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CHAPITRE XVII

Louis Bosc et Eudora Roland

Le sort de la fille de Madame Roland préoccupait vivement Gosse et sa femme ; ils auraient voulu pouvoir lui être utile, et même la faire venir auprès d'eux pour achever son éducation. De chauds amis la retinrent en France.

pAidora avait alors douze ans. Après avoir été recueillie, pendant l'emprisonnement de sa mère, dans la famille de Creuzé-Latouche, elle fut mise en pension, sous un nom supposé, chez Madame Godefroid. En 1795, Bosc, son tuteur, la prit chez lui avec sa bonne, la fidèle Marguerite Fleury ; mais bientôt, s'apercevant de l'affection croissante qu'éprouvait pour lui sa pupille, il trouva sage de l'éloigner, et l'envoya à Rouen chez les demoiselles Malortic. Lui-même, inconsciemment, soit que la jeune tille, très développée pour son âge, lui rappelât beaucoup l'amie qu'il avait perdue, soit qu'Eudora eût un grand charme personnel, il se mit à l'aimer ; mais ce fut trop tard, d'autres influences avaient agi sur Elle.

Louis Bosc d'Antic était une belle nature, on le con-

naît par sa correspondance avec Madame Roland et par les travaux publiés sur lui.

A côté de son travail comme secrétaire de l'Intendance des Postes, qu'il conserva même sous la Terreur, il continuait, par goût, l'étude de la botanique qui devait lui faire obtenir plus tard une place importante dans les Jardins de la République. C'était, comme Gosse, aux leçons prises en commun au Jardin des Plantes, qu'il avait fait la connaissance des Roland et que des goûts semblables, une même manière de voir en philosophie, en politique, les avaient liés. Pendant les affreux jours de 93, bien que suspect, il échappa à l'emprisonnement et usa de tous les moyens en son pouvoir, pour venir en aide à ses amis proscrits. Dans l'année 1793, il se lia plus intimement avec Gosse, auquel il écrivit au nom de M"^^ Roland. A partir de ce moment, ils échangèrent fréquemment des lettres.

Et c'est ainsi que le souvenir de l'amour du tuteur pour sa jeune pupille s'est conservé à travers les années, fixé à ces vieux papiers comme la fleur desséchée d'un herbier d'autrefois.

L'histoire, très simple, perdrait son charme à être racontée, mieux vaut laisser parler les vieilles lettres.

De la correspondance, assez volumineuse de L. Bosc, nous ne prendrons que ce qui a rapport à cet épisode.

A la fin de 1 794, Eudora était entrée, sur leur demande, en relations épistolaires avec M. et M"^*^ Gosse:

Eudo?'a Roland à Gosse.

« Paris 18 pluviôse an 3 de la République.

« Enfin ! j'ai donc retrouvé Tami que j'avois perdu de vue depuis si longtemps! je vois bien qu'il reste encore des gens bons et sensibles : j'ai reçu votre lettre citoyen avec le plus grand plaisir. Vous ne vous êtes pas trompé en pensant que je ne vous avois pas oublié. Vous avez toujours été présent à ma mémoire et je désirois depuis longtems savoir de vos nouvelles, mais les circonstances ne se sont pas trouvées favorables : vous me demandez un détail de mes occupations je vous satisferai avec plaisir; vous savez sûrement que j'ai avec moi la bonne qui m'a élevée, c'est pour moi une grande consolation. Elle a souffert bien des peines pour mes parens. J'espère qu'un jour j'aurai la jouissance de la voir heureuse. Mes occupations principales sont la musique et le dessein. Je m'en occupe avec d'autant plus de plaisir que mon goût m'y porte naturellement. D'ailleurs je suis bien aise de profiter des conseils que l'on veut bien me donner, n'étant pas toujours sûre d'être à la portée d'en recevoir, je ne suis pas avancée dans le dessein mais l'envie que j'ai de faire quelque chose me donne du courage je fais dans ce moment des académies, et j'espère bientôt travailler d'après la bosse ; pour mon piano je le néglige un peu à présent, par rapport au froid, mais je le reprendrai bientôt pour m'en occuper sérieusement. Pour la citoyenne dont vous me parlez c'est une personne fort intéressante

et fort aimable, j'ai demeuré pendant quelque temps

dans la même maison, mais je n'ai plus le plaisir de la

voir. Je n'ai pas perdu en venant chez la citoyenne

Maillot. J'ai trouvé dans cette personne une seconde

mère, pleine de douceur, et bien capable de veiller à ma

conduite, aussi me plais-je beaucoup avec elle, et ne dé-

sirai-je pas la quitter. J'espère qu'un jour je serai à

même de vous entretenir de tout cela de vive voix. Je

suis en attendant ce moment avec impatience votre

amie.

« Eudora R. »

(Lettre de Bosc, sur la même feuille.)

« J'attendois, mon cher, le retour de la C"^ Maréchal pour répondre à ton aimable épitre. Je voulois causer de toi avant de causer avec toi. Hier j'ai mangé du pain de ta femme, c'est t'en dire assez, car c'est t'apprendre que j'ai joui de tes bonnes actions ainsi que tu as joui des miennes. J'espère que nous ne serons jamais en arriérée cet égard, l'un vis-à-vis de l'autre.

« Je suis touché de l'offre que tu me fais pour la malheureuse fille de nos malheureux amis, actuellement ma pupille. Elle ne peut en profiter en ce moment. Sa présence est nécessaire ici pour réclamer les tristes restes de sa mince fortune. Je m'en occupe avec activité et quoique mes démarches ayent eu jusqu'à présent peu de succès, j'espère parvenir bientôt à en sauver une partie. L'esprit public s'améliore de plus en- plus et son parfait développement ne tient plus qu'à un fil qui peut se rompre à chaque instant.

« Je t'envoye la réponse d'Eudora. Tu y jugeras de son

cœur et de son esprit. Il n'y a pas à espérer qu'elle vaille sa mère, mais elle ne sera cependant pas sans intérêt. Je veillerai autant qu'il dépendra de moi sur le développement de ses facultés intellectuelles et morales. Je suis fort content de sa conduite et de ses progrès. J'espère qu'elle continuera de même. Je crains, cependant je vous le dis comme à un ami, que la grande force physique dont elle est douée, son excès de santé activé par un tempérament billieux, ne me rende difficile le moyen de la préserver des passions. J'ai déjà eu quelques inquiétudes à cet égard pendant la persécution, inquiétudes qui heureusement se sont dissipées lorsque son nom, n'étant plus si dangereux à prononcer j'ai pu choisir le lieu de sa retraite la placer dans une pension où elle a retrouvé les moyens de répression nécessaire. C'est principalement, mon cher, dans la supposition qu'il peut m'étre nécessaire un jour de la dépayser, que je me réserve de profiter, tant qu'elle sera sous ma direction, de la faculté que tu m'offres aujourd'hui. Au reste mon intention est de la marier aussitôt qu'il se présentera un parti digne d'elle, car je sens que c'est un terrible dépôt qu'une fille de 14 ans à 21. Je me ferai un plaisir et même un devoir de t'instruire de tout ce qui lui arrivera d'intéressant. Je désirerois même que tu l'excitas à s'entretenir souvent avec toi pour l'habituer à écrire et à donner de la suite à ses idées, etc.

« Quand à moi, mon cher, victime des persécutions des anarchistes, j'ai perdu la place qui me faisoit vivre, mais j'ai conservé ma tête. J'ai survécu à presque tous mes amis morts sur l'échafaud. En ce moment je ne cherche point à me replacer, mais la nécessité m'y forcera bientôt. Je suis dans une indécision très pénible sur ce

que je dois avoir en vue. Je vois des inconvénients, résultant de la situation actuelle des affaires, soit que je jette mes vues sur les places de science, de commerce ou d'administration. Je suis très malheureux et si je n'étois distrait par la nécessité de m'occuper des affaires d'Eudora et de réparer le dommage que 17 mois de scellés ont occasionnés dans mes collections d'histoire naturelle, je le serois encore bien plus. Je me trouve au milieu de ma carrière presque aussi isolé, presque aussi peu avancé que si je ne faisois que paraître dans le monde. J'ignore ce que le destin me prépare, mais si l'on me demandoit aujourd'hui ce que je veux, je serois dans l'impossibilité de répondre. Pendant la persécution j'étois moins affaissé que je ne le suis en ce moment. L'indignation ou mieux la rage impuissante me soutenoit au milieu de la perte de mes amis et de mes dangers personnels, je me nourrissois de projets de vengeance, actuellement je vois la playe toute entière et la difficulté de la guérir m'épouvante.

« Adieu mon cher, joye et santé. Parle de moi à ta femme dont la C"« Maréchal m'a parlé avec tant d'attendrissement. Peut-être un jour me sera-t-il permis de vous embrasser l'un et l'autre.

« J'aurois quelques lettres à faire successivement passer à des savants étrangers. Voudras tu les recevoir et tenir compte du port. Tu reconnaîtras mon écriture. »

« Paris 26 Germinal An 3.

« Je t'envoie, mon cher, un exemplaire de la i'"'^ partie des derniers écrits de notre malheureuse amie. Je te ferai passer la suite à mesure qu'elle paroîtra. C'est une

offrande que son ombre fait à ta vive et constante amitié. S'il est pénible pour nous d'avoir à regretter une femme aussi supérieure, nous pouvons trouver au moins quelque douceur dans l'espérance que son existence n'aura pas été inutile à ses contemporains et à la postérité. Je m'attends à un très grand effet moral et politique de la publication de ses écrits. Je ne les ai mis en vente que ce matin, ils ne sont pas encore annoncés par les journaux et nous en avons déjà près d'un millier de placés. J'espère que le produit ne sera pas à dédaigner dans la fortune de ma pupille, mais je crains les contrefaçons et je te recommande de les veiller comme placé dans une ville où elles passent ordinairement en abondance. Il est probable que sous peu de jours la Convention par une loi générale me mettra en état de réclamer le bien de la mère et de l'oncle, comme par celle du 22 de ce mois elle m'a mis à portée de réclamer ceux du père, en sorte que la fille sera au dessus des besoins.

« La lettre que je cite dans l'avertissement en date du 28 Août 1792 a rapport à la révolution de ta ville, aux détails que tu lui donnas à ce sujet. Ta lettre est transcrite en totalité et elle rend ensuite à ton caractère, à ton amour pour la liberté la justice qu'ils méritent. Je voudrois causer longuement avec toi, mais je suis très pressé. Ce sera pour une autre fois. Ma pupile t'embrasse sans scrupule comme l'ami de sa mère et moi j'en fais autant. Bien des choses gracieuses à ta femme que la Citoyenne Maréchal ma appris à aimer autant que toi quoique je ne la connoisse pas.

« Bosc. »

« Paris 12 floréal an 3.

« Rue des Prouvaires n® 32.

« Je t'envoye, mon cher, la seconde partie des écrits de notre amie ; tu verseras des larmes en la lisant, et ce souvenir de l'amitié consolera son ombre fugitive.

« Je communiquerai à Louvet la proposition de faire passer une pacotille à ton adresse. L'ouvrage coûte 5 L. le volume. J'ignore ce qu'il augmentera par le transport.. Il est possible même que Louvet ne se soucie pas de faire voyager cette édition. Alors ce seroit pour une plus belle que nous ferions avec les bénéfices de celle-ci. Veille seulement sur les contrefaçons.

« Tu auras des portraits de notre amie. Celui que je fais graver en ce moment n'est pas bon. Il est possible que, malgré les considérations amicales, je ne l'employé pas. Alors j'en ferai faire un autre. En attendant je t'envoye un Phisionotrace assez ressemblant. Il n'y a pas et je ne veux pas faire faire en ce moment le portrait d'Eudora.

« Je te l'ai dit, la sensibilité d'Eudora n'est pas encore développée, mais elle s'améliore de jour en jour. Elle n'a pas encore pris l'habitude d'écrire. Je cherche à faire naître les occasions de la développer. Comme elle n'est pas avec moi, je ne puis Vactij^er comme je le désirerois. Elle est rentrée chez l'ami Creuzé où elle sera plus à portée de se perfectionner et la rentrée de sa fortune sur laquelle je compte, me fournira plus de moyen de perfectionner son éducation. J'ai été obligé de la retirer subitement de sa pension, parce que j'ai sçu que les prêtres s'y

•étoient introduits et cherchoient à la fanatiser et à l'aristocratiser par conséquent. La maîtresse trouvoit beau de sauver son âme à mon insçu, on voulait lui faire faire sa première communion, et il lui était défendu de mêle dire. Les scélérats! J'avois pitié d'eux lorsque la persécution pesoit sur leurs têtes. Je les hais aujourd'hui autant que sous l'ancien régime. Ils s'agittent vivement en ce moment et avec succès pour opérer la contrerévolution. Insermentés, constitutionnels tous sont coalisés contre la liberté.

« Ta lettre ne rouloit que sur le détail de ce qui s'est passé chez toi lors de l'invasion de l'armée françoise en 1782. Il suffit que tu craignes quelque chose pour que je supprime. Je n'aurois pas le temps de te l'envoyer et de la recevoir avant l'impression. Je me contenterai de publier les réflexions de notre amie qui sont à la suite et qui ne peuvent pas te compromettre, à moins que l'opinion qu'elle donne de ton amour de la liberté et de l'aristocratie de Colladon ne le flatte.

« Lanthenaz s'est séparé de Roland, s'est brouillé avec ■sa femme quelque temps avant sa sortie du ministère, c'est à dire à l'époque où ils avoient le plus besoin des consolations et des secours de l'amitié. Il s'est lié avec la montagne et a abandonné tous ses anciens amis, ceux •qui ont été l'objet de la persécution et qui ont péri presque tous sur l'échafaud, tels que Brissot, Petion, etc. lia sauvé ainsi sa vie mais s'est couvert du mépris général. Je ne le vois plus depuis cette époque. Il avoit bien quelques motifs secrets pour tenir cette conduite, mais il n'y avoit qu'un lâche qui pût le faire valoir dans la circonstance. Aussi notre amie n'en dit qu'un mot dans sa dernière partie. Elle me disoit quelques jours avant sa

mort : Il m'a trop aimée pour que J'en dise du mal. Je le méprise trop pour pouvoir e?î dire du bien.

« Le Camus est toujours à Paris, à la tête des travaux publics. Je le rencontre peu. Sa conduite ne me paroit pas franche. Il a obtenu cette place supérieure sous la tyrannie de Robespierre, et il a dû renier son ami pour s'y soutenir. J'ai observé que les deux ou trois fois que je l'ai vu depuis la mort du tyran, il ne m'a jamais parlé de Roland, ne m'a pas demandé de nouvelles de sa fille qu'il sçait être sous ma main. Cependant des rapports de gens qui le voyent souvent lui sont favorables.

« Il suffit que tu ayes le désir de venir te fixer à Paris pour que je t'encourage à le faire. Nous avons besoin de réparer la perte que la révolution a fait faire aux sciences, et j'ai besoin de réparer celles qu'elle a fait faire à mon cœur. La position de Genève semble avoir bien changé depuis qu'elle est devenue une véritable enclave de la France. Il est très problable que la gène qu éprouvera son commerce, la difficulté de se pourvoir de subsistances, nuira à sa prospérité. Je ne sçais pas assez qu'elle est la situation particulière de tes affaires, quels sont tes projets et tes espérances, pour avoir un avis motivé sur la translation. Tu arriveras ici avec beaucoup d'avantages, comme étant connu des savans et estimé des marchands. Je t'observerai seulement que les établissemens d'eaux minérales artificielles qui ont eu lieu avant la révolution ne se sont pas soutenus, j'en ignore la vraye cause. Il s'étoit aussi formé une manufacture de cuirs imperméables à l'eau qui n'a pas eu de suite. C'étoit par le moyen de la chaux de fer dissoute dans le suif. J'ignore ton procédé.

« Les matières premières sont si rares en ce moment,

l'agiotage sur les marchandises est si effroyable, qu'il est difficile d'espérer de monter une affaire avec avantage. Vois et instruis moi plus en détail si tu veux que je réponde de même.

« Je vois de temps en temps la famille Maréchal et nous parlons toujours de toi et de ta femme qui est appréciée dans cette maison pour ce qu'elle vaut. Il a apporté ta lettre hier soir et je n'y étois pas. Je passerai chez lui demain pour la lui communiquer.

« Je ne suis pas en état de te donner actuellement les écrits de Roland. Lorsque les scellés seront levés je ferai une pacotille exprès pour toi.

« Je t'embrasse Bosc. »

« Villefranche 8 thermidor an 3.

^< Il y a déjà près d'un mois, Mon cher, que je suis dans cette ville fort occupé des affaires de ma pupille. Je ne t'ai pas écrit parce que j'ai toujours eu jusqu'à présent le désir et l'espoir de pouvoir t'aller surprendre en compagnie de ma pupille. Aujourd'hui il n'y faut plus penser. Les affaires se prolongent au delà du temps que j'avois à leur donner et ne prennent pas une tournure qui permettent des dépenses de pur agrément. La fille de Roland, comme beaucoup d'autres victimes, perdra la moitié, au moins, de la fortune qu'elle avoit lieu d'espérer avant la révolution. J'emporterai moins d'assignats que je n'en avois apporté et je vais probablement être obligé de sacrifier le produit du bien de campagne pour en conserver le fond, qu'un frère de Roland, cy devant moine, paroit vouloir aliéner, de sorte qu'Eudora sera

très gênée jusqu'à sa mort. Nous n'avons trouvé de meubles que dans le cabinet du Ministre. Le reste de la maison de ville et celle de la campagne en étoient complètement dégarnis. La vente s'en est fait il y a un an à un prix tel que les Boeufs qui ont été vendus 800 L. la paire me coûteront aujourd'hui 16000 L. et tout le reste dans la môme proportion. De plus le prix de cette vente qui monte au total à 3oooo L. nous sera remboursé, conformément à la loi, en bons applicables seulement à l'acquisition des biens des émigrés, de sorte que nous ne pourrons ni acquérir les animaux nécessaires à l'agriculture ni les meubles les plus indispensables pour un ménage. De quatre maisons meublées ma pupille n'a plus qu'une chambre où à part la bibliothèque et quelques objets d'art, les effets ne valent pas 1200 L.

Au reste j'ai lieu, dans notre malheur, d'être satisfait des dispositions des habitants de ce pays en faveur de la famille Roland. Beaucoup de particuliers avoient sauvé des effets et de l'argenterie. On nous a fait surtout à la campagne, un accueil fort tendre et on cherche les movens de nous faire oublier le dénuement où nous nous trouvons par les services que l'on cherche à nous rendre. Parmi les bonnes trouvailles que j'ai faites, je mets au premier rang les anciens manuscrits de la maman. Je ne les ai pas encore pu examiner, mais il n'y a pas de doute qu'ils fourniront matière à impression. J'ai retrouvé toutes les correspondances amicales depuis i5 ans et la tienne, quoique peu nombreuse y tenoit un rang honorable. Tu étois, par ces excellents amis, apprécié à toute ta valeur. Je n'ai pas cessé un instant depuis mon arrivée d'avoir le cœur plein de leur image; tous les papiers qui me sont passés par les mains m'ont donné

de nouveaux motifs de regretter leur perte; il est difficile d'allier autant de vertus à tant de talens. Je m'honorerai toujours de leur amitié plus que d'aucun autre événement qui me soit survenu. Je cherche comme je puis faire pour élever leur gloire à un degré encore plus éminent, car il me semble réellement qu'on ne les apprécie pas encore tout ce qu'ils valoient quelque soit l'estime qu'on leur accorde. Je ferai ce que l'amitié m'inspirera et <:ertes je ne négligerai aucune occasion si les circonstances me deviennent favorables,

« Je suis aussi satisfait de la petite que je puis le désirer. Elle ne mérite aucun reproche par sa conduite et elle a le désir de s'instruire. Je ne blâme en ce moment que l'insouciance de son caractère. Ce défaut qui n'est sensible qu'aux yeux de ceux qui prennent un véritable intérêt à son bonheur futur est grave à mes yeux, mais il tient à la nature de ses organes je ne puis pas chercher à l'affoiblir.

« Adieu je t'embrasse et présente mes hommages à ta

femme.

« Bosc. »

Dans la seconde moitié de juillet. Gosse s'était rendu à Paris pour ses affaires et comptait y trouver Bosc et sa pupille, mais ceux-ci étaient déjà partis pour Villefranche. Madame Gosse au reçu de la lettre précédente, navrée à la pensée que son mari ne les verra pas, écrit à Bosc et lui propose de faire elle-même la moitié du chemin de Genève à Lyon pour les rencontrer. Bosc lui répond :

« Villefranche s. Saône le 17 thermidor an 3.

« Si quelque chose, estimable citoyenne, pouvait me faire surmonter les obstacles qui s'opposent au désir que j'ai de vous voir, de faire connoissance avec l'épouse de mon ami, ce seroient les touchantes expressions de votre lettre, la séduisante proposition que vous me faites de faire la moitié du chemin. Mes regrets seroient augmentés, s'ils pouvoient l'être, de voir que mes affaires et mes finances ne me permettent pas de m'éloigner d'ici en ce moment. Je dois de préférence à tout plaisir, tel séduisant qu'il soit, m'occuper de l'objet qui ma amené, faire mes efforts pour conserver quelques revenus à ma pupille et quoique mes opérations soient fréquemment suspendues pendant plusieurs jours de suite, il faut que je sois là pour les reprendre lorsque cela se peut. Ce malheureux enfant perd plus de la moitié de sa fortune par l'effet des événements, elle devoit trouver quatre appartements meublés et elle n'a pas une chaise pour s'asseoir, pas un verre pour boire.

« Nous n'avons trouvé ici que la bibliothèque de son père qui n'a pas été vendue et quelques meubles de réquisition ou déposés chez des amis qui nous ont été rendus. Je croyois toucher en argent le produit d'une partie de ces meubles et le défaut de preuve de propriété pour son père les range parmi ceux de son oncle et entraîne le remboursement en Bons pour l'acquisition des biens d'émigrés. Les revenus des terres et de la maison sont confisqués par la même cause de sorte que je me trouve avec le peu d'assignats que j'avois apporté de Paris, pour faire face aux dépenses courantes, aux acqui-

sitions indispensables dans un aussi grand dénuement, et à mon retour les vivres seront très chers ici et quoique la campagne de ma pupille nous présente quelque ressource, je crains malgré notre économie [de] nous trouver dans l'embarras. Vous sentez que je dois redouter d'em^ prunter, que je dois éviter tout ce qui pourroit embarrasser davantage les affaires, nuire aux revenus futurs et aussi préférons nous nous restreindre et nous restreignons-nous dans nos dépenses. Je vis cependant toujours dans l'espérance de vous conduire mon enfant, de la mettre à portée d'apprécier vos vertus pour l'engager à les imiter; j'ai toujours le désir de voir votre intéressante cité, d'étudier le riche cabinet de Jurine, de fréquenter vos hommes instruits etc., mais l'exécution dépend d'événemens que je ne puis prévoir, que je suis forcé de mécontenter d'attendre. Je sens fort bien l'impossibilité où vous êtes de quitter votre maison en l'absence de votre mari, aussi sai-je apprécier toute la valeur de Vélan de votre amitié et serai-je le premier à m'opposer à ses effets.

« Je voudrois bien gronder votre mari de ne m'avoir pas fait part de son arrivée à Paris. Il nous auroit été possible, peut être de nous arranger de manière à opérer une entrevue en route. Je vais lui écrire, lui proposer de passer par Lyon et de s'arrêter quelques instans auprès de nous. Nous avons quatre chaises et nous ne sommes que trois, ainsi l'amitié peut encore se reposera nos côtés. Je me réserve de vous entretenir encore de cet objet lorsque j'aurai des bases.

« Je vous prie de dire à Jurine que je suis fort sensible à son mot de bienveillance; que j'ai un besoin moral de me remettre complètement bien avec mon ancienne

maîtresse, que je n'ai jamais abandonnée mais que la

situation de mon âme et ma position politique m'ont

forcé de négliger ; qu'il me seroit très agréable de faire

connoissance personnelle avec lui et avec son riche

7nuseum; que j'estime ses talens et ses vertus, etc. etc.

Veuillez enfin vous rendre mon interprète auprès de lui

et recevoir le doux baiser de l'amitié...

« Bosc. »

Gosse se décide, en retournant à Genève, à passer par Lyon, pour tâcher de voir ses amis. A Villefranche, il reçoit un billet de Bosc, qui a dû se rendre au Clos et l'engage à les y rejoindre. Les lettres suivantes font connaître Eudora, qui alors n'avait pas quinze ans.

Gosse à sa femme.

« Villefranche Fructidor 1795.

Chère amie

Tu vas être bien malheureuse ; je t'annonçois par ma ■dernière que j'avois déterminé Bosc et son intéressante pupille à m'accompagner à Genève; déjà nous nous préparions pour ce voyage d'amitié, lorsque des nouvelles de Paris sont venues renverser tous nos projets; il faut que Bosc se rende à Paris le plus tôt possible et qu'Eudora l'y accompagne. Je comptois partir hier pour Lyon, mais le départ a été renvoyé à ce matin dimanche. Je remporte d'Eudora des dessins imparfaits de sa bien agréable et douce figure et bien plus je conserverai ce que je ne

pourrai te communiquer une impression forte de la douceur de son caractère, de sa grande bonté, de la pureté de son âme et de son excellent jugement, je pourrai même dire de la finesse de ses pensées; il ne lui manque suivant moi, pour en faire une fille accomplie que de l'instruction en plusieurs genres à laquelle Bosc s'occupe chaque jour; elle est si désireuse de connoitre que je ne doute pas qu'elle ne remplisse bientôt le but précieux de ce digne ami.

« Bosc va s'occuper à réunir les œuvres de notre infortunée amie, je lui ai laissé mes Lettres sous la condition expresse qu'il me les rendra toutes en nature ; il y a ici un buste parfait de Roland dont il doit m'envoyer une copie en plâtre, que ne puissions nous en avoir de semblable du reste de la famille? nous les placerions dans le lieu le plus cher de notre demeure afin de vivre le pluspossible idéalement avec eux. Il n'existe qu'un très mauvais portrait en trois quarts de la Cit. Roland fait dans son jeune âge et ce portrait est certainement à laisser; les seuls donc qu'il y à avoir sont ceux en profil, j'ai trouvé une silhouette de grandeur naturelle assez bonne, la Cit. Roland est représentée devant une table d'où son mari lui tend la main pour recevoir d'elle une lettre, la jeune Eudora est derrière Roland lui présentant un bouquet de fleurs. Cet excellent et intéressant tableau en silhouette a été donné à Bosc par la Cit. Roland elle-même. Juge du cas qu'il en fait, il m'a promis de le faire copier.

Les momens que je passe ici sont délicieux, puissionsnous ne former avec ces bons amis qu'une même famille et c'est ce que j'espère voir se réaliser.... »

« Villefranche le Dimanche au matin.

« Je remis hier à Bosc et à Eudora les Lettres dont tu m'avais chargé pour eux; Bosc ne peut se déterminer à faire inoculer sa pupille qui suivant les apparences sera pour lui un jour d'un intérêt bien plus majeur, c'est du moins mon idée, car il faudroit qu'il fut un ange pour résister à tout ce qu'a de touchant et de tendre, les abords affables et les baisers donnés par la vertu personnifiée : le sentiment profond de la plus vive reconnoissance étant sans cesse exprimée fortement dans les bien agréables traits de la jeune pupille, la sensibilité particulière s'y réunissant ensuite doivent former dans ce respectable sujet une combinaison d'idées dont le résultat, suivant moi, ne pourra se terminer que par le désir de la réunion et cet espoir de parfait bonheur. »

Eudoj^a à Gosse.

« J'ai reçu la lettre que je désirois depuis longtems ; je craignois que la multitude de vos affaires, ne vous en fait oublier la promesse que vous m'aviez faite de m'écrire souvent; promesse qui avoit été bien flatteuse pour moi, puisqu'elle me prouvoit l'intérêt que vous preniez au développement de mes facultés morales et de mon instruction. Je vais satisfaire à vos premières questions; je voudrois être autorisée à dire, que l'idée que vous avez de moi est juste, mais si vous aviez vécu plus longtemps avec moi, vous auriez jugé mon caractère •et m'auriez aidé à corriger mes travers.

« Les principaux défauts qu'on me reproche, sont l'in-

souciance et le manque de confiance ; je no puis pas juger moi-même de l'étendue de ces défauts, ni vous expliquer leurs effets, par ce que je ne les sens pas moimême, ou que je les sens d'une manière différente des autres.

« L'insouciance, est un défaut qui paroit exister en moi beaucoup plus qu'il n'existe en effet, car souvent, je traite avec légèreté et sans conséquence, une chose qui mérite attention, et pour laquelle je m'intéresse réellement : ainsi, cette insouciance qui cependant existe à un certain degré, est je crois l'effet du peu d'habitude que j'ai de réfléchir.

« Le manque de confiance, est encore un défaut en moi, dont je ne connois pas les effets, car si je cache ce que je pense, je le fais sans intention et peut être cela vient-il encore de ce que je n'ai pas toujours été avec des personnes à qui je puisse me confier facilement, de sorte que j'ai pris l'habitude d'agir sans consulter. D'ailleurs vous pouvez en juger vous même et me faire part de vos réflexions à ce sujet, j'espère que de cette manière je pourrai parvenir à m'améliorer. Je crois avoir d'autres défauts, mais je ne puis vous dire de quelle nature ils sont, car je ne les connois pas assez moi-même pour cela. Je vais tâcher d'employer mon hyver le plus fructueusement qu'il me sera possible pour mon instruction ; • je fais de grands projets de travaux que j'espère bien exécuter; je compte apprendre l'anglois, car il y a longtems que j'en ai formé le désir et que je n'en ai pas trouvé l'occasion. Je continuerai la musique et le dessein. Je ne pourrois peut être finir par acquérir les connoissances que j'aurois acquise si je fusse restée à Paris, mais comme je pense ne pas rester longtems hors de

cette ville et que je désire à tout égard revenir ici, je ne perdrai pas de tems, ou du moins très peu. J'espère que mon absence ne mettra point d'obstacle à notre correspondance, je vais passer l'hy ver à Rouen ; Bosc vous instruira des raisons de ce voyage et vous dira pourquoi Paris qui m etoit odieux il y a quelque tems m'est agréable à présent.

« J'attends vos lettres avec impatience, je me fais une fête de répondre à vos questions. Je vous prie de m'écrire le plus souvent que vous le pourez c'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Je n'ai peut être pas entièrement rempli votre but; mais comme je vous l'ai dit, je ne me connois pas assez moi même pour pouvoir vous donner des détails précis sur mon caractère.

« Vous voudrez bien ainsi que votre aimable épouse^ recevoir mes respects et mes embrassements et me croire pour la vie votre amie. Ma bonne ^ est presque entièrement guérie, elle me charge de vous dire mille choses, sa dartre est passée mais elle ne sent pas tout à fait à l'aise; d'ailleurs elle se tourmente pour si peu de chose qu'il est difficile qu'elle soit longtemps dans son assiette.

« Eudora. » « Le 16 brumaire [ijg5].

* Marie-Marguerite Fleury, née à Amiens vers 1769, entra au service de Roland en 1781 ; arrêtée comme suspecte après la condamnation de sa maîtresse, elle passa 8 mois en prison. En 1795 elle reprit auprès d'Eudora sa place de fidèle servante.

Bosc à Gosse.

« Paris 20 Brumaire an 4.

... « Je ne puis penser en ce moment à la nouvelle édition des œuvres de notre amie. Il faut vivre et à peine le pouvons nous. J'envoye Eudora passer deux ou trois mois à Rouen chez les amies qui avoient recueilli son père, tant pour éviter d'être à charge à Creuzé que pour des causes qui nous sont personnelles et dont je te parlerai une autre fois. Elle a dû t'écrire hier. Je joindrai sa lettre à celle cv.

. . .« Je n'ai rien à t'apprendre de nouveau dans la science quoique je stimule un peu la Société d'histoire naturelle, depuis mon retour elle n'a encore rien fourni. On parle beaucoup des bons effets futurs du nouveau système d'instruction publique. J'y crois, mais dans un avenir fort éloigné. Je n'aime point l'institut Suprême.

« Adieu mon cher, j'embrasse ta femme. Nous avons été fort touchés Eudora et moi de ses nouvelles sollicitudes sur l'inoculation mais nous sommes restés dans la détermination négative. Je lui ai fait part des motifs dans , une lettre précédente. J'imagine qu'Eudora lui aura répondu positivement. B. »

« La lettre d'Eudora ne remplit pas tout à fait ton objet. Je l'ai blâmée de ne pas s'être étendue davantage. J'insiste pour qu'elle entre une autre fois dans de plus grands détails. Il ne faut pas se dissimuler cependant qu'elle pouvoit difficilement répondre d'une autre manière à ton interpellation. »

Eudora à M"^^ Gosse.

« Rouen 27 nivôse l'an 4.

« Pardonnez, respectable citoyenne, si je suis restée si longtemps sans vous écrire, plusieurs circonstances ont mis des entraves à mes désirs. Mon cœur n'a eu aucune part dans la suspension de notre correspondance, veuillez en être persuadé, ainsi que de la sincérité de mon amitié.

« Je suis ici depuis quelque tems, Bosc vous a dit pourquoi, mais l'étude diminue mes chagrins et je m'y livre entièrement. J'ai commencé l'anglois aussitôt mon arrivée, et je m'en occupe fortement. Je suis avec des amis et des amis comme il y en a peu, à qui je dois, et pour qui j'aurois une reconnaissance éternelle.

«'J'espère que vous voudrez bien ainsi que notre ami continuer les relations d'amitié qui nous unissent; j'ai besoin dans ma situation d'avoir des amis qui me soulagent et me soutiennent. J'espère trouver en vous, citoyenne cette amie qui voudra bien m'aider de ses conseils et me permettre de lui faire part des sentiments quixagiteront mon âme.

« J'avois le projet de répondre particulièrement à l'aimable lettre que vous m'avez adressée il y a déjà longtemps, mais elle s'est égarée dans mon voyage. Je la regrette parce qu'elle intéresseroit mon coeur, mais j'espère que vous voudrez bien m'en dédommager promptement.

« Je mène une vie ici bien conforme à mes goûts, je suis fort retirée et j'emploie mon temps le mieux qu'il m'est possible; d'ailleurs la société ici n'est pas fort

agréable, la plupart des habitans sont fort ignorans; à la vérité les environs sont fort agréables, mais je n'ai encore eu l'occasion de les voir qu'une fois car je sors très peu.

« J'ai désiré en venant ici continuer le dessin et la musique, malheureusement je crains bien que les trois mois que je dois y passer ne soyent perdus pour cet objet.

« Voilà déjà un mois bientôt expiré dans mon exil cela me donne du courage pour aller jusqu'au bout. J'attends ce moment avec impatieuce.

« J'espère que quand Bosc et moi seront libres et unis, nous pourrons courir avec vous sur vos montagnes, je le souhaite bien vivement, que ce tems vienne bientôt et je suis sûre que Bosc ne le désire pas moins.

« Je vais vous quitter aimable citoyenne, pour écrire un mot à Bosc. J'espère que vous voudrez bien me regarder comme une de vos meilleures amies et recevoir tous les deux les assurances d'une sincère amitié.

« Eudora Roland. »

Bosc à Gosse.

« Paris 10 nivôse an 4 de la Répub.

... « Eudora est depuis deux mois à Rouen occupée avec beaucoup d'activité à apprendre l'anglois. Je lui ai fait part des plaintes de ta femme et elle a dû les faire cesser.

« Dans la situation, où je suis avec elle, Mon cher, j'espère que tu excuseras la préférence donnée à Rouen sur Genève. Je voulais bien l'éloigner de moi, mais j'au-

rois craint de l'éloigner trop. Il falloit que je fus à portée et de recevoir fréquemment de ses lettres et d'aller la trouver si quelqu'événement l'exigeoit. Il falloit encore épargner des assignats car nous sommes tous deux fort gênés. Point de doute que s'il y eut une détermination de prise lors de ton passage à Villefranche, tu aurbis raison de me blâmer de ne t'avoir pas confié cette jeune plante, de ne t'avoir pas, ou mieux ta femme, établi le modérateur entre elle et moi, mais je combattois encore à cette époque, j'espérois encore surmonter mon penchant. Je te conterai un jour les progrès de ma passion, les efforts violens et longtemps continués que j'ai fait pour résister à la sienne. Je te ferai passer la lettre où je lui détaille tous les inconvéniens qui peuvent être la suite de notre union \ etc. etc. Elle persiste depuis près d'un an et si l'absence ne la change pas je compte l'épouser au printemps prochain. Que cela soit ou ne soit pas, notre liaison aura été fort utile, aura épuré son caractère, développé son goût pour l'étude, etc. Elle s'est singulièrement améliorée, au dire de toutes les personnes qui la fréquentent, depuis que nous nous aimons. Je fais usage avec succès de ma double influence pour l'affermir dans les bonnes voyes. Je ne suis pas un amant complaisant, mais un amoureux sévère auquel il faut plaire par la pratique des vertus sociales et l'étude des bonnes choses. J'ai si considéralement changé ses idées et sa conduite que sa mère ne la reconnoitroit pas si elle revenoit au monde. J'espère qu'elle sera une femme plus intéressante, plus distinguée que je ne l'avois cru d'abord. Il n'y a que son peu de goût pour écrire des

^ Bosc avait 07 ans.

lettres que je n'ai pas encore pu vaincre, mais comme cela tient à des causes qui me sont connues, j'espère y parvenir. Je me sens entraîné à continuer. Mon cher, mais il faut cependant finir. Je n'ai encore rien de décidé pour une place. Je ne veux toujours pas l'exercer en compagnie de brigands qui m'ont été donnés pour collègues. J'attends une détermination du Directoire exécutif où j'ai des amis. « Adieu, mon cher, bien des choses gracieuses à ta

femme. Je vous embrasse tous deux.

« Bosc. »

Bosc à Gosse.

« Paris 2 ventôse an 4.

... « Je prends un grand intérêt au rétablissement de la santé de Jurine. Je te prie de l'assurer que personne ne fait des vœux plus ardents que moi pour sa conservation. Je me suis remis aussi à l'entomologie avec autant d'ardeur que la situation de mon cœur et de mon esprit le permettent. Outre mon gagne pain actuel, l'ouvrage d'Olivier que je continue, je range ma collection dans l'ordre du nouvel ouvrage de Fabricius. J'étudie et intercale les espèces qui n'étoient point encore décrites. J'ai essuyé de grandes pertes comme je te l'ai dit; ma collection est encore actuellement assaillie d'ennemis; mais je me flatte que l'opération que je suis en train de faire la conservera. J'aurais recours à Jurine pour des doubles lorsque je serai à portée d'entretenir plus facilement mes correspondances scientifiques. Je suis trop gueux pour acheter des plantes de ton ami. Il faut que je borne à tâcher de garder ce que je possède.

« Je connois les avantages du carton pierre j'en ai vu des pièces assez grandes. Mon frère qui a publié sur cet objet il y a 6 ou 7 ans un mémoire dans le journal de Physique en a fait fabriquer. Il ne faut pas penser dans le moment actuel à monter une papeterie pour cet objet quelqu'avantageux qu'elle fût pour la France.

« On n'a tiré qu'un très petit nombre d'exemplaires de la liste des numéros gagnants de la loterie et ce faute de papier. Envoye-moi le N^ de la Série et je t'annoncerai ton sort.

« Eudora est toujours à Rouen, toujours occupant ses instans dans le silence du cabinet à cultiver son esprit, à former son cœur, et à penser à celui qu'elle aime. Je lui suis plus attaché que jamais parce que je la vois faire des progrès dans tous les genres, fixer son caractère d'une manière louable et développer sa sensibilité à un point dont je ne la croyois pas susceptible.

« Il y a déjà un mois et demi qu'elle est éloignée de moi, elle doit y rester encore le même temps, mais je ne puis résister à l'envie de l'aller voir. Je pars demain pour aller passer cinq à six jours avec elle. Bonheur dont je n'aurois pas pu jouir si je l'eus envoyée près de toi. Je te remets une lettre d'elle pour ta femme. Elle craint d'écrire des lettres parce qu'elle sent qu'elle n'a pas encore acquis la faculté nécessaire et qu'elle sçait qu on la comparera à sa mère. Adieu, Mon cher, joye et santé.

«J'embrasse ta respectable moitié.

« Bosc. »

Bosc à Gosse.

« Paris 9 Germinal an 4.

... « Actuellement je vais répondre à ta lettre article par article. Je n'ai point encore ma place et je ne la désire que comme ami de la liberté, comme pouvant encore concourir à affermir la révolution. Les circonstances actuelles la rendent presque nulle pour les avantages pécuniaires et extrêmement dure pour les désavantages politiques. Je n'en parle plus à Lépaux^ quoique je le voye souvent. J'attends en silence qu'il plaise enfin au directoire de chasser les gueux qui m'offusquent. Je gagne, en travaillant à l'entomologie d'Olivier, dix fois plus en numéraire, que n'en gagnent mes collègues en assignats au cours.

... « Eudora est toujours bonne, toujours curieuse de s'instruire pour me rendre heureux. Je compte la rappeler à la fin de ce mois pour ne nous plus quitter. Il est probable que nous irons faire les vendanges au Clos si les événements politiques ne s'y opposent pas et je te promets, pour peu que nous ayons quelques sols devant nous, d'aller passer quelques jours avec toi pour apprendre à connoitre ton excellente moitié, et étudier la collection de Jurine et autres.

« Je croyais t'avoir déjà parlé de l'exécution de ton projet. Sous l'Assemblée Constituante on avait accordé des privilèges exclusifs à temps aux inventeurs de nouvelles machines ou de nouveaux procédés. Sous la tvrannie de Robespierre on les a supprimés. Il faut donc une

• Lareveillère-Lépeaux,

nouvelle loi pour les rétablir et je ne crois pas que le moment de la solliciter soit favorable. Tu es en état par ta position et par la lecture des journaux de voir dans quelle situation nous sommes. Les embarras financiers augmentent journellement et les vrais amis de la liberté gémissent des moyens que l'on emploie pour la faire cesser. On force par des lois destructives du droit de propriété l'intérêt personnel de se mettre continuellement en opposition avec l'action du Gouvernement. On diminue chaque jour les amis de la République dans la classe du peuple. Je ne scais ou cela nous mènera, mais je crois que tu feras bien d'attendre encore quelque temps pour changer ta position, d'autant plus que la misère des gens riches ne leur permet plus les dépenses qui ne sont pas indispensables, et que la vente de tes eaux ne pourroit être que fort foible en ce moment. Au reste commande les démarches que tu voudras que je fasse et je les ferai. « J'ai vu ta maison^ l'autre jour. Diable, ce n'est pas une si petite maison. Elle est très agréable. J'y logerois volontiers mon Eudora si elle n'était pas si éloignée. Il y a de beaux appartemens, un beau jardin. C'est un effet dont le revenu ne doit pas être considérable, mais qui se vendroit bien dans un temps d'opulence. Je crois que tu feras bien de la garder pendant deux ou trois ans, et t'en défaire lorsque la révolution sera terminée. En ce moment tu n'en tirerois rien par l'espérance qu'ont les émigrés.

« Adieu j'embrasse ta femme.

* Gosse venait de gagner à la loterie, une maison d'émigré.

Bosc à Gosse.

« Paris 24 Prairial an 4.

...« Pour moi, Mon cher, je touchois au bonheur mais il s'est évanoui comme un songe. Je suis tombé dans un abîme de douleur dont je ne puis espérer de sortir. Juges en. Depuis un an Eudora répondoit à mon amour de manière à ne laisser rien à désirer que notre union complette. Nos cœurs s'étoient identifiés de manière à anéantir à mes yeux les inconvéniens de la différence de nos âges. Elle s'amélioroit rapidement sous le point de vue moral et me donnoit espérance qu'elle ne seroit pas un jour indigne de sa mère. J'étois le maitre d'en faire ma femme, elle me sollicitoit de lui donner enfin cette qualité, mais j'ai cru de mon devoir de condescendre aux désirs de Creuzé, et faire précéder notre union d'une séparation de quelques mois. Cela étoit d'ailleurs sage sous plusieurs rapports. L'excès seul pouvoit être ridicule. Enfin le temps fixé étoit expiré, nous devions nous rejoindre dans le courant du mois dernier, lorsque quelques jours avant le i^'", de nouveaux scrupules engagèrent la femme de Creuzé à me demander encore un délai. Je ne voulois d'abord pas m'y prêter. Mais enfin j'y ai consenti pour leur prouver ma reconnoissance. Je leur ai sacrifié mon bonheur présent dans l'espérance que je m'en dédommagerois au plus dans trois mois. Eudora a reçu cette nouvelle avec dépit, mais je ne me serois pas attendu que sa douleur tourneroit contre moi, amèneroit des aveux que rien ne m'annonçoient. Je t'envoye la copie des lettres qu'elle m'a écrit depuis le premier floréal tu verras dans celle du 9 si je n'ai pas dû

renoncer à sa main. En effet en m'aimant c'étoit un don qu'elle me faisoit, aujourd'hui ce n'est plus qu'un sacrifice. Les inconvéniens de la différence des âges se reproduisent avec toute leur plénitude. Je ne puis plus avoir confiance dans la permanence de notre bonheur. Juge de ma situation et plains moi. Je n'espère plus de bonheur avec elle et je ne puis concevoir de bonheur sans elle. Ses lettres postérieures à celle qui cause mes peines répettent toujours qu'elle n'a pas changé et la froideur de son sty^e et sa conduite me prouve qu'elle n'est plus la même. Tu jugerois la différence si je t'envoyois quelqu'unes de celles qu'elle m'a écrit cy devant. Elle demande du temps et ne met aucun obstacle à mon départ. La dernière seule est un peu affectueuse. J'ai été près d'un mois sans lui écrire et si je l'ai fait c'est que j'espérois que la reprise de notre correspondance adouciroit mes maux. Elle n'a fait que les agraver. Aujourd'hui je suis décidé à aller chercher des distractions parmi les sauvages de l'Amérique. Je sollicite un titre politique pour aller à Philadelphie. J'attends avec anxiété l'exécution des promesses de Lepaux à cet égard. Je n'ai plus rien qui m'attache à la France. Mes amis sont tous morts ou éloignés de moi par la révolution. Ma qualité de Girondin me prive des places auxquelles j'aurois lieu de prétendre. Aucun des avantages que j'espérois de la révolution ne se présentent. La corruption et des intrigues plus viles que sous l'ancien régime se montrent partout. Celle qui m'avoit promis des consolations, qui vouloit me dédommager de toutes mes pertes m'abandonne. Que puis-je faire de mieux? Mourir peut-être! Ainsi, mon cher, après avoir bravé les passions dans l'âge ou il est permis d'en avoir, je me vois à 87 ans victime d'un

enfant dont je n'avois voulu être que le père, et des amisde i6 ans, sur lesquels je m'étois plu à concentrer toutes mes affections, me sacrifient à des convenances sociales. Ma conduite ne me reproche rien et quoique j'aye à me plaindre de l'injustice des hommes je n'en ferai pas moins des vœux pour leur amélioration morale et politique. Je veux seulement me séquestrer de leur société. Ne plus vivre qu'avec moi et avec la nature, si je puis reprendre assez de force, pour la considérer encore. Dans l'état actuel, je ne suis capable de rien, je ne m'occupe depuis un mois qu'à faire le tour de ma chambre et à aller de ma table à mon lit et de mon lit à ma table. Louvet et sa femme sont les seuls amis que je voye et chez lui j'ai trouvé quelque consolation. Ils ont éprouvé aussi des passions ! Les efforts que je fais pour surmonter mes peines ne servent qu'à m'épuiser et la misère qui me talonne broche par dessus tout.

« Mais en voila assez. Conserve moi toujours quelque attachement. J'emporterai dans l'autre hémisphère la douceur d'avoir encore un ami dans celui-cy.

« J'embrasse ton excellente moitié.

« Bosc. »

Copie de la main de Bosc, des lettres qu'Eudora lui a adressées de Rouen et qu'il envoie à Gosse avec sa lettre du 24 Prairial :

« Rouen i^^ floréal 9 h. du soir.

« Bonsoir, mon ami, j'ai besoin de causer un peu avec toi ce soir. Je suis triste. J'ai versé des larmes amères et quoique mes regrets soyent inutiles, ils ne peuvent s'effacer de mon âme. Tes lettres m'ayant rendu mélancolique, j'ai pris la 4*= partie de Vappel et loin de me calmer elle a augmenté mes peines. J'ai pensé que si j'avais papa

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ou maman il n'y auroit pas d'obstacles à notre bonheur, il ne seroit parlé ni de voyage ni de chose semblable. Ensuite en lisant la manière dont maman avoit employé les premières années de sa jeunesse j'ai regretté que les miennes n'ayent pas été employées de même et j'ai pensé que s'il en avoit été ainsi je serois plus propre à faire ton bonheur. Mais aussi quelle différence dans la situation ! maman n'avoit pas éprouvé à mon âge mes malheurs, elle n'étoit pas privée de ce qu'elle avoit de plus cher au monde ! Enfin mon ami si un cœur sensible et un entier dévouement peuvent faire ton bonheur tu trouveras en moi les moyens pour cela.

« Mais parlons un peu de nos affaires. Il est nécessaire que j'aille à Paris sur le champ. Je le dois à Justamond qui a pris tous les arrangemens convenables à ce projet. Je te prie en grâce de faire entendre cela à maman Creuzé. En suivant ton idée d'aller passer quelque temps au Clos, elle n'aura aucune objection à faire. Je lui écrirai demain pour lui faire sentir encore plus vivement cela. Quoi que dans le principe les craintes soyent des absurdités, qu'on dira toujours la même chose à quelque époque que nous nous marions, il faut se conformer aux convenances qu'elle juge bonnes. A mon arrivée à Paris je travaillerai fort et ferme et j'espère que tu auras lieu d'être content de moi lorsque tu y reviendras.

« Mais l'heure avance. Adieu cher ami je t'embrasse tendrement et suis pour la vie ta petite femme.

« du 3 floréal.

« J'ai reçu, mon aimable ami, ta petite lettre et je t'avoue que je voudrois être à demain pour scavoir comment va ta santé, elle m'inquiette et cependant j'espère

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que ce ne sera rien. J'imagine que ma lettre aura fait effet. J'en ai écrit une seconde pour communiquer le projet de ton voyage au Clos ou à Servin. Il est bien cruel d'être assujetti de cette manière et de pouvoir faire un pas sans craindre la censure d'autrui. Il faut nous en aller en Amérique. »

— « Suit des détails d'affaire.

« Adieu mon cher Minet instruit ta petite amie de lëtat de ta santé tu scais qu'elle n'a rien de plus cher que toi.

« Je t'embrasse bien cordialement et suis pour la vie ta bonne petite femme. « E. B. »

« du 5 floréal.

« Enfin les lettres que j'attendois avec une si grande impatience sont arrivées. Elles m'ont fait verser plus d'une larme mais puisque les raisons qui sont mises en avant sont pour ton intérêt, je m'y soumets avec résignation. Je vois que dans tout cela moi seule serai la victime. Les talens qui auroient pu convenir à mon bonheur seront sacrifiés. Mais ces reproches ne doivent pas sortir de ma bouche, si je fais des sacrifices ils sont pour toi, ainsi point d'objection.

« Je t'envoye la lettre de maman Creuzé. L'article qui te concerne je le trouve juste, je l'approuve, mais à l'égard du dessin et de la musique la manière dont elle m'en parle m'impatiente et me déplait à un tel point que je ne scais pas ce que je ferois si j'écoutois mon indignation. Je n'oublirai pas que maman vouloit me donner un talent dans le cas où une circonstance funeste me priveroit de ma fortune et c'étoit le dessin qu'elle avoit choisi. Il me seroit encore possible d'espérer actuellement de grands progrès puisque bien d'autres femmes sont devenues peintres plus âgées que moi. Enfin il faut y renon-

<:er, mais je t'avoue que ce sacrifice m'a coûté cruellement •et que ce sera un sujet de regrets éternels.

« Peut être dans trois mois pourrai-je retourner à Paris. Il y en a déjà quatre que je suis ici et qui scait si on ne m'y laissera pas expirer l'année. Si je pouvois au moins m'épancher dans le sein de lamitié! mais je me vois absolument isolée, abandonnée et ne trouvant de consolation que dans mon propre courage et l'idée que ce que je fais est pour ton bonheur et pourra y contribuer un jour. Je n ai plus de papier. Je n'ai plus de livres à lire. Je voudrois... je voudrois... Je ne scais trop ce que je voudrois. Je pleure de n'être pas plus instruite et je n'ai de courage à rien. J'aurois besoin que tu me traces un plan •de conduite relativement à mes études comme à un enfant, que tu m'indiques les livres que je dois lire. Ma tête ne peut plus me conduire et je suis toute sotte. Le ^courage ne m'a cependant pas abandonné et j'espère que je me sentirai mieux demain. Tu scais que la dernière nouvelle qui m'annonçoit le retard de mon voyage a été reçue par moi avec courage, il est vrai que j'avois conçu de l'espérance, mais à présent je n en ai plus. Ta santé m'inquiette beaucoup et tu n'as pas une amie pour te donner des soins. Adieu mon tendre ami. Je t'embrasse -et suis pour la vie ta bonne petite femme.

« du 7 floréal.

« J'ai reçu hier. Mon cher ami, la lettre qui m'annonce ta prochaine venue. Je t'engage à arriver le plutôt possible, tu ne peux douter du plaisir que tu nous feras. Viens donc tout de suite, profite du bon conseil qu'on t'a donné. J'ai reçu aussi une lettre de papa Creuzé qui .m'annonce son voyage de Chatellerault, ainsi voilà six

mois encore que je passerai ici. Nous causerons de cela quand tu seras ici. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'on dit toujours la même chose. Le projet de voyage en Amérique me paroit toujours délicieux mais je pense bien comme toi que les circonstances ne nous permettent pas de le faire. »

— « Suit des détails d'affaire.

« Adieu mon ami je t'embrasse tendrement et suis pour la vie ta femme. E. »

« du 9 floréal.

« Ta lettre m'est parvenue, Mon ami, au moment où je réfléchissois sur ma destinée, sur la tienne, sur les avantages et les inconvéniens de notre union ; certainement les uns et les autres existent. Il s'agit de les balancer. Tu scais ce que je t'ai déjà dit la dessus et je veux encore te le répéter.

Avant mon voyage pour Villefranche, au moment où j'ai reçu la lettre qui me déclaroit tes sentiments, je n'en avois aucun pour toi que ceux de l'amitié; mais en réfléchissant à ce que tu souffrois, à ce que tu avois fait pour moi, je me regardois comme t'appartenant et ce don me paroissoit encore léger en comparaison de tes actions. Insensiblement je me suis attachée à toi comme à l'être auquel je devois unir ma destinée; je t'ai regardé comme le seul homme qui put me rendre heureuse et celui auquel je devois un jour m'unir. J'ai pensé qu'un engagement envers un autre ne pouvoit ni ne devoit avoir lieu et c'est ainsi que je t'ai aimé. Je n'ai pas éprouvé ce qu'on appelle une passion, mais un sentiment tendre mêlé de respect et de reconnoissance t'a montré à mes yeux au dessus de tout autre être. Certainement mes sentimens ne varieront jamais parce que mon

attachement est fondé sur des bases solides. Je te regarderai toujours comme mon meilleur ami et comme celui dont je dois faire le bonheur. Je scais qu'il est entre mes mains. Tu peux le regarder comme certain et si le sort de chaque individu étoit aussi bien disposé et en d'aussi bonnes mains il seroit sûr du succès. Rétablis ta santé mon ami et viens me voir, tout le monde sera bien aise de te voir. A l'égard d'une disposition positive je n'en puis prendre en ce moment. Nous en causerons lorsque nous serons ensemble. Cependant il ne faut rien presser qui puisse blesser les opinions de papa et de maman Creuzé. Je causerai demain avec toi mon ami, sois sûre que je ne suis pas ingrate. Je t'en donnerai la preuve et si je n'éprouve pas pour toi l'amour que tu as pour moi tu verras que mon attachement sera sans bornes et j'espère qu'aucune passion d'aucune espèce ne viendra troubler le bonheur que je veux te faire goûter. Je veux et je dois te tenir lieu des pertes que tu as faites à la révolution. Tu t'est sacrifié pour moi; tu as exposé tes jours pour sauver les miens et je ne serois pas reconnoissante ! Non! non ne me crois pas ingrate et sois sûre que j'employerai tous les moyens possibles pour te rendre heureux. Je te connois tu m'aimes, hé bien je me donne à toi, je me dévoue entièrement. Ma principale occupation sera de chercher à te faire couler des jours heureux et paisibles en attendant ce moment viens me voir, ménage ta santé et espère dans l'avenir.

« Montre si tu veux cette lettre à maman Creuzé afin qu'elle soit persuadée que je ne ferai rien sans son consentement et que ce sera toujours un bonheur pour moi de suivre ses volontés. Adieu je t'embrasse.

« Eudora. »

« du II floréal.

« J'aixecu hier, mon ami, la lettre qui m'annonce le retard de ton arrivée et la conférence que tu dois avoir avec maman Creuzé. Je sens combien ta position est désagréable et ton état d'incertitude gênant, mais il ne faut rien presser, la précipitation m'eff^raye nous causerons de tout cela bien mieux lorsque n*as serons ensemble, mais dans tous les cas je te demande du temps, tu dois sentir toutes les raisons qui m'en font t'en demander. Il est certain que si tu avois une place et que tu fus fortement occupé le temps te paroitroit moins long et tu pourrois attendre avec plus de patience. Je ne puis t'écrire plus longuement aujourd'hui. Je suis pour la vie ton amie. « E. »

« du 17 floréal.

« Malgré la defl'ense de ne plus t'écrire. Mon ami, je ne puis m'empécher de te désabuser. J'étois bien loin d'attendre la lettre que j'ai reçue hier. Je vois que tu as mal entendu la mienne. Ton cœur blessé t'y a fait voir des choses qui n'y étoient pas. Je ne t'ai pas dit que je ne t'avois jamais aimé j'en suis aussi sûre que si j'avois le papier devant les yeux. Au reste je soumets ma lettre au jugement de tes amis et des miens. Je leur demande ce qui a pu t'off'enser. Est-ce de t'avoir dit que je n'avois pas éprouvé une passion ? Ne peut-on pas aimer sans passion?

« Réponds moi je t'en prie mon ami et explique moi cette énigme. Je vois que ta vivacité t'a seule dicté cette lettre et j'espère qu'un moment de réflexion t'aura fait regretter de l'avoir écrite. Pense donc que j'aurois ton malheur à me reprocher toute la vie et que ce seroit un souvenir qui empoisonneroit mes jours. Pourquoi ne

veux-tu pas être heureux quand je puis faire ton bonheur? Pourquoi me refuser la douceur de te prouver ma reconnoissance et de te montrer tous les sentimens dont je suis pénétrée. Je ne scais si tu as fait part de tes nouveaux projets à quelqu'un. J'imagine que non et j'espère que tu les chasseras promptement de ton imagination.

« A l'égard des arrangemens que tu veux que je prenne regardant mes affaires je ne crois pas devoir y répondre.

« Adieu mon ami réfléchit et fait moi part du résultat. Considère bien qu'en faisant ton malheur tu me mets dans le cas d'éprouver des regrets éternels d'avoir négligé le bonheur d'un homme à qui je dois tout l'honneur la vie et la fortune. Adieu je serai toujours ton amie.

« 5 Prairial.

« J'ai reçu hier ta longue lettre, Mon bon ami, et je n'ai qu'une chose à y répondre. C'est à l'égard de la nomination d'un nouveau curateur. Ton départ ne paroit pas encore décidé. Si tu restes, il n'y a rien à changer à ce qui est. C'est toi que je destine à être mon époux et tu dois rester mon tuteur jusqu'au moment où tu le deviendra. Si tu pars nous verrons ce qu'il y aura à faire de mieux. Tu remettras tes pouvoirs à un ami et à ton retour tu me trouveras telle que je suis à présent. D'après cela c'est à toi à juger de mon cœur.

« Adieu mon ami, tranquilise toi, ne me fait plus de reproche et juge moi mieux. Ton amie. « E. »

« Prairial.

« J'ai reçu hier une lettre de toi, mon ami, et je ne croyois pas que tu persistas dans ta détermination après la dernière que je t'ai écrite. Je suis désespérée de te voir dans cet état et je n'ai qu'une chose à te repe;:ter; c'est

que je suis toujours la même pour toi, que je n'ai pas changé et que je suis prête à faire tout ce que tu voudras. D'ailleurs pour ton honneur, ta réputation et la mienne, les choses étant au point ou elles sont, il ne nous est pas permis de reculer. Ces raisons là jointes aux autres doivent t'en dire assez et plus que je ne puis le faire. Mon bonheur dépend de toi, je te l'ai dit plusieurs fois et je te le repette encore.

« Adieu je t'embrasse. « E. R. »

« Je reçois à l'instant ta lettre mon bon ami, et je ne puis m'empêcher d'y répondre sur le champ, tes reproches sont si injustes qu'il ne m'est pas possible de les supporter. Est-il possible que tu me croye capable de cette insouciance dont tu me blâmes? tu me connois bien mal si tu penses que mon âme peut être calme en voyant l'état de ton cœur. Non juge moi mieux et ne me crois pas ainsi. Il est vrai, cher ami, que je suis la cause de ton malheur, mais la cause innocente et je ne m'en consolerai jamais. Avoue que si tu avois pris les choses telles qu'elles étoient tout seroit encore dans le même état. Mais tu les as prises telles que tu craignois qu'elles ne fussent et comme ton imagination te les a représentées. Ton cœur blessé te fait voir tout en laid et tu l'épouvantes des fantômes que toi même a produit. Va je te plains plus que tu ne penses et je partage tes peines plus que tu ne crois.

« Cette demande que je veux te faire et qui t'effraye tant n est pas si terrible que tu le crois. N'imagine pas que je veuille te priver de ce que tu as de plus précieux et comment voudrai-je t'ôter mon portrait tandis que je ne t'ai pas ôté de mon cœur!

« Ce que je désire est de vouloir bien faire une relation

de ton voyage. C'est la seule chose que je te demande et de me faire le plan d'étude et de conduite dont je t'ai parlé.

« Je te prie, Mon cher ami, à l'avenir de mieux me juger et d'être bien persuadé que mon cœur est sensible à tes maux. Si je pouvais te dissuader et te faire sentir combien tu as mal pris cette fatale lettre, je croirois avoir beaucoup fait et mon cœur se glorifiroit d'avoir pu te faire connoitre mes vrais sentimens. Mon bonheur dépend de ta décision ; je te l'ai dit tant de fois que tu devrois être bien persuadé de cette vérité. C'est à toi de le faire et de me rendre heureuse.

« J ai communiqué mes intentions à papa et à maman Creuzé ainsi ils peuvent t'en rendre compte.

« Adieu, Mon cher et bon ami, je t'embrasse bien sincèrement et suis pour la vie ta meilleure amie.

Gosse écrit aussitôt à son ami, mais sans comprendre que c'est l'idée de sacrifice que Bosc ne peut supporter, il veut « combattre sa passion et la raisonner avec lui ». Il trouve qu'Eudora n'a pas tort et que son ami peut trouver le bonheur auquel il aspire, « dans cette union d'estime de deux vrais amis de sexes différents ».

A quoi Bosc t^épond :

« Paris 17 messidor an 4.

« Je croyois, Mon cher, que tu avois de moi une meilleure opinion que tu ne m'en témoigne dans ta dernière lettre. Certainement j'aime Eudora avec passion, et je

scais qu'il me sera difficile de retrouver le bonheur qu'elle m'a fait perdre, mais certainement elle ne sera plus jamais ma femme .quelque permanence de volonté qu'elle y mette. Elle m'a aimé et aimé aussi vivement que je pouvois le désirer à son âge et cet amour seul pouvoit autoriser notre union à mes yeux et aux. yeux des personnes raisonables. Dès qu'elle ne voit plus notre mariage du même oeil, dès que c'est un sacrifice qu'elle me fait, je dois le refuser et je le refuse. Il ne me seroit plus possible de trouver ni de lui procurer le bonheur. Je n'ai point cherché à alimenter cet amour de sa part, au contraire j'ai fait ce que j'ai dû pour n'être pas accusé de séduction, j'ai agi contre les intérêts de mon bonheur, d'une manière directe en m'imposant des privations et d'une manière indirecte en subordonnant ma volonté à celle de Creuzé. Il paroit que tu n'avois pas sous les yeux ses lettres lorsque tu m'a répondu, car tu aurois vu que ce n etoit pas moi qui lui imposoit le sacrifice de ses goûts et de ses talents bien au contraire, c'est Creuzé qui vouloit la fatiguer pour la séparer de moi, qui lui aura fait perdre six mois de son temps pour me rendre malheureux le reste de mes jours. Tu aurois également vu que ce n'est pas moi qui lui proposoit d'aller en Amérique, que c'étoit elle qui, lorsqu'elle m'aimoit encore et qu'elle se dépitoit des obstacles qu'on mettoit à son retour me demandait de l'y conduire et que j'ai rejette cette idée comme impraticable au moment actuel, pour elle. Tu aurois également vu si tu avois bien compris la mienne que je ne suis pas assez vil pour spéculer sur la fortune d'une femme et que si Eudora m'apportoit des revenus territoriaux, je pouvois espérer de lui en fournir deux ou trois fois plus d'industriels. Si j'ai employé le

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mot perte de fortune, j'entendois la nécessité où j'étois de refuser la place d'administrateur des postes, place au 3^ rang dans la répiiblique, parce qu'on m'y vouloit conserver pour collègues des hommes immoraux.

« Je scais qu'un homme qui a des bras et une tête ne manque jamais de subsistance quand il est modéré dans ses désirs et qu'il ne craint point le travail. Je scaurai bien me procurer le nécessaire dans tous les lieux où je pourrai développer mon industrie et j'aurois bien scu le lui procurer à elle même, comme je l'avois projette, si les événements ne l'avoient pas fait rentrer dans son bien, et à cette époque je n'étois pas amoureux d'elle, ni elle de moi, je ne la considérois que comme le rejetton de mes amis, comme mon amie elle-même depuis son enfance.

« Ta morale n'est point la mienne. Je ne veux pas être vertueux pour en être payé après ma mort, mais je veux continuer à haïr les hommes qui font, pour leur intérêt mal entendu, le malheur des autres. Je les pourchasserai partout ou je les rencontrerai et me sauverai, comme je fais en ce moment, lorsque je m'apercevrai que mes moyens ne répondent pas à mes désirs, que mes efforts sont inutiles. Je laisse la liberté dans un état d'incertitude très affligeant pour ses vrais amis, mais il ne m'est plus posible de la déffendre. Je vais la chercher dans un pays ou elle existe réellement et ou j'espère être distrait de mes chagrins par l'observation des objets de la nature que je ne connois pas encore.

« Je pars après demain pour Bordeaux et le lodu mois prochain je ne serai plus sur le territoire d'une patrie que j'aime toujours mais où je ne puis plus être heureux,

« Je te salue « Bosc.

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« J'ai envoyé ta procuration à Fontanes. C'est le Maire imprimeur du bonhomme Richard qui reste chargé de la mienne et de mes effets. Dis à Jurine que je me ferai un plaisir, si l'état de mon cœur le permet, de lui faire des envois d'insectes de Caroline et autres contrées. ^ »

Le roman finit là. Bosc partit pour l'Amérique où il resta deux ans. Quand il en revint, il obtint, par son mérite comme naturaliste, la place d'Inspecteur des pépinières.

En 1806, il fut nommé membre de l'Institut. Il s'était marié en 1799 avec une cousine, il eut plusieurs enfants.

Quant à Eudora, elle épousait, six mois après la rupture, le fils du Girondin Champagneux, jeune homme âgé de vingt ans, qui l'emmena vivre dans le Dauphiné. Sa correspondance la montre menant une existence tranquille, uniquement occupée des soins donnés à ses deux filles. Eut-elle des regrets ?

Voici un fragment d'une lettre qu'elle adressait de Paris en 1822 à M'"^ Gosse :

...« Vous avez reçu une visite intéressante^ et qui l'a été pour moi au plus haut degré; après vingt ans d'absence, revoir mon tuteur l'ancien ami de mes parents, au mo-

* Il est curieux de comparer les lettres qui précèdent avec celles qu'échangaient, avant leur mariage, le père et la mère de Eudora, et que vient de publier M. Cl. Perroud : Roland et Marie Phlipon, Lettres d'amour de 1747 à 1780, Paris,

'-^ Bosc était venu à Genève.

ment où je le croyois fort éloigné de moi, cet événement, car c'en étoit un, ne pouvait que produire en moi une violente émotion, aussi en ai-je été fortement ébranlée; notre attachement mutuel ravivé par cette entrevue a donné lieu à une correspondance suivie qui est pour moi d'un grand prix... »

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