CHAPITRE PREMIER
Henri-Albert Gosse se présente, lui et les siens.
Vers 1800, c'était une figure bien connue à Genève que celle d'Henri-Albert Gosse, le pharmacien de Longemalle. Bien qu'on le regardât comme un « original » chacun le saluait avec respect en le voyant passer dans la rue avec sa houppelande grise, ses cheveux longs, son gourdin à la main. Les Savoyards qui venaient se fournir chez lui les jours de marché le consultaient sur toutes choses, les étudiants avec lesquels il faisait le jeudi et le dimanche des promenades géologiques le révéraient, et les étrangers sollicitaient, souvent en vain, la permission de visiter son ermitage de iMornex.
Après une existence active et des déceptions nombreuses, il se retira de la vie publique et du commerce des hommes, et vrai disciple de Jean-Jacques, voulant réaliser l'idéal du philosophe, résolut de vivre seul, face à face avec la nature.
Sur le sommet du morne qui se dresse à l'extrémité est du Petit Salève, dans les ruines d'un château féodal.
devant une nature grandiose, il établit sa demeure, la peupla d'animaux rares, éleva des clôtures contre les indiscrets et se trouva presque heureux.
Et, à l'exemple de Georges-Louis Lesage, dont il était un disciple, ayant eu un jour l'idée d'écrire ses Mémoires, il annota un grand nombre de petits papiers et commença comme suit :
« Mon grand-père Gosse, né m*a-t-on dit à Sedan, possédoit une grande fortune. Il vint à l'âge de vingt-cinq ans à La Haye où il épousa une demoiselle Terminck. riche héritière. Il exerça à La Haye l'état de libraire-imprimeur avec beaucoup de distinction et fut un de ceux qui contribuèrent le plus à rendre brillant en Hollande cet état. De nombreux ouvrages qu'il a mis au jour, soit lorsqu'il a été seul, soit lorsqu'il étoit associé (avec Néaulnei attestent la supériorité de ses belles éditions.
« Je l'ai connu à Genève dans mon enfance. Il mourut âgé de 79 ans à la Cité le 26 novembre lySS. Il avoit établi seul trois commerces de librairie et d'imprimerie, l'un en Angleterre, dont je n'ai pas eu connaissance du succès ou de la fin ; le second à La Hâve qui a été continué par Pierre Gosse junior son second fils, qui l'a géré seul avec beaucoup d'honneur et de réputation ^ Le troisième commerce fut établi à Genève où mon grandpère s'associa, étant catholique romain, à M. Pélissari, (jenevois. sous le nom de Pélissari et compagnie, com-
• Pierre Gosse junior, était très bien vu à la cour du prince d'Orange; il dirigeait la Galette de Hollande et siégeait aux Ktats Généraux avec les ambassadeurs, comme chargé d'ati'ai-
res du roi de Sardaigne.
nierce qui fut laissé à son lils aine Henri-Albert (mon oncle) et à son cadet Jean (mon père).
« J'ai peu connu mon ij;rand-père, je me rappelle seulement que c'étoit un petit homme d'une figure qui n'étoit pas désagréable, il étoit tombé — m'a-t-on dit depuis — en enfance, pour avoir trop voulu approfondir la Bible. Il avoit alors assez de malice pour me présenter du poulet et lorsque j'étois sur le point de le mordre, il se plaisoit à le retirer de ma bouche.
« Mon grand-père n 'avoit jamais voulu changer de religion, mais il avoit voulu que toute sa famille fût élevée dans le protestantisme.
« Il jouissoit dans Genève d'une assez grande considération comme homme probe et savant libraire ^
« Mon père Jean Gosse, comme cadet d'une famille de huit enfants, eut une éducation fort négligée, quoiqu'on n'eût épargné aucun soin, aucune dépense pour lui en donner une convenable. Toutes ses sœurs furent élevées avec le plus de soins possibles et étoient d'habiles musiciennes.
« Jean Gosse, enfant gâté, ne profita d'aucune de ces leçons, il résulta pour lui de cette éducation manquée un abandon des connaissances les plus nécessaires dans la vie, et il n'avoit conservé qu'un bon naturel, un jugement quelquefois assez sain, de l'entêtement dans sa
' Son fils Pierre-Frédéric devait lui succéder avec honneur dans la librairie de La Haye. Une de ses filles avait épousé Benjamin Bolomey, peintre de talent, originaire de Lutry. Outre ses trois fils, Pierre Gosse avait eu cinq filles dont trois furent mariées à des libraires : Cavalier, Van Daalen et Beauregard; une autre épousa le médecin Rieger; la dernière resta fille.
volonté et un manque absolu d'énergie. Il supporta un vrai esclavage avec son frère.
« Mon oncle et parrain Henri-Albert étoit doué d'une belle figure, ainsi que toute la famille, à l'exception de mon père qui était très laid, ayant eu deux fois la petite vérole, et en ayant été marqué plus fortement la première fois que la seconde.
« Il devint amoureux de ma mère en l'année 44. Ma mère étoit une belle âme, élevée avec beaucoup de soin. Il la fréquenta pendant neuf années, la famille de mon père ne voulant absolument pas ce mariage, elle étoit sans fortune et ne possédoit que beaucoup de mérite, de bonté, d'adresse et de talent.
« Mon père fut toujours si maladroit qu'il ne parvint jamais à planter un clou perpendiculairement.
« A la mort de mon grand-père, son frère ne lui accorda que 800 livres pour lui et pour entretenir sa famille.
« J'eus pour parrain mon oncle Henri-Albert et pour marraine M^^^ Henriette Tandon, sœur de mon grandpère maternel.
« Mon père ne s'occupa presque point de mon éducation, je fus placé au village d'Annemasse pour y être nourri. Il n'eut pas assez d'énergie, pour faire prévaloir la volonté de ma bonne mère, qui désiroit me nourrir et qui étant bien organisée, ayant eu de sa mère un sang écossois [elle était née à Edimbourg] ne pouvoit que me communiquer un bon lait et les soins de sa condition. Je passois successivement par trois nourrices. La première s'étant disputée avec son mari me lança dans le feu, je n'eus que la partie gauche et supérieure de ma face brûlée. La deuxième, négligente, me mit entre les
mains d'une jeune servante qui me laissa tomber en passant sur une planche posée sur un ruisseau. J'eus de cette chute une luxation complète de la tête du fémur droit, qui ne fut cependant pas reconnue par un des plus habiles chirurgiens d'alors de Genève, M. Guyot. Celui-ci me renvoya vers un chirurgien de village pour faire terminer un abcès qui étoit survenu au côté de ma cuisse. Ce massacre n'attendit pas la maturation de l'abcès, plongea son bistouri dans mon fémur, attaqua un tendon du muscle et me rendit ainsi boiteux pour toujours.
« La troisième nourrice, apercevant sans doute que l'état malheureux dans lequel je me trouvois par cet accident agiroit pour son avantage sur le cœur charitable des bons Genevois, me menoit de temps en temps en ville dans les quartiers éloignés du mien pour intéresser par ma jolie figure d'enfant à son malheur, disant que j'étois le sien. Heureusement, on parvint à découvrir cette coquinerie.
« Après des événements aussi malheureux dans les commencements de ma vie, le sang sain et pur dont ma mère m'avoit doué n'a pas cessi de se manifester chez moi et j'en ai conservé une forte constitution.
« Je ne puis en aucune manière me rappeler des premiers instants de ma vie, non plus que du temps où on me dit que j 'a vois passé dans le berceau étant dans l'impossibilité de marcher...
« La plus ancienne maîtresse d'école que j'aie eue, en étoit une nommée Damoisel. Elle demeuroit dans le cul-de-sac au haut de la Tour-de-Boël à gauche en entrant, et toujours on m'y conduisoit; c'étoit ordinairement un garçon de boutique de la librairie. Dans ce
temps là mes amusemens se bornoient à des joujoux d'enfant dont je me rappelle avoir eu toujours le grand désir d'en connoître l'intérieur et le mécanisme. On me taisoit souvent de ces cadeaux, entr'autres les demoiselles Bousquet: un roi de France, des moutons, des cygnes et des œufs, des roues de moulin et souvent des pantins.
« Avant un jour fait une sottise chez Mademoiselle Damoisel. on voulut me mettre sur le coup une robe de serpillière à laquelle étoit attenante des formes d'oreilles d'âne et on vouloit que je fusse renvoyé chez moi dans cet équipage. Je ne voulus pas absolument recevoir ce châtiment; à force de pleurs et de gémissemens, j'attendris ma maîtresse et j'en fus quitte pour la peur. Je n'étois pas un habile enfant et la lecture n'étoit pas pour moi, à la manière dont on l'enseignoit, plus facile qu'à d'autres. Je n'avois pas non plus plus de facilité que d'autres à apprendre les psaumes que l'on vouloit à toute force m'enseigner. De tous les psaumes que l'on m'a fait apprendre, même par la suite, je ne me rappelle que ces vers :
Heureux celui qui fuit des vicieux Kt le commerce et l'exemple odieux.»