pu tenir aussi longtemps que le citoyen Clavière.
« En parlant politique, j'oublie l'objet de cette lettre qui est de vous prier, cher Cousin, ou plutôt cher Citoyen, Jacobin, Sans culotte, etc., etc., etc. de vouloir me délivrer d'un Régiment d'ennemis que j'ai dans les intestins, ce ne sont ni des Prussiens ni des Autrichiens^ mais ce sont de vrais aristocrates qui veulent me dominer et que je voudrois faire émigrer ; cette engeance maudite s'appelle lombrics ou vers lombricaux, contre lesquels j'ai déjà employé le sirop vermifuge de Greth de Lyon qui n'a produit aucun effet non plus que l'absinthe dont j'ai usé, j'ai donc recours à vous, mon cher Pharmacien, pour une recette qui ne doit point incommoder à prendre car je ne suis pas accoutumé aux drogues.
« J'espère que par la même occasion vous aurez la bonté de me donner quelques nouvelles politiques de votre République, on s'y intéresse si peu par ici, que je n'ai jamais pu obtenir de notre cercle que l'on souscrive pour le Journal de Genève qui a promis de donner les nouvelles politiques de l'Assemblée nationale.
« Donnez-moi aussi des nouvelles de votre chère fa~ mille. J'espère qu'ils se portent tous bien et que l'esprit de parti ne les désunit plus. Assurez de mon respectueux attachement votre chère moitié et croyez-moi mon cher citoyen pour la vie.
« Votre dévoué ami « Bolomey.
« Lausanne le 14 mars 1798. »
L'année 1793, pendant laquelle s'élabora la nouvelle Constitution, fut maintes fois troublée par des émeutes, suscitées par ceux qui voulaient profiter du changement de régime pour réunir Genève à la France.
Cependant, il y eut une journée mémorable, où il sembla que tous les Genevois s'unissaient dans un même sentiment d'allégresse. On célébra le 28 juin, jour anniversaire de la naissance de Rousseau, une grande fête en l'honneur du philosophe, inspirateur de la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme social, qui venait d'être votée comme base de la Constitution. Ce jour-là, l'enthousiasme civique, surchauffé par d'innombrables discours, éclata sans contrainte : l'émotion réelle du peuple se manifesta d'une façon théâtrale, tout à fait dans le goût de l'époque.
Bien qu'organisée à la hâte, ce fut une réjouissance générale, rappelant ce qu'avait dit Rousseau parlant des fêtes populaires : « Plantez au milieu d'une place un pi- « quet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous « aurez une fête. Faites-mieux encore, donnez les spec- « tateurs en spectacle, rendez-les acteurs eux-mêmes : « faites que chacun se voie et s'aime dans les autres afin « que tous soient mieux unis.... »
La source des larmes d'attendrissement, que Jean- Jacques, lui-même, avait fait sourdre d'un terrain desséché, s'épancha avec abondance. Pauvre Rousseau, que n'a-t-il vu ce délire provoqué par son nom, dans sa ville natale, trente ans après la condamnation de ses écrits !
Pour se rendre compte de l'état d'âme des patriotes genevois de 1793, il faut lire la petite brochure écrite par un témoin oculaire, intitulée : Relation de la fête célébrée à Genève le 28 juin lygS, jour anniversaii^e de la naissance de Jean-Jacques Rousseau — prix 4 sols. (*)
Malgré cette journée, qui semblait devoir présager la concorde et la paix, les derniers mois de l'année furent agités. L'élaboration de la Constitution n'était pas facile entre tous ces utopistes; les cercles s'agitaient; le nouveau Résident français Soulavie, commençait son œuvre souterraine.
Pourtant le 12 décembre, les patriotes genevois, sous l'égide de leurs magistrats, célébrèrent dignement l'anniversaire de l'Escalade.
Le 28 décembre, le premier anniversaire de la Révolution genevoise les revit encore en joie.
Est-il besoin de dire que Gosse et sa femme prirent dignement part à la fête du 28 juin? Gosse, comme membre de l'Assemblée Nationale et admirateur du philosophe, en fut un des instigateurs.
Cependant ils étaient tristes tous deux des nouvelles venues de France. Ils savaient Roland en fuite et leur amie en prison.
Le 23 janvier, Roland avait quitté le ministère, et le i^r juin sa femme se voyait écrouée à l'Abbaye, puis à S^^ Pélagie, et transférée à la Conciergerie le 3i octobre.
(*) Pièce Annexe XIV.
Condamnée le 8 novembre, on la guillotinait le même jour.
Ils apprirent aussi comment, grâce à Louis Bosc. Roland avait réussi à s'échapper et comment, après avoir vécu caché quelque temps dans la forêt de Montmorency, il avait gagné Rouen, où le reçurent ses vieilles amies, les demoiselles Malortie, et que bientôt après, la nouvelle de la mort de sa femme lui étant parvenue, il avait résolu de s'ôter sa vie.
Le 1 1 novembre au matin, près du château de Coquetot, un passant avait découvert le corps de l'ancien ministre percé de deux coups de poignard; les papiers trouvés sur lui permirent de le reconnaître.
On sait ce que fut l'année 1794. Comme sur Paris, comme sur d'autres villes de la France, un vent de folie passa pendant quelques semaines sur Genève. Il laissa des traces si pénibles dans le souvenir de chacun que, volontairement pendant le siècle qui a suivi, on n'a pas approfondi l'histoire de cette époque, laissant à la génération future, le soin de raconter et de juger ce qui s'était passé durant ces tristes jours.
Une année à peine s'était écoulée depuis le jour, où magistrats et citoyens célébraient avec la jeunesse la fête civique du 28 juin, et dans ce même bastion Bourgeois — qu'on avait appelé Lycée de la Patrie lors de la fête de Rousseau, et qu'on nomma alors Lycée National — sept Genevois \ après un jugement sommaire, tombaient
* C'étaient les citoyens Vivien, Mugnier, Chenaud, Decombes, Cayla, de Rochemont et Prévost-Cabanis.
fusillés par leurs concitoyens qu'une bande de scélérats hypnotisaient*. Le 2 août, deux autres victimes des haines politiques tombaient au bastion du Pin ^ et le 10 août, deux autres encore subissaient le même sort^.
H. -A. Gosse étant resté à Genève dans l'année 1794, on ne trouve pas dans ses lettres de relation suivie sur les événements politiques. Seules quelques allusions dans les brouillons de lettres à ses correspondants étrangers, montrent combien il était profondément remué par les excès révolutionnaires. Comme devait le dire Marc- Auguste Pictet, en 1816, dans l'éloge funèbre de Gosse :
« C'étoit l'espoir de faire quelque bien, de calmer les « esprits exaltés, de neutraliser les fureurs, qui avoit « engagé Gosse à entrer dans la carrière politique sous « les terribles auspices de la Révolution, mais il ne de- « vait pas tarder à découvrir qu'il étoit dupe de sa phi- « lantropie et que les maux de sa patrie ne dévoient « trouver de remède que dans leurs excès mêmes. Il se « retira quand il vit le sang des victimes prêt à couler, « non sans avoir offert avec un dévouement dont on
* L'emplacement où eut lieu cette exécution porta dès lors le nom de Montagne de Plomb; c'était une élévation de terrain, qui se trouvait au sud du bastion et aboutissait au cavalier Micheli. Elle fut nivelée lors des travaux qu'on fit pour le jardin botanique, en 1817. Un tertre orné d'un bosquet et d'un banc subsista en cet endroit jusque vers i85o. Pour mourir, les condamnés avaient été placés face à la Ville.
2 Fatio-Pélissari et Naville-Galatin.
^ Delorme et Audéoud.
« trouve peu d'exemple, sa propre vie en échange de « celle de l'un de nos plus respectables magistrats qui « fut du nombre des victimes. »
M. -A. Pictet fait ici allusion à une tentative de Gosse,, pour sauver M^" Naville-Galatin au moment où il allaitêtre condamné {*).
Gosse conserva comme souvenir de cette époque, une étiquette jaune, timbrée d'un gros 3, son numéro d'ordre, lors de sa détention à la caserne de Chantepoulet,. avec d'autres suspects, le 19 juillet 1794, et deux des bulletins qui avaient servi à voter le sort des victimes de l'insurrection révolutionnaire; ce sont deux losanges de carton, l'un blanc, l'autre noir : le bannissement, la mort.
Au commencement de l'année déjà, la disette s'était fait sentir, causée par de mauvaises récoltes, les guerres, l'état de marasme du commerce et de l'industrie. Elle menaçait de prendre de grandes proportions dans l'hiver qui suivrait; aussi, à Genève, un comité de subsistances s'était-il formé, dont Gosse faisait partie. Il n'en était pas un des membres les moins actifs, la gravité de la situation excitait aux recherches son esprit inventif. De tous côtés on s'ingéniait à prévoir* des moyens possibles de subsistance, en cas de famine. A ce sujet, le professeur Prévost écrit à Gosse, lui proposant l'élevage de chats, de chiens de lait et de rats et l'usage de la marmite dite américaine. Il lui adresse également une liste de plantesdont on pourrait tirer parti le cas échéant.
(*) Voir Pièce Annexe XV.
Les convocations du Comité des subsistances étaient envoyées aux membres, imprimées sur le dos de cartes à jouer.
En 1794 aussi. Gosse, qui n'a pas abandonné son rêve de jeunesse d'une pharmacie idéale, élabore le vaste projet d'une pharmacie générale des hôpitaux et d'un jardin botanique. Il le présente au Conseil administratif le 26 nov. 1794. an 3 de l'Egalité genevoise. Mais le moment n'était pas propice. Ce projet, il le reprendra plus tard pour la ville de Lyon, puis de nouveau pour Genève sous l'occupation française.
Il poursuivait en outre un travail pour rendre imperméable le cuir destiné aux chaussures. Il écrit beaucoup à ce sujet au chimiste Fourcroy avec lequel il était resté en correspondance ; c'est aussi à Fourcroy qu'il communique une découverte qu'il vient de faire. Etonné de ce que des émigrés français, demeurant en face de chez lui, envoyaient à tout moment chercher dans sa pharmacie de l'acide muriatique oxygéné, il tit des expériences et s'aperçut que cet acide permettait d'enlever, sans qu'on y pût rien connaître, les caractères écrits à l'encre. Il comprit que les émigrés s'en servaient pour dénaturer des passeports qu'ils renvoyaient ensuite en France, le nom en blanc, ce qui permettait à d'autres fugitifs de franchir la frontière.
Gosse,dontle caractère droit n'admettait aucune fraude, et qui comprenait que celle-ci, toute généreuse qu'elle pût être, pouvait nuire à l'Etat et même aux particuliers si l'on n'y mettait ordre, s'occupa de rechercher une encre sur laquelle l'acide muriatique n'aurait pas d'action, pour la proposer au Comité de Salut Public.