CHAPITRE II
La rue de la Cité vers 1750.
Le commerce des livres des frères Gosse comprenait une librairie sise à la rue de la Cité, au milieu, à droite en montant, dans la maison Lombard-Roux, et un dépôt de livres et de maculature à St-Gervais.
Les deux frères habitaient au 3'^^ étage de cette même maison, l'aîné sur le devant, un appartement confortable rappelant le luxe de la maison paternelle de Hollande; le cadet et sa famille, sur la cour, trois modestes pièces.
Henri-Albert senior, le maître en titre du commerce, était célibataire. Esprit autoritaire, dominateur, à la maison comme à la librairie, sa volonté faisait loi ; il opprimait surtout son frère Jean.
Celui-ci. beaucoup plus jeune, d'un caractère jovial et un peu nonchalant, se laissait faire, se consolant avec sa bonne femme, ses enfants et ses amis du cercle.
L'aîné s'entendait à vendre les livres, l'autre à les savourer. Jean avait l'esprit quelque peu gaulois, et goûtait fort Voltaire, il parlait plusieurs langues. Sa femme, (Marie Tandon) était petite-fille de Jean Tandon, le dernier ministre qui eût prêché dans le temple de Montpellier avant la Révocation de l'Edit de Nantes, et qui ayant abandonné tout ce qu'il possédait, s'était à grand'-
peine réfugié, avec son frère Marc, à Genève, où il prêchait quelquefois au temple de la Madeleine, mais sans ii;rande éloquence; les bancs restaient vides et plaisamment on l'avait surnommé le Ministre du Désert.
Un de ses fils, Isaac, partit pour l'Ecosse et s'y maria. Devenu veuf, il avait amené ses deux filles à Genève et les avait confiées à sa sœur Henriette ^ et à son père le vieux ministre.
Marie, dite Manon, et sa sœur furent élevées avec grand soin, bien que modestement. « On leur fit suivre l'enseignement des jeunes demoiselles pour la broderie et autres ouvrages à l'aiguille. » Manon semble avoir été la préférée de la tante qui lui laissa à sa mort en préciput, « en plus de tout son ménage et toutes ses bardes à partager avec sa sœur, deux petites bagues d'or qui est un jonc et une émerode ».
Jean Gosse et Manon Tandon se marièrent en 1762; ce fut un mariage exemplaire. Jean Gosse, écrivante son fils en 1780, lui dit :
« Après 28 ans de mariage et 9 de fréquentation, j'aime encore la compagnie de celle qui t'a donné le jour. »
De ce mariage naquirent trois enfants :
Henri-Albert, dit Henri-Albert neveu, le 28 mai 1753, Eléonore, qui mourut en bas âge, et Elisabeth-Antoinette, dite Babi Gosse, qui deviendra M"^^ Jacob Binet ( 1761-1793).
' M'" Henriette Tandon, née le 3 décembre 1692 à Aubonne, avait été tenue sur les fonds baptismaux par la marquise Duquesne, femme de l'amiral, alors châtelain d'Aubonne.
Le petit élève de M'^^ Damoisel passa au milieu des siens une enfance heureuse; il la méritait après ses misères de nourrisson. Bien qu'il boitât des suites de sa chute^dans le ruisseau, et que toute sa vie il garda cette infirmité, il n'était pas d'un caractère à s'en embarrasser.
Entre la grand'tante Henriette, sa marraine, la tante et l'oncle Matthieu Tandon, les Martin, les Lombard, les Roux, l'ami Antoine Seippel, la vie était bonne.
Les distractions étaient simples comme la vie. De temps en temps << le papa » emmenait son garçon à Plainpalais dans le jardin qu'il avait en commun, près du cimetière, avec MM. Mussard et Masseron. Là, tandis que, dans le pavillon à treillis vert qui donnait sur la route, les grands buvaient du vin blanc, jouaient aux cartes et parlaient politique, que Jean Gosse disait à ses amis les derniers vers dictés par sa muse ou leur lisait une plaisante épître du cousin Bolomey, l'enfant s'amusait de son côté à regarder les plantes et les petites bêtes, à démancher le battant de la pompe, à faire des rigoles
Le vendredi, c'était le jour où «la mama » recevait à goûter ses amies : madame Roux, madame Petit, madame Comparet, les dames Bordier, madame Lorrain la jeune.
Henri-Albert, tout en gardant dans un coin sa petite sœur Babi, écoutait les histoires de ménage; il s'intéressait déjà à tout.
C'est ainsi que lorsque le sieur Mellaret, de son vivant «natif et maître écrivain», vint à mourir, il eût pu redire à Chariot Turrettini — élève comme lui du maître d'écriture — à combien la femme Toulouse, la fripière assermentée, avait taxé les biens et les effets laissés par le
défunt, lui parkr des trois louis d"or mirliton et des six piastres trouvés dans sa garde-robe.
Jean Gosse ayant été nommé tuteur du petit Mellaret, on avait cette semaine-là. au goûter du vendredi, beaucoup parlé de tout cela.
Ah! les bons goûters d'alors! mais voilà, le beurre et la crème n'étaient pas chers, et l'on pouvait se régaler de bignets et de chaiidelets. La Marion. la servante de l'oncle, préparait d'admirables darioles et des poupelains délicieux.
Chaque dimanche, l'après-midi, on faisait un tour à la campagne. Si c'était en hiver et qu'il fît froid, on allait voir les patineurs s'ébattre sur la glace des fossés. Quelquefois, l'oncle, vêtu de son bel habit de peluche rouge, se souvenant de ses prouesses passées — il avait été beau cavalier — attachait des patins à ses pieds et montrait à son neveu ce que c'était que d'avoir appris à patiner sur les canaux de Hollande; puis, une jeune dame se trouvant là. vite il offrait de la promener en fauteuil.
Le soir, il invitait la société de sa belle-sœur et les Martin. On se réunissait dans le salon tendu de vert et Marion apportait un plateau chargé de belle argenterie et servait du thé envoyé de Hollande. Le voisin Sénebier montait un moment et l'on discourait des affaires de la ville et de celles des Pays-Bas dont on avait les dernières nouvelles par le frère Pierre, le gazetier de la Cour.
Qu'on se figure la Genève d'autrefois, toute petite ville enserrée de murailles et de verdure. La vie y était d'autant plus animée dans le jour que les portes se fermaient de bonne heure. Tout le mouvement se trouvait concentré dans les rues étroites et sur les places exiguës. On
vivait beaucoup au dehors, les gens de toutes classes causaient familièrement entre eux à l'abri des dômes, le soir sur les bancs devant les demeures; autour de la fontaine se rencontraient servantes et porteurs d'eau.
Les différents commerces et industries se groupaient dans certains quartiers; la rue de la Cité était plus particulièrement consacrée aux livres. Du temps des frères Gosse, il y avait encore la librairie Duvillard, celle de M. Bardin et tout en haut, près de la Tertasse, le cabinet littéraire de J.-P. Didier, «où Ton s'abonnait à la lecture pour l'année, six mois, trois mois, un mois, à des conditions très modérées (9000 vol.). » Au bas de la rue, non loin de la Porte de la Monnaie qui fermait la place, on voyait le café Galine, très fréquenté, et la maison de Châteauvieux où habitait l'éloquent pasteur Vernes.
Cette rue de la Cité, dont la physionomie a relativement peu changé, avait un caractère bien plus vivant qu'aujourd'hui. C'était, avec la Grand'Rue qui la prolonge, une rue importante. Klle conduisait du quartier populeux de l'Ile et de Saint-Gervais au cœur de Genève, à cette Maison de Ville où siégeaient Nos Magnifiques Seigneurs, au temple de St-Pierre où se réunissait, fier de ses prérogatives, le Conseil Souverain. La demeure du Résident de France était tout proche, ainsi que les hôtels particuliers du Grand-ÎVlézel, de la rue des Granges, où logeaient les nobles étrangers en visite chez leurs amis de Genève. Près de là aussi, la plus ancienne pharmacie de la ville, celle de Colladon, avec ses pittoresques bancs de pierre.
Aux jours d'émeutes, ce quartier était bien vite en mouvement.
Faut-il rappeler les causes perpétuelles d'agitation de
la République genevoise durant le XVIIJc siècle ? le fait que les magistrats toujours recrutés dans les mêmes familles formaient une sorte de patriciat*, les cinq classes : citoyens, bourgeois, natifs, habitants et sujets dont les droits étaient si différents? les partis politiques : représentants et négatifs?^ les attributions respectives des différents Conseils ?
Aux premiers troubles civilsdu XVIII*^ siècle, suscités par les revendications populaires, en avaient succédé d'autres, relatifs aux impôts et à la question des fortifications. Malgré son opposition, la bourgeoisie ne put éviter la médiation du roi de France et des alliés suisses demandée par les Conseils, démarche qui, dans la suite, devait avoir les plus funestes conséquences en permettant l'intervention étrangère dans les affaires de la patrie. L'acte de Médiation, sanctionné en 1788, fut suivi d'une ère de paix et de prospérité. Mais bientôt le luxe commença à pénétrer dans la ville et à en altérer les moeurs. Les riches particuliers rentrant à Genève après des voyages ou du service au dehors, introduisaient des idées, des coutumes nouvelles, l'antique simplicité se perdait. Magistrats et citoyens s'entendaient toujours moins.
En 1762, la décision prise en haut lieu de condamner
Voir Annexe 1 : Fragment d'une lettre de Charles Bonnet à de Haller (1766J donnant l'origine des termes de « gens du haut » et « gens du bas ».
^ Parti des représentants : parti populaire qui voulait user de son droit de « représentation » c'est-à-dire de pétition auprès des magistrats, droit garanti en 1704.
Parti des négatifs : parti des magistrats qui répondaient souvent par une fin de non recevoir aux représentations des citoyens bourgeois.
VEmile à Genève, comme il l'avait été en France, vint encore accentuer la lutte entre Représentants et Négatifs.
Bientôt, 'le gouvernement refusant de reconnaître la compétence du Conseil général dans les décisions qu'il prenait, les citoyens refusèrent à leur tour de confirmer la nomination des syndics. Les choses s'aggravèrent et le Conseil des Vingt-Cinq résolut de recourir à l'appui des trois puissances garantes. Leurs délégués se réunirent à Genève et présentèrent un projet d'accommodement qui fut refusé par le peuple. C'est alors que, retirés à Soleure, ils proclamèrent le Prononcé, et que le duc de Choiseul, pour réduire les Genevois à l'obéissance envers les magistrats, imagina d'employer des moyens excessifs : interdiction du commerce avec la France, contraintes de toute espèce.
Après bien des débats, gouvernés et gouvernants se firent des concessions et le traité de 1768 calma momentanément les esprits. L'année suivante, les troubles recommençaient.
Cette fois, c'était les Natifs qui revendiquaient leurs droits. Les Représentants, oubliant trop qu'ils venaient eux-mêmes de souffrir du despotisme de ceux qui s'arrogeaient la suprématie dans la République, usèrent à leur tour d'intolérance.
Les Négatifs qui, dans les dernières années avaient émigré en masse en emportant leurs biens, revinrent peu à peu et profitèrent des nouvelles discussions pour appuyer leur parti sur les mécontents. De Ferney, Voltaire s'amusait à brouiller les cartes. A la cour de France on s'occupait aussi de la question et le Ministre des affaires étrangères engageait de tout son pouvoir les Natifs exilés
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à venir s'établir à Versoix dont il comptait taire la rivale de rhérétique et séditieuse Genève. Quand ce projet dut être abandonné à la chute du ministre, Voltaire qui ii[uettait toujours, les attira à Ferney. A Genève, durant tous les conflits, on se bombardait à coups de follicules, de pamphlets. C'était une éclosion ininterrompue d'écrits de toutes sortes ^ Dès qu'il en surgissait un dans un parti, l'autre parti répondait, quelquefois avec esprit, souvent dans un style difl'us et lourd, mais où le bon sens ne manquait pas ^.
Coïncidence étrange, que celle qui mit en présence dans notre petit coin de terre Voltaire et Rousseau ! et curieux spectacle que le duel à coups de plumes de ces deux pensées : d'un côté la défense douloureuse de Rousseau se faisant le champion d'une cité idéale qui le repousse, de l'autre les bottes portées en tous sens par le diabolique esprit de F'erney.
Nul doute que la boutique des libraires Gosse, terrain neutre au centre delà Cité, n'ait été un lieu où se rencontraient des gens de l'un et de l'autre parti.
L'oncle Henri Gosse, par son éducation hollandaise, ses relations à l'étranger, son caractère, ne fait pas de politique militante. Il a été reçu bourgeois en 1744,
' La lettre de M. Bérenger à .\L Cramer, premier syndic de la République de Genève, le 14 mars 1770, à Versoy .MDCCLXX. — Le Dictionnaire des Négatifs, etc. etc.
- L'histoire de Jean Bâcle : Le citoyen exilé ou l'exposé des procédures et d'un jugement unique (sic); de l'esprit duquel dérive l'origine des troubles passés, présents et à venir de la République de Genève. — Imprimé à Verssois dit la Nouvelle Choiseul. MDCCLXXI.
ayant acheté ce droit 700 écus, un assortiment à l'arsenal et 10 écus à la Bibliothèque. Mais, comme tous ceux qui, à n'importe quelle époque, sont venus s'établir à Genève., il apprécie le bonheur d'être républicain, se sent genevois dans l'àme et s'intéresse aux débats sans pourtant se compromettre.
De son côté, Jean Gosse, qui n'est qu'habitant — malgré ses demandes successives à la Seigneurie, il ne parvint à être reçu citoyen qu'en 1792, de par la constitution nouvelle — écoute volontiers discourir ses bons amis de la ville basse et ne craint pas de chansonner et les gens et les événements.
De 1762 à 1770, Genève, en délicatesse avec la France, passa donc de mauvais jours. Le commerce de livres n'allait pas mieux que les autres. Il y avait des dépôts considérables et pas de vente.
Pendant cette année-là, il y eut aussi du tirage dans la famille des deux libraires. L'humeur de plus en plus autoritaire de l'oncle Henri en faisait un tyran domestique; madame Gosse, pourtant bénévole, en souffrait, elle aussi. Jean se décida à faire valoir ses droits au partage du commerce, non qu'il voulût quitter son frère, mais il espérait se placer vis-à-vis de lui sur un pied d'égalité. Il avait assez de l'état de sujétion dans lequel il vivait depuis tant d'années.
Les deux frères prirent comme arbitres des amis communs : MM. Rey et Belayre; mais les amis ne surent que conseiller, ils connaissaient le fort et le faible de chacun, ils savaient que si l'aîné s'arrogeait certains droits, il prenait aussi pour lui les responsabilités; que le cadet n'était qu'un dilettante en affaires. Il fallut recourir à l'avocat Eynard qui avait eu autrefois en mains
les intérêts du vieux libraire Gosse. F'inalement, il fut décidé qu' Henri seul aurait la signature dans le commerce, et que Jean, reconnu associé, promettrait de s'occuper davantage de la boutique et pourrait prélever pour son entretien et celui de sa famille, outre les 800 livres à lui allouées, le tiers des profits.
Cependant une plus longue cohabitation étant devenue impossible, Jean remua : en juin 1765, il s'établit dans une maison de la même rue, n° 219, la maison Huaut, un peu plus haut en face.
Tout heureux d'avoir enfin un vrai chez lui, il fait aussitôt force achats, complète son mobilier. A partir de ce moment jusqu'en 1804, il tient les comptes du ménage et les transcrit sur des cahiers dont plusieurs ont été conservés par son fils.
On y lit, parmi les dépenses de 1765, — à côté du prix des toupines, des plats d'étain, du coquemar, — qu'il a payé : 41 ffl. 3 d. pour 46 liv. de beurre à 18 sols ; 6 ffl. à Mademoiselle Nanette refaiseuse de bas pour 6 journées ; ffl. 9 à la maîtresse de la Babi pour le mois d'octobre; tant pour le prix de bonnes notes qu'a reçu son fils et pour les estampes à mettre au-dessus des portes; 12 ffl. 8 d. pour le portrait de son frère fait par Gardelle, « peintre qui avait dans le temps assez de réputation pour la ressemblance, » et 4 ffl. pour le cadre; 4 ffl. pour la tête à perruque achetée à l'encan de Monsieur le Résidente, etc.
^ C'était la tète à perruque de M. de Montperroux, mort à Genève le 9 septembre 1765 et enterré au Grand-Saconnex. Ce résident laissa de bons souvenirs à la population, malgré les différends qui s'élevèrent à cette époque entre Genève et la France.