CHAPITRE XXI
Gosse accompagne les délégués genevois auprès du Directoire, 1797-1798
C'est en novembre 1797, la campagne d'Italie est terminée, la paix signée avec l'Autriche. Bonaparte se rend au Congrès de Rastadt pour régler les questions que n'a pas encore résolues le traité de Campo-Formio. Depuis une semaine, le Résident Desportes a prévenu les conseils que le général traverserait la ville. Les patriotes se réjouissent de pouvoir le contempler. Gosse est ravi ; son imagination lui montre dans le jeune héros, comme lui fils spirituel de Rousseau, l'horhme choisi par l'Etre Suprême pour faire triompher sur toute la terre les principes nouveaux.
Les Syndics et le Conseil ayant décidé que « la présence dans nos murs d'un homme aussi justement célèbre devoit être envisagée comme un événement également intéressant pour la République et pour chaque citoyen », il a été arrêté que la garde nationale se mettrait sous les armes pour lui faire honneur.
On juge de l'animation dans Genève ce jour-là, 21 novembre. Le général fait son entrée dans la ville à 3 heures Yg ; depuis 11 heures on l'attendait. Il reçoit une députation du* Conseil.
Un accident, voulu ou non. étant survenu à sa chaise de poste. Bonaparte qui devait partir le lendemain à la première heure, consent à passer la journée du 22 à Genève, à la grande joie de la population.
Gosse était alors en relations amicales avec Desportes ; il se rend le matin à la Résidence pour être présenté à Bonaparte ; il a pris son fils avec lui, il veut que l'enfant se souvienne plus tard de l'avoir vu de près.
Ayant plu au général par sa conversation et ses connaissances variées, notre pharmacien, est prié à la promenade en équipage que le Résident fait faire au bord du lac, l'après-dînée, à son hôte et au capitaine des gardes Marmont.
On y parle des savants français, de Rousseau. Bonaparte se plaint de sa santé, d'une irritation permanente qu'il ressent à la poitrine....
.... Une députation du Conseil, venant demander à Bonaparte de visiter les établissements publics, les atteint aux Pâquis, le carrosse tourne bride et se rend au Collège.
On a raconté maintes fois les détails de cette visite et les paroles flatteuses que Bonaparte adressa aux Genevois, paroles dont ils devaient se souvenir bientôt avec amertume.
Dans son cercle d'amis, Dieu sait le récit circonstancié et enthousiaste que Gosse dut faire de cette journée mémorable! Le lendemain déjà, il écrit au général une lettre pleine de sollicitude au sujet de sa santé, dont, ditil, il a parlé longuement avec son chirurgien ; il indique au général quelle est, à son avis, la ligne à- suivre et ajoute : . •
... « J'allois. général vous envoyer cette lettre par la poste, lorsqu'un de mes bons parens ^ qui alloit à Rastadt a bien voulu s'en charger; j'ai cru alors devoir l'accompagner d'une petite médaille qui a été frappée à Genève en l'honneur de notre bon et sensible Jean-Jaques à la mémoire duquel vous m'avez paru vous intéresser. La tète en est bonne et le revers indique un monument que nous avons érigé à cet illustre compatriote.
« Si vous désirez général, avoir quelqu'autre mémorial de cet ami des hommes, je pourrois vous envoyer un dessin de la maison où il est né. de sa demeure champêtre à Bossey et par dessus tout cela, peut-être une tabatière faite avec du bois du célèbre noyer à la plantation duquel Jean-Jaques donna ses soins. Vous serez le seul qui auriez en votre possession de tels objets, puisque la cure du fameux Lambercier n'existe plus dans ce moment.
« Salut et respect au plus illustre des généraux.
« Henri-Albert Gosse
« Pharmacien.
« Genève le 23 g^''^ i797- »
L'envoi n'arriva pas à destination. Quelques semaines plus tard, à Paris, Gosse remit lui-même à Bonaparte un autre exemplaire de la médaille de Rousseau. Quant au dessin de la cure de Bossey, on trouve encore, parmi les papiers, un petit croquis à la plume sur lequel se voit le noyer sur la terrasse, près de l'église.
Les quelques heures passées en compagnie de Bona-
* Henri Courvoisier du Locle.
parte suffirent pour que Gosse fut subjugué par sa bienveillance et son esprit génial. Il devait conserver longtemps ses illusions, après même qu'il l'eût sollicité en vain de travailler au maintien de l'indépendance genevoise, après même le dix-huit brumaire.
Cependant la catastrophe approchait; pour un temps, notre république allait ne plus « compter parmi les nations ». Les semaines qui précédèrent la Réunion furent une suite de jours douloureux pour les patriotes genevois qui suivaient avec attention ce qui se passait tout près d'eux : la Savoie occupée, l'indépendance du pays de Vaud proclamée, Berne investi, et, dans l'enceinte de leurs murailles, cette lutte sourde engagée entre Desportes et les citoyens de tous les partis, que le comniun danger unissait.
On a longtemps cru que le Directoire machinait de longue main l'annexion de Genève ; on sait maintenant qu'il n'en était rien et que Bonaparte avait été sincère dans ses protestations.
L'annexion fut presque uniquement l'œuvre de Desportes qui, après avoir été l'ami des Genevois pendant son premier mandat (déc. 1794 à oct. lygS), revint entièrement transformé à notre égard après quatre mois passés à Paris, et mit tout en œuvre pour atteindre son but. Il dirigea ses manœuvres avec habileté, aidé qu'il était à Paris, par son frère Benjamin, qui lui rendait compte des démarches de notre envoyé Micheli et des Genevois habitant la capitale.
Rien ne coûta à Desportes pour amener les Genevois à envisager l'annexion à la France comme un bienfait. Chaque jour surgissaient de nouvelles difficultés quant aux douanes et à l'entrée des marchandises ; c'était un véritable état de siège. On empêchait même le vin et le blé crus sur le territoire, de rester dans la ville; on supprima le droit de transit. A ce sujet les Conseils s'émurent et décidèrent d'envoyer à Paris le syndic Gervais et M^ Odier-Chevrier, afin d'engager le Directoire à changer le décret qui détruisait comme à plaisir le commerce de Genève (*).
Les deux députés devaient agir de concert avec Micheli. A titre officieux, on leur adjoignit Gosse, dont on connaissait les relations avec le Directeur Lareveillère- Lépeaux et d'autres gens influents.
Grande fut l'agitation dans la famille du pharmacien, lorsqu'on vint lui faire cette proposition plus ou moins entourée de mystère. D'un côté, Gosse était fier de cette mission de confiance, qui pouvait être une revanche à son échec de 1792 ; de l'autre, il redoutait un peu de se trouver en rapports journaliers, lui ancien Natif, avec MM^'s Gervais et Odier, Bourgeois, fils de Bourgeois : l'aristocratie genevoise.
Mais, avec son esprit imaginatif, il voit déjà l'indépendance de Genève garantie par son intervention. Il fonde de grandes espérances sur la bonté que lui a témoignée Bonaparte. Le général ne lui a-t-il pas dit en le quittant, qu'il espérait le revoir à Paris ?
Heureux de cette nouvelle occasion qui s'off're à lui de retourner en France, il se propose d'en profiter pour
(*) Voir Pièce Annexe XVII.
avancer ses affaires personnelles ; il emporte aussi des tableaux de son neveu Agasse, qui désire exposera Paris ses portraits de chiens et de chevaux.
Dans ce voyage, comme dans les précédents, Gosse numérote ses lettres pour que sa femme s'aperçoive s'il s'en égare en route.
Fragments des lettres de Gosse à sa femme :
« De More le 22 à midi (déc. lygy.)
« Très chère amie
....« Nous partîmes comme tu Tas pu savoir à 3 h., arrivés à la Pierrière la visite fut assez complète, les tableaux d'Agasse y payèrent pour droit d'entrée 7 L. 4. Dans notre passage à Versoix nous vîmes deux barques arrêtées. Nous arrivâmes à Nyon à 5 heures. Le trajet dé Genève à Nyon fut plus agréable que je ne l'attendois. Odier malgré ses redondances étoit gai et amusant et Gervais très aimable, ce qui me fait espérer pour la jouissance de la route. Le baillif vint visiter notre syndic. Comme je ne suis pas encore familiarisé avec les Baillifs je fus faire de mon côté visite à mon ami Ducros puis à Strecker, enfin au lieutenant baillival Dugerdil dont l'honnêteté à mon égard se manifesta fortement. Un souper plus que frugal nous fut préparé, mais frugalement nous ne touchâmes qu'à deux ou 3 plats. Oh ! notre syndic toujours aimable nous montra l'exemple! Un fait assez singulier que j'appris des Seigneurs du pays, c'est que des paysans de Prangins ayant voulu s'émoustiller révolutionnairement en allant saisir une compagnie de curés émigrés (que par parenthèse on a
expulsés aussitôt) ont été chacun puni par le Seigneur baillif et ont supporté chacun très-bénignement leur punition. Il paroit, par ce trait et d'autres semblables, que le principe révolutionnaire ne fait pas de grands progrès dans ce commencement du pays de Vaud. Un autre fait qui ne l'annonce pas encore dans le canton de Berne : quelques militaires françois, ayant obtenu le passage pour se rendre à Neuville, furent insultés par des paysans au point qu'on a été obligé de leur donner une escorte.
« Nous sommes partis de Nyon à 5 heures et très agréablement nous sommes parvenus jusqu'au haut de S*^ Cergues, où nous jouîmes du bel et étonnant aspect des brouillards sur la plaine. Nous étions au plus beau soleil et nous jouissions d'un ciel du plus bel azur. Une neige peu abondante, le gel sur le grand chemin ont accompagné presque toute notre route jusqu'à peu de distance de More.
« Ce trajet a été partagé par la conversation, la lecture et la promenade. Entre nous quatre, nous mettions le meilleur ordre à la jurisprudence criminelle. J'étois le pétitionnaire représentant la Nation, le Citoyen Syndic recevoit ma pétition, la remettoit au membre du Conseil Législatif, Odier et Grobéty faisoient mettre en exécution l'ordre donné par le Syndic.
« Des écrits nouveaux du Citoyen De la Harpe nous ont fait juger combien de foyers à Berne dévoient réduire en cendres ces fameux mémoires....
« Après avoir mis en ordre nos passeports, nous allons dîner avec beaucoup de gaieté dans l'espoir que nous réussirons les uns et les autres à remplir notre but....
« Je me trouve heureux de m'être désabusé sur le citoyen Odier, c'est un des meilleurs compagnons de voyage, il est d'une bonté, d'une complaisance et d'une gaité qui me charment. Le syndic Gervais ne remplit pas moins bien son rôle et le bon Grobéty nous écoute et a un soin admirable de toutes nos affaires. »
Nos députés continuent agréablement leur route, mais ne voyagent que de jour, les attaques de diligences étant encore fréquentes. Gosse recommande à sa femme d'être très réservée sur les nouvelles qu'elle donnera de lui.
« 23 et 24 X^fe lygy.
« Nous sommes arrivés hier au soir à Viteaux, tous sains et saufs, cet état heureux durera sans doute car nous sommes tous les quatre sobres et tous les quatre nous dormons au moins une partie des nuits. Nos aventures ne se succèdent point, il est vrai, comme dans un voyage où des êtres femelles partageroient nos plaisirs, mais des conversations toujours dirigées vers le bonheur de notre chère Patrie remplissent pour ainsi dire tout notre temps. Mon cher Concitoyen Odier n'est pas il est vrai toujours de mon avis, je l'écoute, je le combats et parfois je sors avec avantage de la lutte. Tantôt il est question des communes, de leur position, des moyens les plus propres à les utiliser; d'autres fois il est question d'Education publique, puis des manquemens d'un certain Président du conseil Législatif envers un très petit, très insignifiant membre de la grande famille genevoise, un pauvre apothicaire. Oh ! pour cette dernière discussion elle a toute été à l'avantage du pauvre pétitionnaire qui sans se fâcher, sans disputer, et sans céder a, tout en
badinant, fait connoître combien il étoit dangereux pour notre très petit état d'avoir des volontés partielles audessus des lois....
« De Paris jeudi matin 28 X^re g h.
« Le courrier part pour Genève, pourrois-je ne pas m'entretenir avec toi très chère et excellente amie. Ne t'attends pas aujourd'hui d'avoir des détails ni de mon voyage, ni d'une infinité de choses intéressantes que j'ai apprises depuis le moment de notre arrivée, qui fut hier soir à 6 heures. Je n'en aurois pas le tems puisque je vais vaquer à me chercher un logement, ne voulant pas absolument exister dans Paris aux dépens de notre chétif trésor. Odier dans ce même but est allé logé chez la mère Biderman.
« Je vis avec plaisir Micheli, il demeure dans notre même hôtel. M^ Dolomieu m'a donné aussi hier soir des nouvelles de son savant ami Faujas de S^ Fond, dès lors Maréchal ne sera pas parti, en conséquence je me propose de lui faire ce matin ma visite ainsi qu'à nos amis Bonin.
« Je vais mettre le plus d'ordre que je pourrai dans l'emploi de mon temps. Demain par exemple je compte faire ma visite au fameux général et peut être à la famille Thouin et à Creuzé de la Touche. Ces diverses visites vont me rendre plus savant que je ne suis en matière politique, quoique je trouve l'être trop pour le peu de séjour que j'ai fait dans ce centre d'opinions et de volontés.
« Je crains singulièrement les sottises de nos Genevois dans cette journée. Nous avons un tel besoin d'être réunis et de vivre en bonne intelligence avec nos voisins
les François, que je frissonne en pensant aux maux incal- -culables que des manquemens soit envers eux soit envers nous-mêmes pourroient nous attirer. Nous sommes sur le bord du précipice le plus affreux. Mais avec de la sagesse et du courage nous pourrons peut-être nous en éloigner. Dieu le veuille, je n'aurai du moins aucun reproche à me faire, j'avois prévu de loin les dangers que nous avions tous à redouter....
« Je vais voir aussi aujourd'hui M^ Porta, nous nous occuperons en conséquence des moyens de relever par un extérieur imposant qui plait si fort dans ce pays, le mérite des deux tableaux de notre cher neveu.
.,.. « Serre dans tes bras le plus fortement possible sans cependant lui faire le moindre mal, notre fils chéri ; ce voyage m'a rappelé mille petits événemens, où sa sagesse et son intelligence avoient brillé.
« Que mon père et ma mère veuillent bien recevoir mes regrets de n'avoir pu les embrasser avant mon départ. Tu leur auras fait connoître j'espère la précipitation de cette excursion...
« Tu auras reçu sans doute mon N^ 4 que je t'ai envoyé par la poste; celle-ci te sera remise par notre courrier Morel elle t'apprendra plusieurs choses que je n'ai pu te communiquer hier. Micheli m'a vu arriver avec un témoignage très particulier de grand plaisir. Il me l'a dit le lendemain dans la visite qu'il me rendit en m'assurant qu'il auroit mieux aimé voir venir à Paris un homme sans caractère mais connu avantageusement, que de voir deux envoyés de la République; aussi est-il décidé qu'ils resteront sans se faire connoître jusqu'à nouvel ordre, tandis que je travaillerai auprès de nos amis et peut-être
cela sera seul nécessaire, car j'entrevois un moyen de sauver notre indépendance s'il me réussit. Il y a ici Bellamy d'Hambourg je n'aime pas le voir autour de nous; il ne nous est heureusement pas venu voir, car je crois que je lui aurois fait un mauvais compliment
« Je fus dîner chez Fourcroy avec une compagnie de savans comme Vauquelin, Bouilly, Lagrange etc. On me demanda beaucoup des nouvelles de la santé d'André, il paroit qu'il a en général intéressé, mais dame! c'est qu'il étoit sage alors!....
« Ce 30 Xbre lygy.
« Je t'écrivois hier par le courrier Morel, depuis ce moment, je me transportai dans mon nouveau domicile Cloître Opportune, che^ le célèbre d'Anjou, je suis devenu ainsi très voisin de mes amis Bonin. Je fus pour voir le général Bonaparte qui demeure à une des extrémités de la ville dans un emplacement isolé. Il ne voit que les personnes qui lui font plaisir et pour cet effet on ne peut se faire annoncer, il faut s'inscrire sur un livre et l'on voit le lendemain si l'on est admis. Le général a été reçu membre de l'Institut national et a été nommé avec Prony et un autre membre de l'Institut pour faire un rapport sur un objet de mécanique. Cela n'annonce pas son départ prochain.
« Il paroit qu'on se prépare vigoureusement pour combattre les Anglois, mais sur quoi est fondé le succès d'une traversée? j'espère qu'elle réussira. Le citoyen Faujas de S"^ Fond savant de ce pays avec lequel je passai une partie de la soirée est dans une persuasion absolue du succès de cette entreprise...
« De chez Maréchal je fus voir l'excellente famille
— Syo —
Thouin, nous nous embrassâmes avec toute l'expression de la plus vraie amitié. Guilbert me dit qu'il avoit de nouveau parlé au citoyen Lépeaux qui lui avoit dit qu'il avoit envoyé au citoyen Ministre de la guerre ma demande et que je n eusse qu'à m'adresser à lui. Actuellement je pourrai voir cet excellent homme, je lui parlerai plus longuement, soit de notre affaire particulière soit de la générale.
« Le citoyen Guilbert est touché de notre position et se persuade que le citoyen Lépeaux y prendra le plus grand intérêt....
« i^'" janvier 1798.
« Très bonne amie
« Tu dois bien t'apercevoir que je ne laisse partir un seul courrier sans m'entretenir avec toi, mais je n'aperçois aucune de tes lettres !....
« Ma vie depuis mon N^ 6 n'a pas montré de grands événemens. Je fus, le matin que je t'écrivis demander au secrétaire du citoyen Lépeaux une permission pour entrer à l'assemblée du Directoire. Il m'envoya un domestique pour me faire placer avec M^ Bonin qui m'accompagnoit. Cette cérémonie qui n'étoit pas complète, ne me laissa aucune vraie jouissance. Une masse considérable de superbes grenadiers qui bordoient la haie aux Ambassadeurs jusque dans la salle d'Assemblée, un roulement de tambour presque continuel formoient un tableau majestueux, nwiis un peu trop bruyant pour mes oreilles.
« Revenu auprès de M^ Gervais, je fus dîné avec lui chez son beau-frère Strubing, M^ Bartholoni qui est l'oncle de notre syndic s'y trouva. Il me parla beaucoup de toi et de mon beau-frère Agasse....
« Hier avec la pluie je passai une journée en général fort ennuyeuse. Une visite inutile au général Bonaparte me capotisa beaucoup, mais il y a tant de difficultés à l'approcher quoiqu'il vive dans la retraite, il y a tant d'individus empressés à le voir, qu'il n'étoit point étonnant que mon tour ne fût pas venu. Je fus porter à M^ Porta les tableaux d'Agasse, ce M^ m'a promis de les faire mettre dans de beaux cadres, de les faire vernir, en un mot de veiller à tout ce qui sera nécessaire pour pouvoir les vendre; ce dont m'a-t-il assuré il n'est pas à peu près sûr. Mais entre nous il m'a paru avoir pris l'esprit diablement parisien. Il m'a dit de plus que le grand goût actuel est dans les chevaux de course anglois....
« Je fus chez mon ami Le Camus chez qui je dois diner demain; ce Le Camus est le commis de la 3^ division du ministre de l'Intérieur pour tout ce qui concerne le génie, c'est lui qui est chargé de la construction du pont d'Aïre. Une conversation que j'ai eue sur Genève me fait bien présumer qu'on ne veut point attenter à notre indépendance, mais il faudra que nous fassions un arrangement de commerce nouveau avec les François. La lettre du ministre des finances à Micheli a dû faire plaisir aux Genevois....
« Ayant reçu une invitation du général Bonaparte hier au soir, je dois m'y rendre ce matin et je crois qu'il sera beaucoup question de notre Genève, si ce que je projette me réussit je crois que notre petite République pourra devenir un paradis terrestre.... »
P.-S. J'oubliois de te dire que j'assistois à la séance de l'Institut où Buonaparte se rendit comme membre et avec l'apparence de la plus grande simplicité. Il avoit
déposé son titre et son habit de général. Mais je ne voulois point l'aborder, il faut savoir prendre les à-propos. Micheli qui étoit avec moi n'a pu le voir que dans les assemblées. M. Gervais voudroit aussi le voir, mais je doute beaucoup de pouvoir les introduire auprès de lui. Ce n'est pas une petite faveur qu'il m'accorde en me recevant chez lui. Il m'a fait écrire une lettre fort honnête par son secrétaire dans laquelle il m'a fait dire qu'il seroit à 1 1 heures chez lui et pour moi ! »
« le 7 janvier 1798 vieux style à 8 h. du matin.
«Je fus lundi matin à 11 heures au rendez-vous
que m avoit donné pour moi seul le général Buonaparte. Il me reçut avec cette affabilité et cette bonté qui le caractérisent. Il parut s'intéresser pour ma chère Patrie, il daigna aussi s'occuper de mes intérêts particuliers. Après avoir conversé près d'une heure avec le grand homme, je voulus prendre congé de lui mais il m'arrêta en me disant : « J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner ici demain à 5 heures, j'invite trois savans distingués de ce pays, je désire que vous puissiez vous réunir avec eux. » Je lui témoignai ma vive reconnoissance et je me retirai. A mon retour chez moi je passai auprès de notre cher syndic et lui fis part des dispositions favorables que m'avoit manifestées le général Buonaparte pour la conservation de notre petite République. Je fus de là dîner chez nos bons amis Bonin et leur présentai quelques légers souvenirs de cette nouvelle année.
« Je fus ensuite passer la veillée jusqu'à 10 h. dans le centre de la toute excellente famille Thouin.
« Le vertueux Lépeaux fut à mon côté une partie
de cette soirée, il daigna écouter toutes les expressions de mon chagrin relatives à ma chère Patrie. Il me parut avoir été mal informé sur plusieurs objejts. Comme il me reconnoissoit vrai, il me témoigna que mes éclaircissemens lui avoient fait plaisir. Mes affaires particulières furent discutées à leur tour, il m'invita à faire présenter au Directoire par le ministre de l'Intérieur un rapport à ce sujet. Enfin après m 'avoir témoigné mille fois sa bienveillance, soit par ses tendres embrassemens, soit par d'autres expressions plus flatteuses, il me dit de venir lui demander à dîner quand je le jugerois à propos
« En passant près de la pharmacie de mon infortuné ami Pelletier, je fus voir son intéressante veuve et son frère ; je ne peux penser à ce savant chimiste sans éprouver de la tristesse. Comme l'heure de mon rendezvous chez le général Buonaparte approchoit, je rentrai dans mon domicile.
«Le dîner qui m'attendoit étoit simple et sans faste. Les premiers savans de Paris en faisoient l'ornement : les Borda, les La Place, les Coulomb, l'intéressant amiral Fruguet, l'expérimenté Brongnard donnèrent un charme à cet intéressant repas. La citoyenne Buonaparte et son aimable fille augmentèrent encore beaucoup nos plaisirs. J'avois à mon côté le savant aide de camp Marmont et je ne fus pas des moins bien partagés. Cette citoyenne Buonaparte sans être jolie a une figure qui intéresse; elle présente aussi un caractère de bonté et de simplicité qui m'a étonné. Elle m'a fait un cadeau que je destine à notre aimable amie Dumoulin, c'est un excellent médaillon en plâtre de Buonaparte, très ressemblant. Après avoir été présent et actif dans une con-
versation entre tous les savans invités, je me retirai en remerciant le général de ses bontés et en le priant de m'accorder ses conseils soit sur ce qui peut concerner Genève, soit pour mon affaire particulière ; il me les promit avec sa bonté ordinaire.
«Je revins hier soir auprès de notre cher syndic. Mais qu'y appris-je ? Quel affreux désordre vient déranger tout ce que nous préparons pour sauver notre malheureuse patrie, je ne sais pas en vérité comment nous pourrons nous en tirer. Faut-il toujours que nos têtes genevoises se laissent aller à leur trop grande idée d'elles-mêmes, nous autres si petits vermisseaux. Il faut que nous conservions notre vie par nos vertus et nos lumières, ce seront elles seules qui nous sauveront. Comme il étoit onze heures je ne pus abandonner mon concitoyen Gervais et je fis mes préparatifs pour reposer ce soir ma tête à côté de notre zélé et sensible svndic »
« Veuillez me faire le plaisir de faire préparer pour
m'envoyer par la poste le plus tôt possible trois de nos meilleures truites, de vingt livres environ chacune. L'une sera destinée pour l'excellent directeur Lépeaux, qui m'a promis d'en payer la sauce ; la seconde au fameux général Buonaparte qui veut connoître les productions de notre beau lac, et la troisième, promise déjà depuis l'année passée, à mes savans amis Fourcroy et Vauquelin. Je pense que pour les deux premières le gouvernement en fera les frais. Du moins elles ne serviront que pour pr«;'parer le bonheur de nous tous.
« Adieu de nouveau, je vais faire part au Directeur Lépeaux et au général Buonaparte du fâcheux événement dont j'ai connaissance; il faut faire connoître la vérité des faits à ces amis de la vérité et de notre bonheur. »
« Paris le i8 nivôse soit 7 janv. 1798. « Chère amie
« Ta lettre du 3o X^^^ vient de m'étre apportée par
iMaréchal j'ai connu par des dépêches envoyées par
un courrier extraordinaire l'événement du 28 X^^^ *. J'étois sur le point d'en envoyer un récit au général Buonaparte comme je l'avois fait au citoyen Lépeaux, mais une lettre du Professeur Pictet à Micheli bouleverse mes idées : la relation étoit différente en bien des points de celle que nous avoit envoyée notre conseil et cependant il disoit avoir été témoin à la fin de cette affaire. Je ne sais pourquoi on ne l'a point demandé comme témoin ; sa déposition auroit sûrement été d'un plus grand poids que celle de tant d'individus, non seulement insignifians, mais méprisés ou méprisables. Micheli envova hier au ministre de la "uerre une relation bien faite de cet événement. J'espère ainsi que les
^ L'affaire du Pont d'Arve, dont parle VAjuï des Lois du 20 janvier 1798. D'après le rapport (8 nivôse au 6) du général Pouget, Commandant dans le département de l'Ain et du Mont-Blanc, au Résident, la garde genevoise du pont d'Arve aurait fait feu sur des grenadiers français accourus pour prêter main-forte aux employés de la douane qui voulaient empêcher des contrebrandiers d'introduire des marchandises françaises (des ballots de grosse draperie, dite ratine). La garde genevoise ayant refusé de laisser passer le maréchal des logis-chef chargé de transmettre le rapport au Résident, le général Pouget fut contraint de lui envoyer les dépèches par Bellerive. Le Résident adressa des réclamations au gouvernement genevois et transmit le dossier au Directoire. Voir Archives d'Etat de Genève P. H. 5619.
mauvais rapports ne feront pas de sensation. Ce qu'a dit de cette affaire VAtJii des Lois n'est pas fulminant contre nous. Le mouvement qu'a fait ton neveu pour aller chercher ses armes m'a fait rire, il en est de lui comme de beaucoup de nos concitoyens qui s'imaginent toujours avoir à combattre une force égale ou peu supérieure à eux. Que leur extrême petitesse soit toujours présente à leur esprit ! Il vaut toujours mieux laisser tomber dans leur faute ceux qui veulent nous nuire, que de leur répondre, parce que si les chefs de la Grande Nation sont justes comme je ne puis en douter, ils relèveront les manquemens ; mais si au contraire ils voyoient que nous sommes sans cesse à faire parade de notre ridicule force, nous serions anéantis aussitôt. Dans ces circonstances nous ne pouvons nous sauver que par notre sentiment de petitesse, notre union, par nos moeurs et notre savoir... Nos députés n'ont pu encore avoir d'audience du ministre des relations extérieures ; je crois cependant qu'elle aura lieu car nous aurons quelque transaction à passer entre les deux républiques, soit pour arrêter dans Genève les moyens de faire de la contrebande, soit pour conserver toujours notre indépendance intérieure.
« On a fort bien fait de tenir fermé notre pont d'Arve, plut à Dieu que depuis longtemps il eût été impraticable, les habitans de Carouge auroient un peu mieux connu leur dépendance des moyens d'existence que leur offre Genève, et ils n'en seroient pas autant ses ennemis.
« Micheli notre ministre est malade, je l'ai aussi un peu médicamenté....
....« Les truites sont attendues avec impatience; combien j'eusse désiré avoir pu en envoyer à d'autres per-
sonnes. De grands événemens sont, comme tu le sais,
souvent le résultat de bien petites choses
«Je compte d'aller voir incessamment Adet^ Je n'ai pu rencontrer chez lui Resnier.
« De Paris le 20 nivôse an 6.
... « J'espère bien tirer un très grand parti de la bienveillance du grand général, il s'intéresse pour Genève et pour ton ami en particulier...
« Il ne faut pas s'inquiéter des chicanes de nos voisins. Dans une lettre au syndic Du Pin j'ai fait connoître sur cet objet la marche nécessaire dans de telles circonstances. Qu'on se persuade que jamais les chefs françois ne donneront une permission ostensible de nous nuire, en outre-passant les ordres qu'ils auroient donnés. Il faut dans leurs manquemens se montrer toujours honnêtes et fermes de l'appui de la justice françoise et y recourir vers les autorités un peu conséquentes....
« Si tu vois M. Dittmar, salue le bien amicalement de ma part et dis lui que le ministre de la guerre vient de donner à l'administration départementale du Rhône, un désistement complet de toutes ses prétentions sur le couvent de S^^ Marie et qu'il est bon d'avoir des saints en Paradis. Les citoyens Lépeaux et Buonaparte m'ont paru avoir diablement fait hâter cette petite opération. J'écris à Lyon au commissaire du pouvoir exécutif pour qu'il veuille ne point vendre ce couvent sans les ordres du ministre de l'Intérieur chez qui je vais actuellement me mettre en activité. Je ne veux point travailler pour d'autres individus que pour nous.
^ Résident français à Genève de septembre à novembre 1794.
« La charmante Sophie Le Camus embrasse son petit ami Gosse.... »
Le couvent désaffecté de Sainte-Marie de Bellecour à Lyon, dont il est ici question, était destiné, dans l'idée de Gosse, à devenir un vaste établissement pharmaceutique et un magasin de drogueries en grand, à l'imitation des établissements anglais de ce genre.
Gosse devait s'associer avec Frédéric Dittmar, qui aurait eu à s occuper de toute la partie commerciale; lui, se réservait la gestion et les manipulations relatives aux préparations pharmaceutiques. Le jardin du couvent aurait été cultivé de plantes usuelles.
Le projet était entièrement élaboré, il ne s'agissait que d'obtenir du Ministre de la guerre la levée de la clause de la vente du couvent.
« Paris le 22 nivôse an 6.
.... « Je fus dimanche pour assister à une assemblée de Théophilantropes; bien loin de me satisfaire, je pus tirer pour conclusion qu'ils ne pourroient avoir du succès. La marche que l'on a prise pour faire admettre cette croyance n'est pas celle, suivant moi qui auroit dû être suivie.
« Je fis chez Creuzé La Touche un dîner des plus agréables, il y avoit réuni d'excellens Républicains amis des Genevois. Je quittai cette compagnie pour me réunir à une i5^'"^ de Genevois avec lesquels je restai jusqu'à 10 heures.... La journée d'hier se passa en grande partie à l'hôtel des Lillois... Je reçus une lettre du citoyen Gervais qui m'invitois à me venir coucher auprès de lui et m'annonçoit des choses fâcheuses. Tu les sauras très
chère amie, vraisemblablement par le courrier prochain. Pour le moment n'ayant que de grandes probabilités je ne dois pas les hasarder. Un courrier extraordinaire que nos députés ont envoyé cette nuit doit porter en conseil ces grandes probabilités ou presque certitudes, mais son arrivée ne doit pas être ébruitée...
« Tu auras sans doute lu sur les journaux d'hier qu'on me traitoit, ainsi que nos députés, d'Anglo-Genevois. Combien ces journalistes sont dans l'erreur. Que tous les vrais républicains fussent seulement dans mes principes, le bonheur giroit au milieu des François et les Anglois seroient bientôt forcés en les admirant de leur demander la paix. »
« 24 nivôse.
... « La grande nouvelle dont je ne t'ai pu parler dans ma précédente, c'est le renvoi de nos deux députés sans les avoir voulu entendre; il est vrai que la faute en vient principalement au citoyen O*** qui, ne connoissant pas les hommes et les affaires, a cru devoir les mener comme à Genève et jamais à ma manière franche et loyale....
« Nos deux députés comptent partir lundi prochain 26 nivôse. Puissent-ils le faire avant que l'ordre leur en soit donné par le pouvoir exécutif.
...«Je revis hier cet excellent ami [Adet] ; je restai avec lui près de trois heures et demain il veut passer presque la journée entière avec moi. J'espère beaucoup de sa grande influence, car il est singulièrement ami des Genevois et en même temps considéré ici de la manière la plus favorable par sa parfaite moralité et ses connoissances.
« Je ne puis t'écrire davantage, car notre syndic s'impatiente de ce trop d'attachement pour une femme chérie, il paroit qu'il ne connoit pas tous les délices du cœur ou du moins qu'ils ne sont pas pour lui aussi exquis que les miens. Adieu toute bonne je ne cesserai de me dire
ton tout bon mari et ami.
« 26 nivôse.
.... « Les événemens dans le pays de Vaud ont bien changé depuis ton N^ 6. Dieu veuille qu'ils ne soient pas à notre détriment. Il faudroit que par une espèce de miracle tout Genevois honnête homme pût considérer son cher concitoyen vertueux comme un de ses amis, que toute haine, tout esprit de parti fût par lui anéanti pour toujours.
... « Je ne suis point encore sans espérance pour notre sort, nous avons de puissans amis qui sentent vivement que par notre destruction ou notre assimilation, la République françoise, bien loin d'y gagner y perdroit, puisqu'il lui seroit ôté pour toujours des amis vrais de leur bonheur et de leur prospérité, des zélés et anciens défenseurs de la pure liberté, des têtes organisées et disposées par notre éducation, pour le savoir dans tous les genres....
« Si je vais m'aider à faire la dissection de la Truite qui arriva hier chez l'excellent général, je passerai chez le citoyen Porta qui loge dans son quartier, mais je crains bien que son activité pour obliger Agasse ne soit qu'en paroles. »
« 28 nivôse.
... « Tu ne te ferois. pas l'idée des atrocités dont on a imbu contre nous le Directoire, et certes d'après des faits qu'ils ne peuvent croire être dirigés par l'imposture, ils agissent.... »
« 29 nivôse à 1 1 h. du soir
« à côté du citoyen Gervais.
« Je ne reçois point de lettre de toi par le courrier, très excellente amie, sans doute il y aura eu empêchement à ta correspondance, ton empressement à me donner de tes nouvelles étant égal au mien. J'ai reçu par contre une lettre du courrier de Fernex à Maçon, par laquelle il m'avise que son confrère de Paris n'a pas voulu se charger des deux truites. Il n'est pas douteux que s'il n'y en eut eu qu'une à la fois elles me seroient parvenues comme la première. Je ne les rece^^Tai que par la diligence qui doit arriver le i^^ pluviôse. Ce retard fait absolument manquer le but de leur disposition, prise d'après la lettre du syndic Dupin. L'une auroit dû être mangée hier chez Fourcroy et l'autre demain avec la famille Thouin chez le citoyen Lépeaux. Mais comme ce prétendu mal est irréparable, il faut croire que si cela ne fût pas arrivé il en eût été bien pis.
« Au moment du départ de cette lettre nous recevons un courrier envoyé par notre Conseil; il étoit porteur d'une adresse dont le style mâle et vraiment républicain égaloit la force du raisonnement. Il est fâcheux que la masse entière des Genevois n'en ait pas été le porteur, mais je conçois très bien l'éloignement que plusieurs d'entre eux peuvent avoir eu. Cette adresse, que nous avons fait présenter au Directoireexécutif par le ministre des Relations extérieures, à l'aide de notre ministre Micheli, a arrêté une pétition que je devois présenter en mon nom particulier (de l'aveu de notre ministre et de nos députés) à ce même Pouvoir exécutif, pour décider
un peu nos affaires. Nous ignorons comment cette adresse sera reçue du Directoire; mon avis eût été avant de la présenter aux cinq Directeurs de commencer par avoir le suffrage d'un des cinq...
« Nos Députés n'attendent pour partir qu'un ordre ou du Directoire Exécutif ou de leurs commettans tous nos passe-ports ont été mis à cet effet en règle. »
« 2 Pluviôse.
« Je passai décadi une soirée délicieuse, je fus dîner chez le citoyen L. P. avec toute la famille Thouin, bien entendu sans l'enfant de notre lac... Je remis la fameuse adresse genevoise dont on n'^voit pas eu connoissance, j y ajoutai une pétition comme particulier genevois pour être présentée au Directoire; je dois aussi la retirer pour la remettre au net après en avoir fait part à notre ministre avec qui je suis très lié. Je demande précisément que l'on nous envoie un citoyen françois impartial connaissant notre pays et ses habitants. Tu peux bien l'imaginer quel pourroit être l'homme à choisir. Je fis part hier à cet homme [Adet] de mon projet, tu ne saurois te figurer ses expressions de joie....
«Enfin, enfin ! les toutes fameuses sont arrivées. Je les fis distribuer hier matin chacune à sa destination. Il en est résulté pour moi deux nouvelles jouissances à attendre, ce qui te prouvera que tout est pour le mieux: i^*" plaisir: grande invitation de la part de l'homme excellent pour assister de concert avec le fameux général Masséna à une grande dissection de l'Enfant du lac. 2^ plaisir: autre invitation avec une masse de savans du premier mérite chez Fourcroy. Aujourd'hui je compte être témoin de la grande fête qui se fait à S^-Sulpice, le citoyen Res-
nier que je vis hier et qui me fit beaucoup d'accueil m'a promis à cet effet une carte, j'en vais demander au citoyen L. afin d'y pouvoir conduire notre excellente amie Bonin. Je passai une soirée fort intéressante chez Gautier Delessert, son épouse est du plus grand mérite. Dolomieu et Micheli furent de ce dîner, tu dois penser s'ils servirent à accroître mes jouissances... Gervais y étoit invité mais il refusa par raison de santé; il n'est cependant pas malade, mais il est mélancolique et certes qu'est-ce qui n'en a pas quelque petite dose ? Si je n'avois pas ma grande maxime devant les yeux, je serois comme les autres. Oh ! vive le cher, l'adorable Pangloss, sa maxime est la seule à suivre pour être heureux ! »
« Paris ce 6 pluviôse.
« ...Le 4 fut passé en grande partie dans la compagnie des citoyens Johannot et Micheli, Gervais et Odier. Le dîner de Fourcroy qui m'attendoit ce même jour fut pour moi un des plus agréables que j'eusse fait dans ma vie; la compagnie était des mieux choisies. Des hommes savans y étoient entremêlés avec des femmes en même temps belles et pleines d'esprit. Des jeux innocens et propres au développement de nos connoissances et de notre intelligence furent continués jusqu'à ii heures. Les Parisiennes m'ont paru avoir de plus que nos Genevoises un enjouement, une liberté d'idées et d'actions qui sans choquer la bienséance mettent l'homme à son aise et lui procurent des jouissances délicates, difficiles je crois à rencontrer dans d'autres pays. Si tu avois vu ton pauvre mari livré à la discrétion de 4 à 5 de ces charmantes femmes, tu l'aurois plaint, mais aussi combien d'hommes eussent envié mon sort. La truite fit l'admiration de
toute la compagnie, elle étoit fort bonne quoique sans sauce, car ici aucun cuisinier ne sait notre assaisonnement. (*)
«... Je suis dans la chambre du syndic Gervais qui est sorti de fort bonne heure. J'ai conversé un instant avec le citoyen Micheli et je n'ai rien appris de lui qui put me donner des inquiétudes sur notre pauvre Genève, bien au contraire; les mesures 'dernières que notre gouvernement a prises ont paru faire plaisir à divers membres de ce gouvernement. »
« Paris le 8 pluviôse.
« ...Je vois avec chagrin que tes dernières lettres n'ont pas toute la facilité de composition de tes premières; sans doute que la position critique de notre chère Patrie affecte vivement ton àme et cela ne me surprend pas; quoiqu'il me reste encore quelqu'espoir je n'en suis pas moins affligé moi-même; j'ai besoin de toute ma philosophie pour n'en être pas vivement aiïecté et quand j'aurai accompli ma tâche comme citoyen genevois, il ne me restera aucun reproche à me faire. Je fus hier au Directoire pour savoir quel est le succès de mes deux pétitions, je n'en pus avoir de réponse mais je compte d'en avoir aujourd'hui. Il est à craindre pour nous que l'armement des Suisses ne nous devienne très préjudiciable, car Genève en cas d'affaire pourroit bien devenir une place dont l'un ou l'autre combattant s'emparerait. Il est donc bien important que cette guerre ne se déclare pas. J'aurois voulu avoir reçu avant mon départ la médaille pour le général, parce que je la lui aurois fait parvenir moi-
{*) Voir Pièce Annexe XVIII,
même avec une lettre d'adieu, il est étonnant combien ce grand homme craint de se compromettre, il redoute à ce qu'il paroit ma présence comme Genevois. Hier je fus faire ma visite au citoyen Benjamin Desportes, mais je ne l'ai pu voir, il est certain que le Résident son frère m'a servi avec chaleur dans mon affaire de Lyon et certainement je lui en suis très reconnaissant. Je fus faire ma visite aussi au fameux Le Vaillant \ nous renouvelâmes notre connoissance d'Amsterdam et nous nous rappelâmes de plusieurs petites aventures que ni toi ni notre chère nièce ne trouveroient pas tenir d'une sagesse trop sévère. Il m'a paru très bien portant et quoique d'une figure jeune encore, il n'a pas moins 7 enfans et déjà des petits-enfans. Il en est à sa seconde femme qui m'a paru fort aimable, nous avons parlé de Varron dont il faisoit beaucoup de cas comme lui ayant aidé dans la rédaction de son ouvrage, il le trouvoit beaucoup trop paresseux dans son travail. Je lui demandois s'il avoit connoissance de son voyage en Italie, il m'assura qu'il n'en avoit pas dressé un journal et qu'il seroit vraisemblablement perdu pour la société savante. Je suis fâché quant â moi que cette description de Crevin et des impressions sentimentales qu'il y avoit éprouvées ne fussent au moins sauvées du naufrage, car je me rappelle qu'il avoit composé quelques charmans morceaux relatifs à notre toute bonne amie. Le Vaillant s'occupe d'un volume superbe sur l'histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, ils
* Voyageur et naturaliste, parcourut de 1781 à 1784 le pays des Cafres et des Holtentots, avec le projet de traverser l'Afrique du sud au nord. Il donna à son retour la relation de ses voyages et de nombreux travaux sur les oiseaux d'Afrique.
sont imprimés sur deux formats, le folio et l'in quarto avec les couleurs les plus vraies, quoique par impression. Il m'a beaucoup prié d'inviter notre ami Jurine d'entrer en correspondance avec lui, il pourroit lui offrir un grand nombre de beaux oiseaux d'Afrique contre ceux de notre Suisse et surtout ceux de proie... Je passai hier une soirée très intéressante chez Millin* de Grand Maison il yavoit chez lui environ 5o à 60 personnes invitées, de sexes mêlés. Divers savans de tous les genres y étoient assemblés et les femmes les plus élégantes veulent bien les accueillir. Divers ambassadeurs s'y rencontrent ordinairement. J'y jouois mon rôle comme je le pus. Je crois qu'à force d'être avec des femmes aimables je me façonnerois si bien que je deviendrois une fois digne de toi. Tous les livres les plus modernes dans tous les genres sont étalés dans une belle galerie, chacun peut les parcourir; une vaste bibliothèque est à la disposition des assistans. Le thé et des gâteaux sont ensuite offerts aux divers cavaliers par des femmes dont le ton et les minauderies sont absolument mis de côté, les charmes de la conversation y accompagnent sans cesse ceux de la figure. Je trouvai entre autres la citoyenne Grand Maison remplie de cette amabilité inconnue je crois à Genève. Son habillement simple et modeste seyait à sa figure intéressante et des mieux proportionnées. Elle n'avoit point de perruque, mais ses beaux cheveux bouclés sur toute la tête et sans poudre relevoient singulièrement la blancheur et la finesse de sa peau et le beau coloris non factice de ses joues et de ses lèvres. Des pendans d'oreilles en or et
^ Naturaliste et archéologue, rédacteur du Magasin Encyclopédique.
€n coquilles nacrées sembloient enlacer les beautés de sa gorge. Une robe longue en soie brun-violet marquant bien la taille, recouvroit tous les contours élégans de ce corps fait pour être admiré; des jambes extrêmement bien contournées et recouvertes de bas très élégans, de très beaux pieds bien chaussés terminoient la partie inférieure de toutes ces belles formes. Les contours supérieurs et inférieurs de son vêtement avoient une bordure rouge écarlate brodée en noir, ce qui indiquoit son deuil...
« Je fus aussi hier chez le citoyen Domergue * un des premiers juristes de la langue françoise, il me charma par sa belle prononciation; je lui achetai un livre qui en traite, il faudra nécessairement que je m'occupe de former le goût et la langue de notre petit ami, car la langue françoise, quoique tu en dises, est la première qu'il doit
savoir Tu ne peux te faire une idée du désordre qui
règne dans cette immense ville, on diroit réellement que la masse de ses habitans n'est composée que de voleurs dans tous les genres, on ne peut aller dans aucune assemblée populaire sans y courir le plus grand danger, malgré toutes les précautions que l'on peut prendre. On n'entend parler que de vols et certes quand il n'y a plus de commerce, il faut bien que cette immensité de peuple existe et les étrangers paroissentêtre sa ressource. On entend de tous côtés des plaintes contre le gouvernement... Cependant ce qui me surprend infiniment c'est que les spectacles sont toujours pleins, les bals toujours très suivis et avec beaucoup de luxe ; d'immenses repas accom-
* Grammairien qui s'occupa de réformer la langue défigurée par les néologismes révolutionnaires.
" pagnent toujours l'état malheureux et si apparent de ces étonnans Parisiens. On assure que le général Buonaparte a très peu d'influence actuellement, mais je crois que sa profonde logique le fera encore surmonter tous les obstacles que ceux qui veulent le renverser, lui présentent sans cesse. Rewbel est de tous nos ennemis le plus dangereux parce qu'il a un pouvoir immense dans le Directoire, son opiniâtreté et sa fermeté extraordinaires empêchent qu'on ne puisse parvenir à le diriger en notre faveur. Si Johannot n'eût pas arrêté auprès de lui le sort qui attendoit nos députés, en tournant en dérision tout ce qui s'étoit passé à Genève dans les fusillades, je crois qu'ils auroient pu aller rendre visite au Temple. Dans ce moment Gervais et Odier attendent une réponse à une lettre qu'ils ont écrite au ministre des relations extérieures où ils le prient de leur envoyer son refus à les écouter ; ils doivent avoir cette pièce comme justificative auprès de leurs concitoyens pour le peu de succès de leurs travaux. Je crains beaucoup que cette démarche ne leur soit plutôt nuisible ; elle réveillera le chat qui dort, on leur a fait la faveur de les mettre sous l'inspection de la police comme simples particuliers. J'ai été invité par le citoyen De la Harpe, celui qui s'occupe tant de la révolution du pays de Vaud, mais j'ai cru qu'il étoit de ma prudence de ne point y répondre, puisque cette visite ne pouvoit être utile à Genève, je dois m'en abstenir.
« Adieu chère amie, que l'amitié nous réunisse de
plus en plus, je crois que nous aurons besoin des efforts de tout notre courage pour supporter les maux qui je ne doute pas nous attendent. Mes démarches, au moins celles faites pour ma Patrie, me paroissent devoir être
nulles. Nous dépendons d'une grande marche qui est inconnue mais qui je crains ne soit pas à notre
avantage.
« Je rouvre ma lettre très chère amie parce que je reviens du Directoire. Ma pétition particulière y a été reçue très favorablement... Quant à l'autre pétition il y a quelque diablerie qui s'en mêle, elle n'a pas même été remise au secrétariat du Directoire, il y a apparence que les Directeurs la gardent pour eux... ».
« Paris ce îo Pluviôse.
... «J'ai appris depuis ma dernière que je t'ai envoyée avec beaucoup d'autres par le Cit. Albaret, avant hier soir, le pourquoi ma pétition pour ma Patrie n'avoit pas été renvoyée au ministre des relations extérieures, c'est qu'elle n'étoit pas une pétition et que le Directoire ne l'a considérée que comme une invitation que je leur aurois adressée ; ils l'ont reçue, à ce qu'il paroit avec plaisir, venant de la même personne qui leur adressoit une vraie pétition à l'avantage entier de leur République ; ils ont donc gardé mon invitation par devers eux, pour en faire usage dans le cas que cela leur convint ; toutefois elle l'a fait revenir de ses préventions fâcheuses pour nous et qui auroient pu nous écraser dans un instant. Je ne redoute plus autant cette grande puissance, elle ne nous deviendra vraiment nuisible pour notre indépendance que dans le cas d'une guerre déclarée contre les Suisses. »
« Paris ce 1 1 Pluviôse à 9 h. du soir.
... « J'ai été aujourd'hui porter chez le général Buonaparte ma lettre de salutation de départ ; j'ai fait une
visite à son médecin qui est malade ; il m'a reçu avec un témoignage de plaisir auquel je n'avois pas lieu de m'attendre. Il m'a dit que le général lui avoit dernièrement parlé de moi avec beaucoup d'intérêt. La crainte de paroître s'occuper de politique extérieure m'a paru être la seule cause de ce qu'il ne m'a pas vu autant que je Taurois désiré.
... «La manière amicale dont les Genevois ont reçu les troupes françoises a rempli tous mes désirs. Je l'avois exprimé dans mes lettres aux syndics. Il paroit que nous avons des ennemis plus loin que Carouge, puisque les officiers de cette petite armée avoient été indisposés contre nous depuis Chambéry. Cet accueil des genevois pour des troupes françoises va être une bonne note pour eux, j'en suis sûr et déjà le Directoire me paroit nous considérer d'un œil plus favorable. Mon invitation m'a paru aussi y avoir contribué, ce qui me fait un grand plaisir. Le Cit. Desportes, frère du Résident, m'en a parlé ce matin en y ajoutant diverses choses dont je m'étois pas occupé, mais il en est peutêtre ici plus qu'ailleurs, le changement des bouches change aussitôt la vérité des faits ; je lui ai dit franchement ce que j'avois espéré m'attendre de son frère, il l'a excusé par des raisons qui ne m'ont pas pleinement satisfait. Je suis assuré qu'il n'y a chez le Résident que la crainte d'abandonner sa place, car je le crois bon et foncièrement ami des Genevois, mais c'est un assez grand moteur pour agir...
« Voilà donc la République Léman ique proclamée dans le pays de Vaud, les Bernois ne doivent pas la voir de bon œil, d'autant plus qu'elle leur annonce leur perte prochaine...
— Bgi —
«Je n'ai payé que 46 sols pour le port des deux truites venues par la Messagerie... Mon départ doit être très prochain puisque je n'attends que d'avoir une audience du ministre des finances pour mon affaire de Lyon. Le citoyen Gervais commence à s'impatienter...
«J'ai été aujourd'hui chez Argand, j'y ai vu Chatel. Argand m'a beaucoup invité à voir demain une machine hydraulique très curieuse qu'il a inventée, dit-il, de concert avec M^ Montgolfier. Je vais déjeuner avec le Cit. Desportes. Une lettre de Micheli sera remise au ministre des finances afin d'avoir l'un et l'autre audience ; je compte que demain nous pourrons l'avoir et cette séance vraisemblement sera sufifisante pour moi puisque je n'ai que peu de chose à lui dire et lui me fera connaître aussitôt son rapport au Directoire. Micheli veut bien se charger de cette besogne et j'en prierai aussi Johannot qui voit fréquemment le ministre. Si toutes les choses se passent comme je l'entends nous sortirons de Paris le 2 février.... »
Nouveau retard. Gosse et Micheli se rendent auprès du ministre des finances, le citoyen Ramel. Il donne satisfaction à Gosse au sujet de son établissement pharmaceutique dans le couvent de S^^ Marie de Lyon, en l'assurant que son affaire sera présentée à nouveau au Directoire, puis ils parlent des affaires de Genève :
« La conversation roula ensuite sur nos affaires politiques et surtout sur les diflFicultés présentées par les douanes françoises pour nos marchandises et nos denrées; il me parut entrer dans l'intérêt que nous lui présentions pour»la Nation Genevoise et désirer s'instruire
d'un mémoire que Micheli promit de lui présenter sur ce qui s'oppose à notre bonheur relatif à nos denrées et à nos marchandises.
....« La position de nos députés et surtout du Cit. Gervais est fort désagréable. L'un des premiers à Genève, il est devenu ici un être insignifiant et pour ainsi dire un impolitique, et certes son amour-propre doit en être singulièrement froissé. Il s'en dédommage en visitant quelques Genevois marquans qui connoissent ses titres civils. Celui d'Odier ne peut autant l'être, il n'est pas sindic et par conséquent sa chute n'est pas aussi forte; souvent cependant il s'assimile comme membre du Conseil Législatif avec les membres du Conseil des Anciens ou des Cinq Cents. Mais comme il les trouve parfois un peu oubliés, il sembleroit prendre son parti. Pour ton ami bien loin de se plaindre de l'oubli, il se plaint quelquefois de ne pas assez le connoître, il évite surtout toutes les occasions où l'on pourroit s'occuper de lui politiquement et n'aspire plus qu'à la seule marche de sagesse que tu approuveras sans doute : de tendre au plus grand bonheur de ses amis et parens, d'acquérir de nouvelles connoissances et d'avoir promptement de l'argent et de l'argent.
« J'ai été aujourd'hui avec notre ami Maréchal visiter une petite partie du Muséum des Arts; deux tableaux du Guide et un du Corrège m'ont surtout frappé. On a, diton, refusé de celui du Corrège un million de livres de France. Notre ami dîna ensuite avec moi et Cuendet pour ses 1 1 sols. Toute la journée a été employée à promener par la ville une immensité de milice de militaires parisiens et d'autorités constituées, qui ont publié dans toutes les places une invitation amicale à tous les jeunes
Parisiens de venir s'enrôler pour la descente en Angleterre ; on les prévient cependant que s'ils ne se rendent à cette douce invitation, on les saisira dans leur demeure.
« Notre Micheli renvoie ce matin notre courrier Blanc, qui retournera à Genève à petites journées avec un cheval qu'il a acheté à bon marché. Notre courrier Tournier restera encore parce que Micheli croit avoir besoin de lui. Hélas que ce M. entend peu ainsi que notre gouvernement l'économie de la bourse genevoise ! Mais sur cela comme sur tant d'autres choses je dois rester dans le silence. Qu'il est fâcheux d'acquérir de nouvelles connaissances sur le caractère humain !
« Je compte ce matin retourner avec notre ami Coindet à la Pharmacie générale de l'Asile militaire, je ne puis assez acquérir de détails sur cet important établissement. Je ferai en sorte de voir demain l'établissement de l'étamage de glaces; la vue de ce travail devant compléter mes recherches sur les préservatifs du mercure.... »
« Ce 14 pluviôse an 6.
.... « Je fus à un fameux repas donné chez Lépeauxen l'honneur de l'aimable Masséna avec qui je conversai assez longtemps. L'enfant du lac fut trouvé excellent. Je remis ma pétition relative à mes affaires particulières au citoyen L. P. ainsi que celle de nos affaires publiques dont je te donne ici copie, tu pourras la communiquer aux citoyens syndics, en leur présentant mon respect ou au citoyen Rivard en particulier si tu aimes mieux le voir. Mais je ne voudrois pas lui donner de la publicité à moins que les syndics ne le trouvent convenable. Si je n'ai pas vu encore le Directeur Merlin, c'est que je n'ai
pu le rencontrer nulle part, car dans l'espèce de liaison que j'ai eue avec lui je ne puis lui faire une visite, ce Directeur nous seroit cependant très utile, mais il le seroit moins qu'un autre. »
Après avoir donné quelques détails sur le commerce des eaux minérales à Paris, Gosse continue ainsi dans une lettre du i8 pluviôse :
... « J'ai appris que Berne voyoit actuellement des arbres de liberté dans ses murs. Dieu soit loué qu'ils aient cédé à la force majeure. L'opiniâtreté des François envers eux auroit été terrible ; mais Jurine reviendra-t-il dans nos murs?
« Je ne suis point aussi satisfait politiquement que dans ma précédente, mais que ceci soit absolument entre toi, ta nièce et moi. Je fus hier matin voir le médecin de Buonaparte. Je pris là des renseignemens sur la conduite du général à mon égard et j'appris qu'il aimoit véritablement les Genevois, mais que son inquiétude de paroître s'occuper de la politique surtout après avoir passé dans un papier public pour partisan de Pitt, l'avoit malgré lui éloigné de moi, ce qui ne l'avoit cependant point empêché de bien se régaler de ma truite avec tous ses gens et de témoigner dans sa famille l'intérêt vif qu'il prenoit à moi .
« Je vois ce brave général à l'Institut, mais je ne l'aborde jamais. J'ai découvert comme par hasard la cause peut-être de toutes ses conquêtes; elle gît dans une opinion religieuse. Il se persuade que quoiqu'il fasse pour la conservation de sa vie, il ne pourra la prolonger si la volonté divine en termine le cours; en conséquence il ne veut point prendre de remèdes contre ses indispositions; il ne veut point se ménager dans ses travaux et
d'après cela ne redoutoit rien dans les combats. C'est cette sécurité en la Providence qui l'a déterminé à traverser l'Italie, à venir à Rastadt, à aller à Paris sans avoir de garde avec lui; c'est cette grande idée, qu'il pousse cependant trop loin, qui le fait aller dans Paris, rester chez lui sans qu'on voie autour de lui la moindre apparence militaire.
«Voici un fait qui m'alarma singulièrement hier; je revenois de faire mes adieux au médecin de Buonaparte et je passai sur les boulevards pour me rendre au faubourg S^ Antoine, à la manufacture des glaces je rencontrai Servan avec qui je m'arrêtai un instant, mais cet instant fut terrible pour moi. Après avoir parlé de la Suisse, il me témoigna qu'il regardoit comme une chose qui ne manqueroit pas d'arriver sous peu que Genève deviendroit françois; suivant lui il étoit absolument nécessaire à la République qu'il existât une place forte au lieu où est situé Genève, que l'on établiroit sur toutes les hauteurs environnantes de notre infortunée patrie de bonnes fortifications et qu'on pourroit ainsi avoir un rempart contre les volontés de la République helvétique. Quesnot, le capitaine de vaisseau avec qui nous avons été à Salève, passa par là, je l'abordai et Servan me quitta assez brusquement parce que j'avois combattu ses idées. Cependant si j'ai encore quelques instans j'irai le voir parce qu'il vaut beaucoup mieux conserver l'amitié de cet homme-la plutôt que d'avoir son inimitié, pouvant devenir d'un moment à l'autre ou ministre de la guerre ou membre du Directoire. Cette conversation me fit réfléchir surl'éloignementqu'avoienteu pour me parler de ma Patrie le citoyen Lépeaux et son secrétaire, ainsi que le citoyen Buonaparte et cette réflexion ne me satisfit pas
infiniment. Ce n'est donc pas sur la conversation du ministre des finances qu'il faut fonder des espérances...
« J'aurois sans doute été chez tous les membres du Directoire si j'eusse cru que cela eût été essentiel pour sauver ma Patrie, peu de personnes en eussent eu plus que moi la facilité, mais cela ne paroissant pas servir à grand chose je n'ai pas voulu avoir l'air de m'insinuer partout....
« Je passai encore hier chez le citoyen Porta, mais je ne pus découvrir les tableaux d'Agasse, malgré les recherches que je fis dans tous ses appartemens.
....« Dans ma lettre au citoyen Du Pin je me suis servi d'expressions un peu trop fortes relatives aux cercles de la Grille et du Faisceau puisque la Constitution leur permet d'exister politiquement, mais j'ai voulu dire que ces deux cercles isolés et voulant primer en politique, peuvent faire notre perte puisqu'ils sont notés par le gouvernement françois et désignés par ses membres comme pouvant devenir une des causes de notre ruine prochaine.
« Cette fâcheuse rencontre d'hier, dont tu ne parleras en aucune manière, a si fort agité mon esprit cette nuit que j'ai cru voir en songe une sommation en forme pour nous rendre aux François. Ton ami jouoit dans ce moment un grand rôle dans les murs genevois. Il eut la satisfaction de combattre avec ses bons concitoyens et de voir la plus grande partie d'entre eux étonner la nation françoise parleur courage et leur intrépidité. Mais hélas, mon réveil a précédé la miraculeuse victoire et je me suis trouvé fatigué de mes travaux qui gisoient encore dans l'espérance.
« Adieu, adieu. »
Madame L GOSSE, NÉE AGASSE
(d'après une aquarelle de B. Bolomey)
5A0AQ, Sécheron-QENÈVE