‹ Un Genevois d'autrefoisChapitre 21 sur 56 · DESSIN DE PH. HAINARD, D'APRÈS UNE AQUARELLE DE B. BOLOMEY · texte numérisé non relu

DESSIN DE PH. HAINARD, D'APRÈS UNE AQUARELLE DE B. BOLOMEY

« 6 Prairial.

....« Je suis devenu comme je te l'avois écrit le médecin du citoyen La Reveillère Lépeaux. En conséquence cet

homme excellent nous a introduits dans le sanctuaire de sa famille. Nous y avons été reçus comme de vrais amis et fêtés comme tels. Je ne puis assez t'exprimer tout le mérite moral de ce vrai philantrope, de ce vertueux citoyen de cet excellent mari, père, et ami. Son âme pure qui n'a jamais souffert la moindre atteinte, influe par son excellence sur tout ce qui l'environne...

« Hier nous devions dîner avec M. Reybaz, qui pour rester dans le pays a été obligé de vivre dans un village sous le nom de Giral. Je crains beaucoup que cette opiniâtreté à vouloir rester dans ce pays malgré le Directoire, ne puisse lui être un jour funeste. De CandoUe me donna une adresse de demeure si générale qu'après avoir visité toutes celles du village où on nous attendoit, disoit-on, nous fûmes forcés Gosse et moi de manger dans une buvette, une omelette pour notre dîner. Il m'a paru que nous n'avions pas été les seuls invités qui ont été obligés de revenir à Paris sans voir le citoyen Giral...

« 8 prairial.

« 11 y a de grands mouvemens dirigés contre Micheli, je crains que comme Genevois et son ami je ne sois renvoyé de bureau en bureau, de ministre en ministre pour avoir un sujet, en me refusant un passe-port, de me forcer à rester dans cette ville.... Micheli est soupçonné d'avoir assisté à l'affaire du lo août, quoiqu'il assure le contraire ; je vois venir qu'il sera encore renvoyé; certes j'espère qu'alors nos Genevois deviendront sages et que nos conseils ne compromettront pas de nouveau l'indépendance de Genève en présentant au Directoire exécutif un nouveau choix à faire. Un bon négociant établi à Paris en qui les autorités françoises pussent avoir confiance, sera ce me semble le seul agent néces-

saire pour s'v occuper des affaires de notre atome de République.

... « Je redoute les momens de silence sur les affaires de France, les ennemis, sans doute des François, assurent que les Anglois ont fait une descente sur les terres de la République et que l'empereur vient de trahir la foi de ses traités commencés en ayant pris par surprise un corps de troupes considérable. Ces propos m'ont tout l'air de contes, cependant je ne sais à quoi on peut attribuer tant de lenteur. Le paiement arriéré des agens de la République est, dit-on, aussi renvoyé. Tout cela ne sonne point bien pour le retour si attendu des rentes dont les inscriptions diminuent de valeur chaque jour.... Je viens d'apprendre que le citoyen Barthélémy a été nommé à une grande majorité [membre du Directoire^ heureusement pour Genève....

« Je compte aller demain matin à l'assemblée religieuse des théophilantropes S j'aurois occasion de t'entretenir longuement de cette excellente institution, la première fois que j'y fus, je ne pus m'empêcher d'y répandre beaucoup de larmes.... »

^ A propos des théophilantropes, Creuzé L^touche écrivait à Gosse cette même année, le 2 frimaire :

« Les théophilantropes sont à merveille. De leurs petites salles ils ont passé dans de petites églises, mais ils n'ont pas eu de quoi les payer. Les catholiques n'en paient point non plus, mais comme on avoit donné les églises gratuitement à ceux-ci on les a obligés d'y laisser faire le service des théophilantropes. La police règle les heures de chaque secte, cela se passe fort bien. Les théophilantropes y ont gagné le secours des orgues pour soutenir leur chant. Ils s'étendent de plus en plus. Ils ont un établissement à Versailles et dans quelques villes. Les prêtres catholiques en sont d'autant plus mécontens qu'ils n'ont aucune bonne raison à donner contre. »

Grâce à l'appui du Directeur Lareveillère-Lépeaux, Gosse finit par obtenir un passe-port. Sa femme se désolait de cette longue séparation d'avec son enfant et n'eatrevoyait pas sans effroi le retour par Lyon, toujours sur le fameux char tiré par Lisette ; le voyage devait durer 8 jours au moins. Heureusement tout se passa bien.

Le père et le fils se réjouissaient, eux aussi, du retour au pays. Eudora Champagneux et son mari, retrouvés à Lyon, devaient les accompagner jusqu'à Genève pour faire la connaissance de madame Gosse, mais leurs plans furent modifiés. Gosse, André et Lisette arrivèrent sans eux.

... « Enfin, enfin ma chère amie, je compte me diriger définitivement auprès de toi demain à midi et j'arriverai à Genève, s'il plait à Dieu, vendredi au soir par la route de S^ Genis à Châtelaine. Si tu veux me donner la jouissance de ta présence ainsi qu'à notre cher petit ami, tu hâteras le plaisir que j éprouve d'avance de notre réunion, tu voudras bien en conséquence te diriger vers Châtelaine dans ta promenade du soir...

« Lyon me paroit très tranquille et a un principe de royalisme bien prononcé. Les aff'aires actuelles de la France présentent une vraie galimaufrée d'opinions ; les plus habiles politiques n'y entendent plus rien, les finances et le commerce sont singulièrement malades. Puissions-nous nous autres Genevois ne pas être totalement écrasés par la violente secousse que ce grand état ne manquera pas d'éprouver... »

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