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CHAPITRE XVIII

Paris après la Révolution,

Dans les premiers mois de l'année 1795, Genève souffrit encore des suites de la Révolution, des rixes surgissaient à tout propos entre Patriotes et Englués. On ne cessait de craindre les menées des Montagnards, qui n'avaient pas perdu l'espoir de voir Genève annexée à la France (*). Cependant les hommes de bonne volonté s'unirent pour rétablir la concorde, les jugements révolutionnaires furent annulés, un acte de paix fut proclamé. Tous les bons citoyens, à quelque parti qu'ils appartinssent, avaient résolu de faire des concessions à leurs adversaires et de jeter un voile sur le passé. De nouveau des banquets populaires égayèrent les rues, de

(*) L'administration était encore mal organisée, et si plus tard, sous la domination française, on devait dire que l'herbe poussait dans les rues, on pouvait voir en 1796, dans les mêmes rues, les pourceaux cherchant pâture en liberté. Voir Pièce Annexe XVI.

cercle à cercle on fraternisa, oubliant toute haine. Puis une assemblée générale nationale fut convoquée à Saint- Pierre, qui allait être rendu au culte public, après avoir été le Tejnple des Lois pendant la période précédente ; les cloches sonnèrent, le canon de paix tonna, ce fut un beau jour pour la République (24 sept. 1795).

Gosse, on l'a vu, avait fait un voyage à Paris en 1795 ; il devait y retourner plusieurs fois dans les années qui suivirent. C'était pour lui un plaisir toujours nouveau, que de quitter momentanément ses affaires de Genève, pour prendre la diligence de Paris. Tout de suite son humeur changeait; il écrivait gaiement à sa femme les détails du voyage, lui envoyait des vers, exagérait ses aventures.

Cette fois, il part encore avec l'idée de fonder un commerce d'eaux minérales et avec l'arrière-pensée — si le Comité de Salut Public accueille favorablement sa découverte de cuir imperméable à l'eau et appuie d'un subside l'établissement qu'il projette — de venir se fixer en France pendant un certain temps. Ha, en outre, plusieurs autres inventions à soumettre à l'Institut. Son esprit sollicité par toutes les découvertes modernes spécule sans trêve.

Gosse a toujours beaucoup d'illusions sur les hommes -et les choses. Pour lui, le gouvernement d'un peuple qui -est arrivé à secouer le joug héréditaire et à proclamer les droits de l'homme, ne doit être animé que de sentiments nobles et généreux, ce gouvernement ne peut faire autrement que d'appuyer et de mettre en valeur les découvertes destinées à contribuer au bonheur des humains.

Son ami Fourcroy l'encourage. Il a conservé à Paris •de nombreuses relations, surtout parmi les naturalistes

rencontrés autrefois chez Jean Thouin. Cette fois il descend dans la famille de M. Maréchal (rue Seine-Victor, No II).

Pierre-Sylvain Maréchal, ancien sous-bibliothécaire au Collège Mazarin, avait perdu sa place en 1788 pour avoir publié, sous le pseudonyme du Berger Sylvain, dans Le Livre échappé au déluge, des choses trop hardies contre les rois. Il fut depuis lors attaché au Muséum d'histoire naturelle comme préparateur et dessinateur. C'était un ami de Jurine.

Le père de M"^^ Maréchal avait été peu de temps auparavant très bien reçu à Genève par Henri-Albert. Celuici à son tour reçoit l'hospitalité à Paris.

Les fragments de lettres qui suivent ont été choisis parce qu'ils donnent quelque idée de la vie de Paris après la grande secousse, en même temps qu'un aperçu des conditions matérielles et des mœurs familières des bonnes gens de ce temps-là.

« 20 juillet 1795.

« Ma bonne amie 1 J'arrivai à Paris hier dimanche à 6 heures du soir; j'ai su si bien ménager ma santé dans la route, que je me trouve pour ainsi dire mieux portant que je n'étois à mon départ. Voici le régime que je m'étois prescrit et que je conseillerois à tout voyageur. Le matin à 4 ou 5 heures je mangeois environ une once de chocolat et je buvois une verrée d'eau ; à midi ou une heure, je faisois encore mon repas dans mon cabriolet

avec un morceau de pain d'environ 6 onces. J'avois acheté à Nyon 4 1. de pain à 9 sols dont j'ai encore au moins demi-livre et autant de viande, soit veau avec un peu de saucisson. (J'ai acheté en route 3 1. d'excellent veau cuit, à 6 L.* assignats dont il me reste plus d'une livre) et deux verrées d'eau ^ le soir au lieu de souper à table d'hôte je me faisois préparer une soupe quand il étoit possible au bouillon avec un peu de pain. J'entremêlois tous mes repas d'environ une once de la petite portion de gâteau qui étoit pliée dans du papier. J'ai trouvé que cette dose d'alimens étoit très suffisante pour me soutenir allègre et en santé et j'ai jugé par là combien ordinairement je mangeois de choses inutiles à mon existence. Un avantage qui accompagnoitce bon régime, c'est qu'après avoir donné 100 L. au conducteur, i5 L. au postillon, avoir acheté à Dijon pour 225 L. de livres, je me trouve ce matin avoir de bon 12 L. sur les assignats que tu m'avois remis; c'est à dire que j'ai en portefeuille, soit en bons assignats 108 16, plus en assignats royaux 3, 161, en tout 13,917, au lieu de i3,9o5 que se montoit la somme des assignats remis.

« Voilà des détails qui ne sont peut être pas très bien à leur place ici et il me semble te voir impatiente d'apprendre mille choses plus importantes pour toi.

... « M'" Maréchal vint se rendre à la descente de notre voiture; c'est un petit homme dont la physionomie effilée et maigre n'annonce pas sûrement ce qu'il est, c'est du moins ce que je puis en juger d'après la conversation que j'ai eue hier avec lui. »

Suit le récit de l'accueil aimable que lui fait madame

1 L. = livre.

Maréchal et la description de la chambre luxueuse qu'on lui a destinée :

« Un lit seulement trop mol... et jusqu'à un bassin à barbe et un secrétaire où étoient rassemblés tous les objets propres à faire mon courrier. Le jardin donne sur cette chambre qui est à plein pied et ce n'est pas ce qui en fait le moindre agrément quoiqu'il y ait un entassement de plantes sans ordre; une belle allée ombragée le termine et contient principalement de la vigne et peu de légumes ; il peut être aussi grand que Test la place de Longemale depuis ma boutique à la Grenette. Les logemens sont très vastes puisqu'il m'a paru être possesseur d'une maison entière....

« Bosc et la jeune Eudora sont partis depuis une loaine ^e jours pour Lyon et Villefranche. Je crains beaucoup qu'ils ne soyent pas de retour avant mon départ que je vais fixer pour être rendu au plus tôt à Genève le 10 ou le II d'août....

« On a été encore avant hier sous les armes, au sujet du Réveil du peuple chanté par un parti et défendu par l'autre; cependant comme la grande masse de ceux qui ne veulent ni Rois ni de Terroristes l'emporte, la tranquillité est revenue promptement. Le pain se vend i6 L. la livre poids de i6 onces et cependant on rit, on chante, on danse ; on va à la comédie, on se promène comme dans un tems prospère ; la seule chose qui m'ait beaucoup frappé, c'est de ne plus voir de voitures de particuliers et peu de fiacres, qui coûtent pour une course 3o L., les dames et les messieurs élégamment habillés vont dans les promenades du dehors de Paris dans de chétives carrioles, mon char à banc seroit ici un équipage brillant, j'ai bien des regrets de ne l'avoir pas mené ici;

j'aurois pu nourrir mon cheval pour environ 20 L. ou 20 sols de france par jour, j'aurois épargné beaucoup de tems et bien des frais de fiacres. Le peu que j'ai vu de Paris par le trajet que j'ai fait en fiacre depuis le lieu des diligences à la demeure de M^ iMaréchal ne m'a donné aucune idée triste.

« J'oubliois de te parler de la petite enfant gâtée [Athénaïs Maréchal] elle me paroît très bien portante, la farine de blé de Turquie et les grus destinés pour elle ne feront sûrement pas tout l'effet agréable que tu attendois, du moins les grus n'ont pas paru faire beaucoup de sensation il y en a à Paris assez abondamment. Ce qui fait croire à la famine à Paris, c'est la disette de pain et que les Parisiens ne peuvent s'en passer.

« Je vivrois à Paris sûrement à meilleur marché qu'à Genève. La plupart des ouvriers sont plus heureux que ci-devant, aussi paroissent-ils régner, leur paye est augmentée hors de la proportion de ci-devant. Les rentiers sont ceux qui sont le plus à plaindre.

« Adieu ma bonne amie, je pense qu'André est sage, qu'il dit bien sa leçon et qu'il ne polissonne pas sur la galerie. S'il n'étoit pas sage je me dirigerois comme un éclair auprès de lui, embrasse le tendrement pour moi.

« Louise et son rare attachement pour nous sont bien souvent dans ma mémoire.

« Le bon M. Butté est bien dans l'esclavage, témoigne lui toute ma reconnoissance pour le sacrifice qu'il veut bien prendre pour moi. Salue le bien ainsi que tous nos chers parens et amis....

Le petit André avait alors 4 ans, c'était un charmant enfant plein de naturel et de vivacité, le favori des voisins, le chéri de sa vieille bonne Louise Rey, de sa tante Louise Agasse, la tante-marraine comme on l'appelait ; de M. Butté, le premier commis de la pharmacie, un Suisse qui prenait ses repas avec la famille et Ipi parlait allemand.

« Paris le 24 juillet 1795.

« Ma bonne amie

« Lepapa du bon André est bien content de ce qu'il dit bien sa leçon, il lui fera voir de bien belles images quand il reviendra auprès de lui.

«Je suis bien content de l'affaire des 4 b... j'en ai parlé à quelques membres de la Convention qui considèrent le fait presque comme un assassinat de grand chemin et s'attendent que les coupables seront jugés comme tels. »

Gosse fait allusion, à quatre Montagnards qui, d'après ce que lui avait écrit sa femme, avaient été mis en prison pour avoir insulté un colonel et un capitaine français au sortir de la Comédie de Châtelaine. Ils demandaient à grands cris VAir des Montagnards. Le colonel leur ayant répondu qu'il n'en existait plus en France et fait exécuter le Réveil du Peuple en place de l'air demandé, les drôles pour se venger avaient arrêté son cheval et maltraité le capitaine. Le Résident, alors à Aix, était rentré à Genève pour cette affaire qui fit grand bruit sur l'heure; on disait que les camarades des prisonniers voulaient mettre le feu à la ville et piller le quartier marchand.

... « Il n'existe point ici de portrait en 3/4 de madame Roland, je n'ai pas pu encore m'en procurer d'autres je compte voir Louvet sur cet objet.

« La petite Athénaïs sera une jolie petite fille bien gâtée, sa mère me tourmente sans cesse par sa mauvaise manière de l'éduquer et son père est foible.

« J'envoie à Louise Rey une lettre dont tu tireras j'espère un grand parti. Tu voudras bien prendre une copie exacte de l'alphabet dont je me suis servi pour l'enseignement d'André et que j'inscris ci-après. J'y ai joint des numéros sur chaque lettre, par ce moyen il apprendra à lire les lettres et les chiffres. Je conserve de mon côté avec soin le même alphabet pour en faire part à un enfant de mon voisinage. »

Cette lettre, adressée à Louise Rey, était une lettre chiffrée. Gosse s'était aperçu que les courriers étaient décachetés. On surveillait à ce moment toutes les correspondances entre Paris et Genève. Du reste, il était homme à se plaire des ingéniosités de ce genre.

... « J'ai eu le plaisir de voir le citoyen Waron, il m'a plu infiniment quoiqu'il se soigne un peu trop dans ses ajustemens et surtout dans ses cheveux noirs coupés en rond, bien peignés, mais ils sont si luisants que l'on prétend qu'il y a répandu exprès de l'huile. C'étoit un des signaux des ci-devants Jacobins. Son appartement est arrangé avec beaucoup de goût, il n'est plus attaché à la conservation du Muséum... Il s'occupe d'un supplément aux voyages de Le Vaillant.

« J'ai dîné chez Fontanes en grande compagnie, il se porte fort bien ainsi que son Epouse; ils voyent l'un et l'autre les meilleures compagnies, je trouvai chez lui

Val mont de Bomare et son Epouse qui est une des amies de M""^ Fontanes. Que l'argent est dans la vie une belle chose ! Avec lui on est vertueux sans l'être et sans lui on n'a que le mépris de l'espèce humaine, il est vrai détériorée.

« Fontanes a une maison à lui, il gère sous son nom un grand commerce, il a un associé qui m'a paru être un fort aimable homme, en un mot c'est un luxe chez lui dont tu ne te fais pas d'idée. Chacun apporta son morceau de pain assez noir dans ce repas, ployé très élégamment dans une superbe petite serviette; je m'attendois d'après cela que tout au moins ou présenteroit des pommes de terre et un morceau de boeuf bouilli, mais il ne fut question sur cette table qu'en abondance de mets assaisonnés avec beaucoup de luxe.

« J'ai diné hier chez mon ami Bonin et aujourd'hui je vais en faire autant chez Fourcroy, tu ne dois pas me trouver bien malheureux; cependant je ne perds pas un instant pour mes affaires d'intérêt et j'en suis on ne peut pas plus content.... »

« Paris 3o juillet.

« Ma bonne amie

... « Je t'avise d'abord par celle-ci que je pars par la diligence de décadi lo thermidor, soit vendredi 7 août à 6 heures du matin. Par un heureux hasard un des fils Patry m'a remis sa place, je serai donc à Genève sans manquer le i5 août à midi. Je ne m'aperçois pas que le rhumatisme soit en vogue ici, je n'y aperçois pas non plus beaucoup de maladies nerveuses, en sorte qu'on pourroit te conseiller de venir demeurer dans le centre des plaisirs et des peines....

« En lisant les difficultés de retirer l'argent de nos débiteurs, je crois devoir me décider absolument à tirer le parti que nous pourrons de notre pharmacie, mais de ne plus y faire de crédit, cette pharmacie ne suffira pas ainsi en même temps à notre existence et à remplir mes engagemens, mais il sera possible que par une autre voie j'y supplée, par exemple la préparation de mes cuirs me paroit devoir prendre à merveille ici, j'en ai parlé à plusieurs personnes qui en sont enthousiastes. Entre autres le citoyen Desfontaines professeur en botanique, que par parenthèse, j'ai vu avec délices ainsi que les frères Thouin. En conséquence je dois voir les divers membres de la Commision des arts, BerthoUet etc., je dois voir Lequin le tanneur.

« Les souliers sont si bon marché que je puis en avoir pour moins de 3 L. de France la paire; aussi nos Genevois spéculent beaucoup sur cette marchandise, je ferai en sorte d'en emporter quelques paires si je les trouve bonnes. En général il y a mille choses sur lesquelles on peut encore spéculer très avantageusement : livres, tableaux, meubles en tous genres, souliers, drogues, montres même; j'ai vu une montre d'or bonne, donnée pour 2 louis ^/g ou 2000 L.; je ne puis aller par les rues sans être étonné des moyens que l'on peut employer pour gagner plus que sa vie. Un autre moyen de gagner ici que je n'emploierai de ma vie et que malheureusement pour moi j'ai été obligé de tâter un moment, c'est celui de l'échange des louis, écus neufs, etc. contre assignats et ensuite celui des assignats contre matière, tu ne te fais pas une idée de ce tripotage. J'ai vu gagner lo mille livres dans une demi-heure; il ne faut pas être bien rusé pour parvenir à ces gains; car l'on peut prévoir facile-

ment les hausses et les baisses des assignats. Beaucoup de femmes s'occupent avec rage de ce commerce et le Palais Royal de 1 1 à 2 heures a une de ses allées remplie absolument de tripoteurs en tous les genres.

...« Ne pouvant plus retourner à Genève par la diligence je pensois passer à Lyon pour y embrasser Bosc et Eudora, mais je crois qu'il faudra renvoyer ce plaisir pour une autre fois, Eudora est rentrée dans une grande partie de ses biens, les paysans de l'endroit où sa campagne est située se sont empressés à l'envi d'en cultiver les champs sans exiger aucune restitution.

« J'ai vu le père Coranzé, mais non encore le père Romilly. Le fils Coranzé ^ que j'ai vu aussi est marchand épicier en gros, il est assez flegmatique pour un Parisien, il est vrai que ces cravates qui encadrent leur face contribuent pour quelque chose à cet air sombre.

... « L'on annonça hier à la Convention Nationale, de la part du Comité de Salut public, la signature de la paix avec l'Espagne, ce qui fera hausser un peu aujourd'hui les assignats qui étoient hier à 83o livres... »

« 8 août.

« Je préparois mon départ pour la diligence du 7 août, mais ce n'est pas à Paris qu'on peut être assuré de terminer ses aflaires... J'ai été donc forcé de remettre ma place de la diligence, je n'en suis pas absolument fâché parce qu'en passant par Lyon je verrai nos amis Bosc et Eudora.

. . .« Je verrois mon retour à Genève avec bien du plaisir et en même temps avec beaucoup de chagrin, ces deux

* Ami de J.-L. Agasse.

sentimens quoique très opposés s'allient chez moi très fortement. Je ne puis envisager sans frémir la position de Genève et les maux incalculables qui l'attendent. J'entrevois que nous pourrons former à Paris des établissemens avantageux, mais le cuir, le cuir sera l'objet qui l'emportera sur tous les autres. Tu diras à ton frère, en le saluant de ma part, qu'il me paroit à présent que notre établissement projeté pourra se réunir avec avantage à lautre, mais je ne veux plus avoir recours à des protections et à des rapports du comité de Salut Public et d'une commission des arts dans laquelle Grenus fait tout ce qu'il peut pour nuire à Genève.... Tu voudras bien dire mille choses amicales et reconnaissantes à mon cher Butini. J'irai visiter encore l'excellent Desfontaines à qui j'ai fait çepehdant mes adieux, je lui demanderai des insectes pour notre ami Jurine que je salue bien cordialement; je lui porterai, je compte aussi, des choses précieuses du citoyen Maréchal... Comme je me propose de lire aujourd'hui à la Société d'histoire deux mémoires je suis obligé de te quitter.... »

Après un voyage accidenté. Gosse arriva à Lyon et de là se rendit au Clos pour y voir Bosc et Eudora. (Voir lettre de fructidor 1795, page 284).

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