CHAPITRE XIX
L'année 1796 se passa à peu près comme la précédente; malgré toute la bonne volonté des hommes sages, un ferment d'agitation subsistait, entretenu parles ennemis de l'indépendance genevoise.
Le Résident de France, Adet, homme doux et tranquille, lié avec les savants, fut rappelé, et Félix Desportes le remplaça.
En août, nouvelle absence de Gosse ; cette fois, c'est un voyage à Berne et à Neuchâtel qu'il fait avec son fils. Il va établir des dépôts de ses eaux minérales et tâcher d'écouler le fond de la librairie, dont la liquidation était toujours à faire. %
A Berne, il passe ses soirées avec ses amis Wyttenbach, Gaudy, de Haller. Le petit André, que son père appelle Louis, quand il est satisfait de sa conduite, s'essaye à parler allemand et partout fait des conquêtes. L enfant, malgré les plaisirs du voyage, n'oublie pas ceux qu'il a laissés à Genève et, à côté des lignes à la grosse écriture de bébé où il prie sa bonne maman de ne pas oublier de baiser pour lui sa bonne tante-marraine, il dicte à son papa :
« Ma chère bonne maman, quoique je me sois bien « amusé je suis cependant bien fâché de ne pas être vers « toi et je languis de te revoir, aussi quand je reviendrai « de Berne et de Neuchâtel je t'embrasserai de tout mon « cœur. »
« Ici, dit son père, M. Louis m'arrête en me disant :
« Mon bon papa ne va pas dire que nous avons cou- « ché dans une grange parce que la mama seroit inquiète, « surtout quand elle sauroit que nous avons eu des « fouines qui ont failli nous ronger nos oreilles. »
Au Locle admirable réception chez les cousins Courvoisier. Gosse établit des dépôts d'eaux minérales dans cette ville et à Yverdon.
Lors de son dernier voyage à Paris, Gosse avait donc tenté la chance d'un billet de la loterie. En partant, il avait prié son ami Fontanes, le banquier, de lui prendre une série de billets. Celui-ci lui acheta la série SôSg, composée de 20 billets, pour le prix de 2000 L. assignats.
Au mois de janvier grande surprise à Longemalle, lorsqu'on apprit que le N^ 16 de la série était sorti et rapportait à son propriétaire une petite maison d'émigré, sise rue de Vaugirard, N^ 82; la maison de Tersac, estimée sur le prospectus 70,000 L. assignats. Elle consistait en un immeuble de 3 étages, une boutique, une allée, une cour, un escalier de bois; à chaque étage, une grande pièce. Le bourrelier qui la louait en donnait 35o L. par an.
Fontanes conseillait à Gosse de la garder et de venir la voir, parce qu'elle avait besoin de réparations; les immeubles ayant beaucoup baissé dans les derniers temps, elle aurait peu rapporté à être vendue.
Depuis lors, le petit Castel de Tersac devenu sien, hantait les rêves du pharmacien, qui songeait à y aller établir son commerce d'eaux minérales. C'était prétexte à nouveau vova^e.
Le 8 novembre, il prend le coche. En passant par Nyon il s'empresse d'aller chez le plus habile perruquier de la ville « pour travailler à se désanculoter », il y réussit en partie et se fait faire « la plus jolie petite queue du monde ». Son voyage est fort gai, il le fait avec trois jeunes Genevoises.
Dans la première lettre qu'il reçoit de Genève, se trouve le récit typique d'une mésaventure arrivée à quelques magistrats genevois, la voici telle que la conte iVime Gosse :
« 17 nov. 1796.
« Je dois t'informer en détails d'une affaire arrivée le 12 du courant à grand nombre de nos administrateurs dont notre ami Solomiac faisoit nombre, et qui m'a instruite de tout ce que je vais te redire.
« Le département des Etrangers ayant depuis longtemps prémédité un goûté soupatoire, mit en exécution son projet samedi 12 du courant et comme le syndic Solomiac avait fonctionné pendant la maladie du syndic Delor dans ce département, il y fut invité. Le repas se donnoit à l'auberge des Balances. Au nombre des convives étoient les syndics Solomiac et Delor, le Procureur Général et des juges de paix, même du dehors, soit de
Plainpalais et de Chêne, le seul Grain ' s'en abstint, sous prétexte d'affaires hors de ville. L'heure de six étoit celle où l'on devoit se rendre, mais plusieurs tardifs, prolongèrent jusqu'à 7 celle où ils se mirent à table. Le plaisir de la table leur fît oublier qu'une nouvelle ordonnance oblige les aubergistes à fermer à lo heures, et le syndic Delor après avoir remis le billet de sortie pour les convives du dehors au syndic Solomiac, afin qu'il fût signé de deux syndics, quitta la compagnie à lo heures Y^- Mais une compagnie de Grillons ^ l'investissent et lui font sentir qu'il est en contravention, il l'avoue et se soumet à la peine qui en est la suite. L'huissier qui avoit accompagné le syndic Delor vient avertir le reste de la compagnie qui fut d'une surprise extrême. L'auberge étoit environnée et il ne restoit aucune issue. M^^ les Grillons firent lever le Syndic Flournois pour l'informer de l'affaire, et les pauvres administrateurs espérant lasser la patience de leurs gardiens, éteignirent les lumières et attendirent très longtemps. Enfin plusieurs sortirent et les argus les notoient; le seul Procureur Général enveloppé d'un grand manteau et muni de bonnes jambes fut poursuivi jusqu'à la Porte de Neuve où il devoit sortir. Il ne fut point reconnu. Mais notre ami Solomiac voulut traverser dans l'allée des Cordonniers et fut pris à la sortie des Rues-basses. On le laissa rentrer chez lui ainsi que les autres, mais le surlendemain (lundi) la chose fut portée en jugement, et comme l'administration n'étoit que peu nombreuse pour les juger, ils nommè-
1 J.-B. Galiffe, qui cite cette aventure dans une lettre du pasteur Mouchon, dit Guérin et non Grain. Cf. D'un siècle à l'autre, vol. I, p. 420.
- Membres du cercle de la Grille.
rent cinq citoyens pour former ce tribunal instantané : Gasc, Rivard, Grain, Constantin, Blanc et Sëguesser des Eaux-Vives. Je ne sais dans quelle salle de la maison de ville on se rassembla, mais elle étoit au-dessus de celle où l'on tiroit la loterie, ce même jour, et l'affluence du monde était si extraordinaire qu'on craignoit pour les planchers, en sorte qu'on fit transporter le tribunal et les. prévenus dans l'Eglise de S^ Germain où ils furent accompagnés par les huées d'une populace foudroyante. 3 jours de prison pour les syndics et deux pour les juges de paix fixèrent toutes les oreilles, mais ce qui fut très déplacé, ce fut la distinction qu'on fit du syndic de la Garde à qui on donna la Maison de Ville pour prison, disant qu'il étoit appelé à voir beaucoup de monde et qu'il falloit qu'il fût visible. Ainsi donc notre ami revêtit les prisons, accompagné des officiers de police et le syndic Delor à la Maison de Ville. Le courroux de M. Solomiac à cette injustice ne tomba pas à terre et le Sieur Gasc qui vint à la prison après les avoir jugés faire son bon apôtre, fut traité par Solomiac comme il le méritoit. Les cercles s'assemblèrent le même soir pour présenter une pétition à l'Administration, pour transférer Solomiac à la maison de Ville, mais le Sieur Solomiac s'y refusa en disant qu'il ne sortiroit qu'avec ses compagnons de prison qui lui avoient fait la même promesse en y entrant. De manière que le mardi matin, il se rendit à la maison de Ville pour finir le terme fixé et très décidé à demander sa décharge, mais il a reçu des députations de tous les cercles pour le soliciter de rester, ainsi qu'une infinité devisites. Il te fait saluer fraternellement. »
Gosse à sa femme.
« Paris 29 gb''^ 1796, 3 frimaire an 5.
« Très chère amie
« C'est à côté du lit de mes amis De Candole et Picot et à 7 '/^ du matin que je m'empresse de vous donner de mes nouvelles. J'ai commencé mon travail depuis avant hier et avec quelque succès à l'aide de mes pauvres jambes. Je dînai et bien dinai pour 12 sols avec un potage au riz un abatis très bon de dindon, des navets, de l'excellent pain. Vous voyez qu'on peut vivre à bon compte dans Paris si l'on n'est pas dissolu.... Je n'ai pu voir ni Creuzé ni Eudora, l'un est à Châtelreau, l'autre est à la campagne près Villefranche. Je vais voir Régnier ^ J'assistois avant hier à la séance de l'Institut, elle me parut avoir plus d'apparat que d'avantage réel.... J'ai vu la plupart de mes amis en chymie Fourcroy, Pelletier, Quinquetetune infinité d'autres amis que j'ai tous trouvés très bien portants. Le seul Fontanes m'a manqué et cela a été pour moi un coup de foudre. Il est, dit-on, parti pour l'Isle de France. Hélas hélas! Combien d'affliction cette nouvelle ne donnera-t-elle pas à ses parents! J'assistai hier à la séance de la Société de santé où je fus accueilli avec une considération républicaine et scientifique peu commune.... Aujourd'hui je vais à la Société philomatique. En général il me semble être devenu un petit saint en science parmi les Parisiens. J'ai encore été reçu membre de la Société des Pharmaciens qui vient de se former....
* Resnier, Envoyé extraordinaire de France à Genève, d'octobre 1795 à février 1796.
« J'ai déjà beaucoup parlé de mes eaux minérales; la- Société de médecine les accueillera, suivant les apparences, même avec reconnaissance... J'ai cru devoir intéresser dans cette grande affaire Pelletier dont la réputation en chymie et ses travaux pour l'imitation des eaux minérales sont déjà ici connues avantageusement. »
Gosse alla voir sa maison de la rue Vaugirard ; il s'attendait à trouver une masure et fut agréablement surpris de sa bonne apparence.
« L'emplacement est très gai, presque touchant le boulevard, la face principale est au midi, par contre le derrière est sans soleil et je ne crois pas que la cour qui sans être grande, est claire et jolie, n'en ait jamais reçu l'influence. Cet avantage est très précieux. »
Suit la description de la maison.
« En un mot j'estimerois mille fois mieux cette maison que l'appartement que nous habitons, non seulement pour son étendue nécessaire pour un ménage heureux, mais encore pour l'agrément des alentours. On est à la campagne et à Paris tout à la fois.
... « Mon locataire, M. Mandrin estime cette maison actuellement loooo L. Ce local me paroit très propre à nos premiers essais, aussi ne suis-je point tenté de m'en débarrasser, d'autant plus que la rentrée des émigrésdans leurs possessions est considérée comme apocryphe, cependant si je pouvois en avoir loooo L. je ne balancerois pas à la vendre....
« P. S. puisqu'il me reste encore du papier blanc je vais le remplir. Le luxe paroit ici singulièrement. On ne voit aucun habit de soie, mais tout est en redingotes assez mesquines, nos banquiers surtout jouent le rôle de gredins dans leur costume. Mais les équipages sont assez.
fréquens et les rues sont la moitié plus embarrassées que l'année passée. L'argent qui me paroit rare va rendre les marchandises et effets à très bon compte pour celui qui en apportera. Il y a une superbe campagne patrimoniale vendue pour loooo L. comptant.
« Il y eut hier un décret sur les rentiers, du Conseil des 5oo, mais je ne le connois pas encore. Ce que je crains bien c'est qu'ils ne soient pas payés, juge que 2 numéros seulement restent par chaque décade, les rentiers courent la chance des loteries pour avoir ce qui leur est dû.
« Je passai hier au Luxembourg. Dieu que de folies ! on ajoute à 4 superbes corps du château un étage de colifichets; tout est partout en travail on ne voit que des ouvriers qui taillent des pierres dans le local le plus champêtre et le plus agréable qui existoit dans Paris. La folie des rois paroit actuellement se transporter sur ceux qui veulent afficher le Républicanisme. Oh qu'ils s'y entendent peu! aussi je crains... je crains... Peut être qu'un heureux événement les fera rentrer dans leur bon sens. »
« 3o nov. 1796.
...« Une nouvelle qui t'aura sans doute surprise c'est l'arrêté du Directoire pour faire sortir dans 24 heures de Paris Reybas, Janot, Desgouttes et De la Planche. On a €n même temps intimé à tous les Etrangers d'aller demander la permission de résidence jusque seulement au 3o frimaire. C'est à quoi je me suis bien vite conformé. Cette marche relative aux Genevois m'allarme véritablement et je crains bien que notre Petite République ne soit à sa fin. Je vais cependant faire mon possible pour
connaître le vrai de ces événemens. Comme je n'ai vu aucun Genevois marquants que ceux qui s'occupent de sciences, je n'ai pas été englobé dans ce singulier arrêté. Sans doute que Desportes va être rappelé puisque l'on m'assure que le Directoire ne veut point avoir avec Genève aucune communication diplomatique...
...« L'argent est si rare que l'on ose demander sur des effets précieux jusqu'à lo °/o par mois... nos pièces de 4 sols valent ici 24 sols.
... « Relativement à la rareté de l'argent je te dirai que toutes les mauvaises pièces effacées même des autres pays passent couramment, aussi ai-je beaucoup de regrets de n'avoir pas porté avec moi mes sols, mes six liards mes 12 et 24 sols effacés etc.
.... « Je t'annonçois hier mon dîner chez Louvet % je m'y transportai en effet et fus content de sa manière de penser en politique puisqu'il est éloigné du terrorisme autant que de l'avilissement de l'homme sous le despotisme. Son épouse qui a beaucoup d'amabilité l'aide en entier quant à ses affaires intérieures. Cet homme d'un caractère sensible, peut être un peu romanesque, devient
* Gosse, au printemps de cette même année, rendit un signalé service au Conventionnel Louvet, qui, retiré en Suisse pendant sa proscription, y avait eu un fils. Cet enfant avait été mis en nourrice chez des paysans du canton de Vaud, oij ses parents le laissèrent durant deux ans. En 1796, la sécurité étant rétablie à Paris, ils désirèrent le reprendre avec eux. Gosse et sa femme, sur la demande de Bosc, allèrent chercher l'enfant à Moudon et le gardèrent avec eux, en attendait une occasion de l'emmener à Paris. Cette occasion leur fut offerte par M""® de Staël, qui s'en chargea.
Voir dans la Révolution française, N° 10, 24® année : La Proscription de Louvet, par Cl. Perroud.
étincelant à la moindre chose qui choque sa manière de penser, ce qui n'est point bon pour un homme voué à la politique; sa santé depuis six mois est foible, il est menacé de phtisie. Il m'apprit la grande victoire des François en Italie qui avoit été annoncée par le frère de Carnot dans un local où les vrais patriotes s'assemblent. On prétend que Buonaparte ne pouvant plus attendre les renforts qu'on devoit lui envoyer (et qu'on a fait, diton retarder exprès pour renverser ses projets) s'est hasardé à livrer bataille avec seulement 18000 hommes contre 24000 et tu en verras les détails dans les papiers. Cette nouvelle est venue dans un moment qu'on désespéroit des succès en Italie.
... « Suivant les personnes on a des jugemens très différens sur les membres du Directoire et sur les ministres. La conduite de plusieurs d'entre eux me paraît à leur avantage. Le citoyen La Reveillère entre autres, mène une vie très réglée et presque tous les soirs il va se délasser chez M^ de Faujas ou dans la famille Thouin où je compte avoir le plaisir de converser avec lui.... M"^^ Louvet qui m'a parlé de Bosc avec le feu assez naturel au beau sexe sensible, ce feu qui t'anime quelquefois ainsi que notre très chère nièce, prétend qu'Eudora a eu de grands torts envers Bosc. Elle a voulu me la faire envisager comme ayant un caractère un peu caché, je ne la connois pas assez pour décider cette grande question. Je rencontrai avant-hier Clavière, frère du ci-devant ministre, il m'embrassa sur le pont Royal avec un témoignage d'amitié qui me surprit d'autant plus que je le connoissois à peine, il me qualifia du titre d'excellent compatriote, de son brave et bien rare concitoyen....
« 8 déc. « Je fus déjeuné chez M^^^ de Mélian ancienne intendante de Soissons avec un de mes anciens amis qui y demeure Du Trône, elle m'invita à diner le décadi suivant avec un nommé Veillard, d'Aigle, bon botaniste. Je fus de là au bureau central de Paris où après m 'avoir fait attendre de bureau en bureau, je m'en tirai sans avoir encore de permission, après avoir été invité à faire une aumône à la nation. Je donnais lo L. de France et 12 sols à un demi-monsieur qui m'avoit accompagné dans ces divers bureaux. Quelle vilenie ! J'en étois si chagrin que, devant voir La Reveillère, je me proposois de lui en parler, puisque la demande d'argent se faisoit aux étrangers de la part du Directoire. Tais cette anecdote pour l'honneur des François. Je fus ensuite diner chez Quinquet. De là je me rendis chez M. Thouin et je passois la soirée avec le citoyen La Reveillère. Je fus très content de lui, c'est un homme simple de mœurs et de costume, d'une grande honnêteté et d'une excellente judiciaire, ses filles au nombre de deux sans être jolies sont aimables. Je passois avec toute cette famille une soirée bourgeoise où il existoit infiniment plus d'aménité, de modestie et de bonhomie que dans la plupart de celles que l'on passeroit dans nos familles. Si j'avois besoin actuellement de quelque chose je serois à peu près sûr de l'obtenir par le moyen de La Reveillère, car il paroit avoir dans le Directoire beaucoup de prépondérance. Il m'offrit ses services avec une honnêteté et une franchise qui me charma. Je lui parlai de mes cuirs et de mes eaux minérales, il trouva la marche que j'avois prise pour leur donner de la réputation comme étant la meilleure. Il m'assura qu'il s'y intéresseroit infiniment quand
cet objet lui seroit renvoyé. Mes expériences sur mon estomac, mes recherches sur divers arts lui étoient connues, il avoit de moi, à ce qu'il me parut, la plus haute estime et croyant que je logeois dans l'intérieur de Paris il m'offrit de me conduire chez moi dans son carrosse. Il veut absolument venir me voir à Genève dès que le sort l'aura fait sortir de la place qu'il occupe si dignement. »
Gosse avait, en effet, acquis une certaine réputation parmi les savants, par ses observations curieuses sur les différents degrés de digestibilité des substances alimentaires et sur les substances qui facilitent la digestion. Il possédait la faculté de vomir à volonté en absorbant de l'air par le pharynx. Dans sa jeunesse, poussé par la curiosité scientifique, il s'était astreint à des études répétées et notées avec soin. Senebier, que ce sujet intéressait, et qui venait de traduire les travaux de Spallanzani sur la digestion , lui demanda de faire usage de ses observations^ .
« J'ai fait ce matin un mémoire pour lire ce soir à l'Ecole de Santé. Je fus diné avec au moins 5o membres de la Société Philotechnique chez un traiteur et je m'y amusai beaucoup moins que je ne m'y âttendois. Cette Société est composée de soixante membres, moitié artistes ou savans dans les sciences, moitié poètes, littérateurs et musiciens célèbres. Eh bien ce dîner se passa
^ Spallanzani : Expériences sur la digestion de Vhomme et différentes espèces d'animaux, traduit en français par Senebier et précéd. de considérations sur sa méthode, Genève. lySS, 8*.
Voir aussi : Les régimes de Gosse, expériences sur la digestibilité des aliments faites à Genève en /760 [.'*], par le D' Albert Deschamps, extrait du Bulletin général de thérapeutique, N" du 3o avril 1891. — Paris 1891.
sans le moindre couplet de chansons. Je leur en fis un peu de reproches en leur présentant pour bien foible comparaison nos petits repas genevois. Je vins le soir à l'Ecole de Santé où je fus très bien accueilli, j'y lus mon mémoire. Les citoyens Halle, Fourcroy, Doyen, Chaunier et Le Roux furent nommés commissaires chargés de l'examen de mes Eaux et des Cuirs. »
« Du I î Xbre.
« Je fus ce matin voir M^ Richard Michaux et ne le trouvai pas, mais par contre je vis CoUadon frère de l'apothicaire associé d'une maison de banque et logé comme un grand seigneur. Imagine-toi son bureau et ses commis dans une salle spacieuse ornée dans tout son contour de moulures dorées et de superbes trumeaux, un lambrissage au plancher et un plafond très orné. Cet hôtel avoit appartenu à un fermier général guillotiné. De chez CoUadon qui m'invita pour dîner chez lui avec Richard, je fus chez Desgouttes qui malgré l'ordre du Directoire a voulu rester jusqu'à ce qu'il reçut l'ordre de revenir par notre gouvernement; je crains bien qu'il n'ait fait là une sottise et qu'elle ne soit pas considérée comme lui étant personnelle,, car on nous travaille cruellement. Grenus paroit jouer un rôle dans toute cette affaire. Bousquet, d'un autre côté, m'assure-t-on, est un des moteurs du rappel de nos Genevois. Je parus faire plaisir à Desgouttes qui me témoigna un peu sa surprise de ce qu'il ne m'avoit pas encore vu.
« Je fus dans la même rue m'informer si M^ De Weiss étoit de retour, j'appris qu'on l'attendoit chaque jour. De là je me transportai chez M"^^ Brissot [la femme du Girondin^ elle élève 3 jeunes fils fort intéressans. Elle même fait sa cuisine, car j'eus le plaisir de l'aider
à faire une omelette dont elle voulut que je mangeasse. Comme j'avois diné avec deux sols de pain je n'acceptai d'elle que quelques figues, un petit verre de vin de paille. Elle avoit eu la visite d'une jeune dame Françoise qui avoit vécu en Amérique, M"^^ Brissot la comparoit à Madame Vieussieux-Clavière pour l'amabilité et le mérite. Les figures si intéressantes, les manières si engageantes et si franches de ces deux aimables dames me déterminèrent à rester une grande partie de l'aprèsdinée avec elles. J'avisai M"^^ Brissot de ton désir de faire sa connoissance, elle me parut de même s'en féliciter d'après le portrait que je faisois de ton mérite, suivant elle ce portrait ne devoit pas être trop flatté venant d'un mari.
« Le reste de la soirée fut passé singulièrement. D'abord chez mon ami Le Camus administrateur de l'école polytechnique, puis avec M. Pelletier dans sa pharmacie qui paroit ne pas aller des mieux, puis chez mon traiteur de 12 sols, enfin chez Duff'art où une compagnie de Genevois et de Genevoises s'étoit réunie pour faire l'Escalade à la place d'aujourd'hui; malgré que j'eus soupe il me fallut me mettre à table et de nouveau je jouai mon rôle jusqu'à une heure du matin que je me retirai chez moi....
« Je compte faire ma visite demain ou après demain aux ministres de l'Intérieur et de la marine pour les aviser de la nomination de mes commissaires et le 19 X^^^ prendre la diligence de Lyon qui m'y rend le 4^ jour pour mes i3o L. De Lyon je partirai par la voie la plus prochaine, ainsi nous ferons ensemble notre bon souper de famille et de bon voisinage. Si ta nièce et M"^^ Dumoulin pouvoient en être cela nous le rendroit bien plus agréable.
... « Ma librairie ne peut absolument pas se vendre à Paris, je vais chercher à Lyon si je serois plus heureux, si cela ne me réussit pas, il faudra en faire de l'argent à quel prix que ce soit, puisque cet argent pourra doubler de valeur en le transportant en France....
« Il se prépare de ces plats, recherchés à Paris ! Ah ! comme André va se régaler! On passe ici jusqu'aux choux-fleurs au travers d'un tamis et on ne mange plus que ce qui est en partie digéré, tant on craint de se fatiguer l'estomac. Aussi il y a des crèmes de toutes les espèces : crème au riz, crème aux maïs, crème aux pommes de terre, aux topinambours etc. etc. Les bignets sont aussi beaucoup de saison. En un mot on n'ose pas faire paroître sur les tables les formes de la nature, elles choquent trop l'œil d'un homme de qualité de ce jour... »