CHAPITRE XXIII
Education d'un enfant
On façonne les plantes par la culture et les hommes par l'éducation.
J.-J. Rousseau, Emile, Livre I.
Genève est captive. Pendant i5 ans les cloches ne sonneront plus!
Si beaucoup de citoyens désespérés se décident à abandonner la ville, d'autres courbent la tête, mais sont résolus à maintenir, au sein de leur famille, l'amour de l'ancienne patrie et l'espoir de la voir renaître un jour. Un de ceux-là ouvre clandestinement la cage des aigles — les armes parlantes de la République — qui prennent leur volée vers les sommets, au moment où on allait les envoyer à Paris.
Il faut le dire cependant: sans parler de ceux qui avaient préféré, par intérêt personnel, «brocanter» la réunion plutôt que de lutter pour l'indépendance, combien acceptèrent facilement le fait accompli et firent bon accueil à ceux qui ramenaient la tranquillité et le bienêtre, les bals et les fêtes !
On se figure ce que furent pour les patriotes les jours qui suivirent l'annexion, quand se débattait le traité, les tristesses que soulevait chaque question, les mornes réunions d'amis, là où, si peu de temps auparavant, chacun se sentait le droit de discuter et de faire prévaloir son opinion, et les souffrances renouvelées à chaque acte confirmant qu'il y avait des vainqueurs et des vaincus.
Bien que Gosse, dans son amertume, ait juré de ne plus s'occuper des hommes que «comme des instruments de son bien-être », il renonce désormais aux avantages d'un établissement à Lyon ou à Paris. Il n'a plus d'autre ambition que de servir Genève devenue française, comme il a servi Genève libre, dans la mesure de ses moyens. Il n'est pas de ceux que le chagrin paralyse, au contraire^ il sent qu'il faut lutter par le travail, la volonté, et s'efforcer de faire sortir un bien de tant de maux. Aussi, sans se lasser, dans les moindres choses d'intérêt commun, veillera-t-il et dira-t-il son mot, tantôt écouté, tantôt perdu. Sans crainte d'être accusé, par quelques Genevois, de sympathies anti-nationales, tant que son indépendance d'esprit et ses convictions n'en seront pas atteintes, il conservera ses relations de France et entretiendra de bonnes relations avec ceux des fonctionnaires français établis à Genève qui s'intéressent aux sciences. Nommé aux fonctions d'Administrateur durant l'année 1799, il s'occupa de mille choses: de la salubrité, des prisons, des hôpitaux, des bâtiments, se faisant des ennemis de tous ceux dont il dévoilait les négligences ou les abus. En honnête homme qu'il était, il prenait son rôle très au sérieux, trop aux sérieux aux yeux de bien des gens. Il n'admit jamais l'intrusion de la politique
dans les questions administratives. Du reste, en politique, de tout temps, il fut d'une indépendance exclusive, Jamais inféodé à aucun parti, il fut bien le premier représentant de ce parti Gosse, dont on devait parler à propos de son petit-fils, parti qui n'a jamais compté dans ses rangs que son chef lui-même.
Parmi les discours que Gosse fit pendant sa première activité publique, il y en eut un, celui sur la fête des Epoux, prononcé le lo floréal, an VII, au temple décadaire de la Commune de Genève, (le temple de S*^ Pierre\ Les fragments qui suivent donnent une idée de son style oratoire :
« Nous sommes appelés par la Loi à célébrer aujour- « d'hui une des fêtes nationales, dont l'objet doit intéresser « l'homme vertueux qui désire l'ordre et la félicité sociale: « c'est la fête des Epoux. Le ministre de l'Intérieur Fran- «çois de Neufchâteau vient d'être l'organe de cette Loi « auprès de nous, en nous transmettant ses pensées sur ce « sujet dans une Lettre qu'il nous a adressée en date du « 20 germinal. Nous espérons qu'en vous faisant part de « quelques unes d'elles vous vous persuaderez avec nous « que la Société doit particulièrement honorer cette belle « institution du mariage à laquelle elle doit sa force, son «lustre et peut-être son origine
« Citoyens, un orateur de cette commune va vous dé- «velopper le bonheur des Epoux, les charmes de l'Union « conjugale et les avantages qui en résultent pour la So- «ciété; il vous fera connoître les soins consolateurs que «les Epoux se doivent, qu'ils doivent à leurs enfans et «que leurs enfans leur rendront un jour. Il rendra un « juste hommage au sexe qui donne, charme et console la
« vie. Aussi peut-on bien dire avec l'intéressant Thomas : «Sans les femmes les deux extréinités de la vie seraient « sans secours et le milieu sans plaisir. »
Après avoir parlé des femmes qui oublient leurs devoirs et « mettent le calcul à la place du plus délicieux des sentimens » et des « hommes destructeurs de la moralité et de la décence de ce sexe si foible et si facile à être trompé », il termine :
« Mais... Citoyens, sans doute la plupart d'entre vous « avez en horreur de semblables désordres et il est plus « qu'inutile de chercher ici à ramener aux routes de la « vertu ceux qui sont assez malheureux pour s'en écarter. « Puisse notre orateur, en vous présentant l'image du bon- « heur des Epoux, décider ceux qui parmi vous auroient « quelqu'éloignement pour le mariage. Puisse-t-il rendre « aux époux en général leurs devoirs et plus présens et «plus chers, faire en sorte qu'ils dirigent mieux l'éduca- « tion de leurs enfans et créer une classe nouvelle d'hom- « mes sensibles, de pères et de mères respectables et de « citoyens éprouvés qui, par l'exercice de vertus particuliè- « res se préparent à exercer un jour toutes les vertus publi- « ques. »
En prairial an Vil, quand le préfet du Léman, M. d'Eymar, vint s'installer à Genève, Gosse, désireux de retourner à ses propres affaires, voulut décliner l'offre 1 qu'il lui fit de le faire nommer adjoint à la
1 Paris. Arch. Nat. F. ^bH Léman i, Lettre du citoyen Gosse à Lucien Bonaparte.
mairie. Ce fut inutile, M. d'Eymar, qui connaissait le dévoué pharmacien, pour l'avoir vu à Paris chez des amis communs, savait qu'il lui serait d'un grand secours pour lui apprendre à comprendre le caractère de ses administrés, en même temps que pour l'initier aux particularités du département qu'il allait avoir à régir ^ Gosse dut céder et, du i^r floréal an VIII (20 avril 1800) au 9 thermidor an ÏX (29 juillet 1801J, il fut chargé, sous le titre d'adjoint provisoire de la mairie de Genève^ *), de ce qui concernait l'état civil.
« Ton père, — écrit M"^^ Gosse, le 28 janvier 1800, à André, en pension à Neuwied, — ton père a été absorbé pendant quelques semaines au point de n'avoir pas le temps de manger ni de dormir. Le maire malade et le second adjoint ayant perdu sa petite fille. Papa étoit chargé de toute la besogne et vouloit à tout prix faire respecter notre traité avec la France qu'il a vu plusieurs fois sur le point de se rompre. Dieu l'a soutenu pendant ce travail forcé et il attendoit le départ de toutes les troupes pour quitter sa place qui jette ses aff'aires particulières dans un état de stagnation inquiétant. Il a écrit lettre sur lettre au Préfet pour se faire remplacer, mais celui-ci l'a supplié de rester comme que ce fût; il lui a
* M. E. Chapuisat, dans son ouvrage sur le Commerce et l'industrie à Genève sous la domination française, Genève 1908, reproduit, avec des commentaires, une lettre de Gosse à Bonaparte, datée du 22 Frimaire, an VIII, Paris, Arch. nat. F^c III Léman 2. contenant d'intéressantes considérations sur le Département du Léman.
2 Son fils, le D' Louis-André Gosse, et son petit-fils, le D' Hippolyte Gosse, devaient, plus tard, être appelés à remplir les mêmes fonctions.
*) Pièce Annexe XXV.
envoyé même une députation des membres du Conseil de préfecture. »
En réalité, si Gosse voulait donner sa démission, c'était parce que sa position de fonctionnaire du gouvernement français l'obligeait a assister impuissant à des choses qu'il réprouvait. Aussi, quand on put se passer de ses services et qu'il rentra dans la vie privée, poussa-t-il un soupir de soulagement en disant : « Cette place d'adjoint m'a mis à portée de juger de la foiblesse humaine! »
Il ne se désintéressa pas cependant complètement de la chose publique et quand, en 1802, M. -A. Pictet, dontla manière de voir en politique était alors à peu près la sienne, fut nommé membre du Tribunat, Gosse, heureux de cette nomination, le lui écrivit (*).
Ce qui l'occupera désormais avant tout, ce sera son fils. Ce qu'il n'a pu avoir lui-même, une instruction solide et raisonnée, une éducation complète, l'occasion d'étudier les langues étrangères, tout cela, André l'aura. Il sera dirigé par des principes sérieux. Tout ce que son père a acquis par lui-même lui sera transmis.
André était entré au collège, en septième, à l'âge de 7 ans, en 1798. Il eut pour premiers, condisciples Macaire, Roman, Peschier, Amiel, Méjean.
Comme il était d'une santé délicate, ses parents l'envoyèrent passer Tété et l'automne qui suivirent sa première année de collège, chez les parents de sa chère Lisette, les Bonneville de Bursinel.
On l'embarque le 18 juin, jour de son anniversaire et
(*) Voir, Pièce Annexe XXVI, la réponse de M.-A. Pictet.
jour des promotions. C'est un peu dur, mais les parents, dans leur sagesse, estiment que tout sacrifice est bon pour former le caractère. Il est vrai de dire que cette année-là les promotions du collège, cette fête qui de tout temps fut une réjouissance nationale, devait être particulièrement morne, célébrée sous les yeux de l'Administration Centrale, du général, du commandant de la place et de l'état-major français.
M"^^ Gosse écrit à Lisette de lui renvoyer son fils comme un paquet s'il gêne; c'est un grand service qu'elle demande en la priant de le prendre : M^ Gosse est très occupé à la municipalité et elle, à la pharmacie, car M^ Butté vient de partir. L'enfant a besoin de grand air, cependant elle désire qu'il prenne au moins deux fois par jour des leçons d'orthographe avec le maître d'école du village, et qu'on use de fermeté pour le faire obéir On lui a défendu d aller seul sur la route à cause du lac. Il a dans sa poche un sifflet dont Lisette voudra bien se servir pour le rappeler s'il s'éloigne, comme on fait sur la place de Longemalle. Il emporte aussi un pot de bannie du Berger^ pour les coups qu'il pourrait se donner.
Voilà André à Bursinel ; sa mère lui écrit toutes les semaines des lettres qui témoignent d'une vive sollici-
* Le baume du Berger, dit aussi baume Gosse, qui eut longtemps du renom, devait son succès à ses propriétés antiseptiques, chose nouvelle à cette époque. C'était un remède souverain pour tous les maux. « Non seulement, disait le pharmacien, il est bienfaisant pour les contusions, les blessures, mais l'usage en est admirable pour les crampes, les vertiges, les catharres. » Pour ce dernier cas, il recommandait de s'en frotter une seule fois, le soir, la suture pariétale.
tude. Mais que de recommandations! Que diraient les enfants d'aujourd'hui à des lettres semblables ? André doit toujours penser aux sacrifices que font ses parents, « il doit dès sa jeunesse soigner la vieillesse infirme et ne jamais manquer de douceur et de complaisance envers ceux qui l'environnent, etc., etc. » Et au sujet de lorthographe!! elle ne s'aperçoit pas, Madame Gosse, qu'elle-même écrit encre avec un a et un ch.., elle lui dit de repasser tous les jours sa « grand'mère et ses prétérits ».
André était pourtant en vacances, quand elle lui disait :
« N'oublie pas que tu nous donnerois beaucoup de chagrin si à ton retour tu ne pouvois continuer ton collège. Ton papa prendroit alors le parti de te placer dans la pension la plus rigoureuse qu'on pût trouver où l'on te feroit travailler à coups de bâton, ainsi profite de mes leçons et souviens-toi que ce sont celles d'une bonne mère et que tu auras â pleurer si tu ne les suis pas. Tu embrasseras les familles Chanson et de Bonneville pour nous tous et tu leur obéiras en tout ce qu'ils te commanderont, mais surtout songe à l'amour du travail que tu oublies pendant que nous nous tuons de peine pour faire exister toutes les personnes que ton Père a à sa charge, réfléchis mon cher Enfant sur ces vérités que tu es en état de sentir, et fais en ton profit.
« Ta bonne mère Gosse. »
André, heureusement, a un bon naturel; malgré son étourderie et sa vivacité, les moindres reproches que lui font ses parents le ramènent dans le droit chemin. Avec délices, il court pieds nus dans le village, boit du lait
frais tiré et travaille aux champs, — sans oublier son latin et ses prétérits. — Ici comme à la ville, tout le monde l'aime. A cette bonne vie il se fortifie, et l'été passe. Ses parents ayant décidé qu'il ne rentrerait pas au collège pour le moment, il reste à Bursinel pour les vendanges; ses camarades lui indiquent les travaux de la sixième, le maître d'école les lui fait faire.
Cependant, H. -A. Gosse a pris une grande résolution : son fils, dont il ne pourra pas s'occuper comme il le voudrait, va partir pour l'Allemagne, et entrera à l'institution des frères Moraves, à Neuwied, au bord du Rhin ; de cette façon il apprendra l'allemand, tout en se développant moralement et physiquement. Les idées religieuses et morales des quakers de l'Allemagne lui plaisent. Plusieurs enfants de familles genevoises ont suivi, avec d'excellents résultats, l'école de Neuwied. Elle est dirigée pour le moment par Frère Mortimer, Anglais d'origine, et par sa femme, tous deux des esprits distingués.
Pendant le séjour qu'André fit à Neuwied, il y avait quatre-vingt élèves de nationalités allemande, anglaise et suisse et vingt et un petits Genevois (Audéoud-Fazy, Macaire, Roman, Amiel, Coulin, Viala, Aguitton, Matthieu, Panchaud, Bridel, etc., etc.).
Les enfants partaient de Genève accompagnés d'un maître qui venait les chercher. Le voyage durait sept jours.
D'après leur principe de sacrifier toujours l'intérêt particulier au général, les frères Moraves traitaient excessivement bien leurs petits élèves. Ils n'avaient qu'un but, en faire des êtres heureux en développant tous les bons germes qui se trouvaient en eux.
Durant les trois ans qu'il passa dans leur institut, André fut heureux et bien portant. Quand, à douze ans, il revint à Genève, il parlait et écrivait correctement l'allemand. A côté du latin, du grec, de l'anglais, il avait appris à dessiner et à toucher du clavecin et, sur la demande de son père, un rnenuisier avait été chargé de lui apprendre à se servir du marteau et du rabot.
Les lettres d'André à ses parents, de 1800 à i8o3, d'une belle écriture, d'une orthographe irréprochable, sont, on peut croire, revues par les frères. Pour faire plaisir à son papa, il se sert volontiers de phrases livresques.
Par cette réponse de l'enfant, on devine ce que sont les lettres paternelles.
« Neuwied le 12 novembre.
« Mon cher et bon papa
« Je partage de tout mon cœur le contentement que tu me témoignes dans ta chère lettre de m'avoir placé dans cet Institut-ci, où on ne cesse à me faire éprouver une amitié et une patience dont je ne me sens que trop indigne. O mon cher papa comment te prouver la reconnoissance que je te dois pour ce grand bienfait. Je ne manquerai pas à faire mon possible pour suivre les conseils que tu me donnes en rapport à mes études et mes occupations.
« Mon bon papa je veux bien tâcher à me perfectionner dans l'écriture françoise et dans cette Lettre surtout je m'appliquerai de mon mieux à la bien écrire et à la bien ortographier, je m'appliquerai aussi à ne plus courber les doigts en écrivant. Quant aux conseils que tu me donnes à bien employer mon tems, je tâcherai bien à les
suivre, étant persuadé que c'est d'une très grande importance pour tout le reste de ma vie. Mais il faut bien que je l'avoue, mon bon Papa, c'est là justement un point où je me sens bien foible et peu avancé, mais ce sera l'objet de tous mes efforts à vaincre mon étourderie et ma négligence. En général cher Papa je sens combien j'ai besoin de tes conseils c'est pourquoi je te prie de m'en donner toujours de nouveaux. Monsieur Rôntgen m'a promis de me faire apprendre la langue botanique. Pour ce qui est de t'envoyer une plante séchée je t'en enverrai un échantillon dans une de mes Lettres suivantes. Je ne manquerai pas de gagner l'amitié de Mons^ Rolbing^ Une autre fois en faisant la description d'une promenade, je tâcherai bien de la faire plus en détail et plus parfaite, en observant mieux les objets qui m'environnent, et en examinant avec plus d'attention tout ce qui s'offrira à ma vue. Ce qui me fait le plus de plaisir de mes études actuelles c'est le Latin, la géographie, l'Histoire, le clavecin et le dessin. Nous venons de commencer l'Histoire Universelle et nous nous servons d'un abrégé de Galetti homme savant dont le nom ne te sera pas inconnu. Ses idées sur la Création du Monde et sur les grandes révolutions qui ont donné à la terre sa forme actuelle, de même que ses hypothèses concernant le perfectionnement des hommes par des inventions tant pour
' En conséquence d'une décision prise en septembre 1801, à Hernhut en Saxe, au Synode de pasteurs et d'anciens de toutes les églises des frères Moraves, des changements eurent lieu, par suite de décès et de vieillesse, dans les divers établissements d'instruction moraves. M. Kolbing et sa femme vinrent remplacer, dans la direction de l'Institut de garçons de Neuwied, M. et M"' Mortimer, appelés à diriger l'Institut de filles à Montmirail.
le corporel que pour le spirituel, m'ont été très intéressantes. J'ai admiré THomme qui sans autre secours que la nature qui l'environne et l'accident, ait pu parvenir à un tel nombre d'inventions et ait tant pu s'élever audessus des autres créatures. Mon cher papa tu sauras que je m'occupe aussi des Lapins avec Roman et Viala, Mathieu et Amiel, comme dans l'hiver on reçoit pour son goûté 2 pommes et un morceau de pain, nous leur donnons chacun une pomme et en cas de besoin nos deux pommes, nous achetons aussi du foin et des raves pour les nourrir, nous donnons aussi l'argent que nous recevons Dimanche qui est deux sous; dans l'été nous les nourrissons avec de l'Herbe et des Choux. Je suis vraiment charmé d'avoir appris ce que tu m'as dit dans ta chère Lettre de tes marmottes, de ta petite Brebis et de l'Ane de la Mecque ; mais ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il ait pu faire un si long voyage sans périr. Je ne manquerai pas de faire mes complimens à ceux dont tu m'as parlé et de suivre le conseil que tu me donnes là dessus. Mon cher et bon papa tu trouveras la lettre à M. SandeU écrite après la tienne.
« Fais bien des compliments de ma part et embrasse mille fois tous nos voisins, mon ami Peschieretsa petite sœur, et son papa, tous mes parens, mon grand papa et ma grand mama, Louise, Lisette et ma chère et tendre Mama que j'embrasse du fond de mon âme.
«Je t'embrasse aussi comme ton obéissant et affectionné fils
« Louis-André Gosse. »
^ M. Sandel, de Halle, était un nouveau commis de la pharmacie.
Frère Rôntgen vint à Genève en 1801 pour reconduire des enfants et en emmener d'autres. On le fêta tout particulièrement chez les parents d'André. Gosse lui fit faire la course traditionnelle aux Glacières et lui montra Mornex où il venait d'acquérir, pour s'y créer une retraite, les ruines du vieux château et le terrain avoisinant. 11 fut heureux de parler à l'éducateur de son fils, de ses idées religieuses et pédagogiques et de discourir avec lui sur les phénomènes de la nature et le développement des sciences. — A partir de ce voyage, une correspondance amicale s'établit entre eux.
Les parents dont les enfants se trouvaient chez les frères Moraves réunissaient les lettres adressées à Neuwied, à cause du port coûteux. On voit, en août 1802, le peintre Bolomey qui était venu faire une course au Brévent, se charger à son départ du paquet de lettres.
Tous les mois, André recevait une lettre de ses parents où, à côté de tendres effusions, de bons conseils, ils lui racontaient ce qui se passait dans la famille, chez les amis, dans la ville, et l'entretenaient aussi de choses sérieuses et d'intérêt général.
En ybre 1800, M"^^ Gosse raconte ainsi à son fils une course faite à Chamounix :
« La petite vérole a fait des ravages affreux dans la ville et les environs, la chaleur a été ainsi qu'ailleurs si grande que le thermomètre est monté à 27 degrés et celui de papa exposé au Nord, est monté à 25° et descendu subito à 90 ce qui n'a pas duré. Le nombre des malades
et des morts est très grand ; cependant le temps est magnifique, la sécheresse a fait un grand mal aux récoltes et renchérit divers objets. Pour moi, j'ai eu l'avantage de passer le terme de ces fortes chaleurs à Salenche chez jy[me Perrolaz avec laquelle nous causions de toi. J'ai aussi fait le voyage des Glaciers en compagnie de M^ Perrolaz, de M^ Boëjat, avec le préfet du Léman qui est le nôtre, sa femme, le préfet du Mont Blanc, sa femme et son secrétaire; le professeur de Physique Pictet, une famille allemande (Schérer), une demoiselle Jolivet, un M^ de Neuchâtel (Chambrier) et un jeune M^ Vitet; deux gens d'arme et des guides, ce qui composoit une caravane d'une 3o^i"^ de personnes, des petits chars de la vallée de Chamonix et un grand nombre de mulets. Depuis Salenche nous avons fait la route de cette manière et tu aurois bien ri de me voir galopper à la suite des gens d'armes que mon cheval avoit pris en grande affection et qui vouloit toujours être côte à côte des leurs. Aussi suis-je devenue une bonne cavalière — 20 lieues à cheval! Le ciel le plus pur, la compagnie de gens instruits, la réception de tous les habitans de Salenche et de la vallée de Chamougny qui a été des plus amicales et des plus brillantes pour leur préfet, ont rendu cette partie l'une des plus agréables qui se soit faite dans cette étonnante vallée, où à côté des glaces le thermomètre est monté à 26 degrés de chaleur. Nous avons gravi deux des montagnes de la vallée de Montanvert et le col de Balme, l'une à pied, l'autre à mulet. Nous avons traversé des glaciers, promené sur la mer de glace où nous nous sommes trouvés en compagnie de ton oncle Audéoud-Fazy, de sa femme et de MM. Peschier qui ont fait au même temps la partie des glaciers. Nous
avons fait des repas champêtres et les plus fraternels avec les habitans de la vallée qui nous servoient de conducteurs et qui à Tenvi vouloient nous fêter dans leurs chalets : des laitages de toute espèce, de l'excellent miel de Chamougny et leurs bonnes caresses composoient des fêtes où le luxe n'avoit point de part, mais où le cœur étoit de la partie et même où les larmes de sensibilité couloient délicieusement. Après tant de témoignages affectueux, les larmes de notre sensible Préfet coulèrent avec amertume lorsqu'on lui montra le pain d'avoine qui se fait de six mois en six mois et qui nourrit ces braves habitans, qui sont obligés d'en manger peu pour en avoir assez d'une récolte à l'autre. Je fis une brillante récolte de plantes alpines bien soignées par un Chamongnard. très instruit comme il en existe beaucoup dans cette vallée, et qui furent portées à Genève par notre Préfet, le quittant à notre retour à Salenche où je suis restée encore 3 semaines »
Nos pères pleuraient-ils des larmes réelles aussi souvent qu'ils le disent? C'est un signe caractéristique du temps que cet attendrissement à propos de tout ce qui. de loin ou de près, tient aux choses de sentiment.
]\|me Gosse — et c'est là pour elle une douleur bien vive — a vu tarir subitement la source de ses larmes, à la mort de sa mère. Depuis 23 ans, elle n'a pu pleurer, et. lorsque sa sensibilité est excitée, elle en est réduite à des crispations nerveuses qui la font beaucoup souffrir.
« Ton père, écrit-elle à André, verse des torrens de larmes à la lecture de tes lettres et cette égalité d'âme qu'il conserve dans les momens les plus critiques de la vie, semble l'abandonner pour quelques instans en ta faveur. »
Ailleurs :
« Rien ne peut me valoir une larme, je suis réduite à une éternelle sécheresse. Ton papa a bien pleuré [à la lecture de ta lettre] et le contraste de nos physionomies est une dissonnance »
Pourtant, le 27 septembre 1801, le bienfait de pouvoir pleurer lui est rendu, mais ce sont des larmes de tristesse, elles coulent à l'occasion du départ de M. et jV^me Mortimer qui ont été si bons pour André depuis son arrivée à Neuwied.
M"^^ Gosse parle à son fils de son cousin Agasse qui est alors à Londres où il a beaucoup de succès. Agasse s'étonne que ses tableaux aient été placés parmi les plus beaux de l'exposition, et d'être aussi bien connu qu'il l'est en si peu de temps \
Elle lui signale la mort sensationnelle du pasteur Jean- François Martin qui prit mal en chaire et mourut peu après avoir prononcé ces paroles : « La Providence di- « vine donna alors un grand spectacle à la terre. Enoch « avoit marché avec Dieu. Il étoit digne des Cieux et ^^ Dieu le prit. Il le transporta subitement au séjour cé- « leste ».
... « Martin avec lequel tu allois au Collège a perdu son respectable Père qui est mort dans la chaire de l'Eglise de la Magdelaine, d'où on le transporta chez notre voisine Milleret où on lui administra tous les secours possibles, il mourut dans les bras de ton Papa,
^ Lire dans D. Baud-Bovy, Peintres Genevois, W série, 1904, les pages consacrées à J.-L. Agasse.
qui lui posa des sangsues aux tempes. Ce digne Pasteur a emporté les regrets de toute la paroisse et il a été remplacé pour les catéchismes par M. Moulinier qui daigne s'informer de son jeune ami Gosse »
« 24 S^re 1 80 1 .
... « Pour papa il voyage cette année dans les montagnes plus qu'il né l'a fait depuis longtemps. Il revient d'un voyage avec un âne qui feroit bien rire M. Rôntgen, un voyage au Lac d'Annecy pour visiter les mines de charbon de pierre, de fer etc., mais sa compagnie étoit plus gaie que celle de l'âne : Le grand Dolomieu ^ grand de science, de taille et d'événemens mémorables, puisqu'à son retour d'Egypte il a été fait prisonnier de Sicile par la reine de Naples qui n'a point voulu le relâcher qu'à la paix, par un article de ce même traité; cependant toutes les cours d'Europe s'étoient intéressées à sa liberté et l'Angleterre, particulièrement la Société Royale de Londres, avoit employé toute sa science sans aucun soulagement pour lui. Sans les secours qu'un négociant anglois lui a fournis, il seroit mort de faim. Cependant il a oublié tous ses maux pour jouir de sa liberté et de ses amis. Il unit à la plus grande connoissance de la minéralogie la modestie, la simplicité, la douceur et la complaisance qui forment le caractère le plus agréable. Après cinquante ans et beaucoup de souffrances, il jouit de la vigueur de la jeunesse et de la gaieté qui en est le charme. J'ai bien désiré M. Rôntgen pendant son séjour, il en
* Dolomieu, Diodat Gratet de — lySo-iSoi, géologue — fit partie de l'expédition d'Egypte. On a donné son nom à une roche : la dolomie.
auroit été enchanté. C'est comme lui qu'on aime à trouver les savans. Ces messieurs étoient encore accompagnés d'un danois (Brunn-Neergaard) ^ qui voyage pour s'instruire, d'un Bernois (M. Gruner) et du fils de M. Jurine, tous minéralogistes... »
Le mois suivant, Dolomieu n'était plus.
.... « Encore une mort afflige ton papa c'est celle du savant Dolomieu qui en quittant Papa à Annecy prit le chemin de sa patrie le Dauphiné,oùil est mort dans trois jours d'une fièvre maligne. Papa s'occupe en ce moment de rédiger leur voyage (*) pour notre Préfet qui veut le joindre à celui qu'il a fait avec ce grand homme au S'^ Plomb (sic), au S^ Bernard, etc. et en faire hommage à Bonaparte qui se rendra à Lyon où il rassemble tous les préfets des environs.... »
« 7 janvier 1802.
... «Je n'ai point vu nos bons parens Audéoud. Ta bonne tante Betzy sera toute réjouie de l'intérêt que tu lui réserves. Son mari est dans ce moment à Paris avec M. Pictet, frère du professeur. Ils ont l'un et l'autre un magnifique troupeau de moutons de Suisse et d'Espagne dont on travaille la laine pour drap et étoffe de luxe pour les femmes, tels que shalls, mêlés de soie, ce qui peut devenir une fabrique avantageuse pour notre pays. Il paroit que leur voyage a pour objet l'amélioration de leurs troupeaux dont les espagnols sont tirés de Rambouillet près de Paris. Juge du prix qu'on met à ces
1 Auteur de L'état actuel des Arts à Genève, broch. 1802. (*) Pièce Annexe N' XXVII.
moutons puisqu'un bélier a coûté i8 louis. Nos parens Agasse continuent de recevoir de bonnes nouvelles d'Agasse, ils se rapprocheront au printemps de demeure en se logeant à la première maison de Plainpa-
lais.... »
« i3 juin 1802.
«... Nous avons ici le prieur du grand S'^ Bernard qui dîne aujourd'hui avec Papa chez notre bon préfet et ce soir chez l'Oncle Audéoud-Coulin. Il nous a fait part du passage extraordinaire de Bonaparte et de son armée ; 60,000 hommes ainsi que de l'artillerie, ce qui est vraiment sans exemple pour le passage d'une montagne aussi redoutable et perpétuellement couverte de neige. La vie de ces pères Bernabites est une des plus utiles qui existe dans la société. Il a apporté un quadrupède rare à ton papa qu'on nomme le lynx ou chat-cervier, animal dangereux pour les troupeaux. Il te fait ses complimens. »
De son côté le père ne manquait aucune occasion de développer et de faire réfléchir son fils.
« 4 prairial an 8 (mai 1800).
« .... Parlons à présent mon bon ami des moyens de parvenir à te rendre agréable dans la société des hommes. L'expression de ma franchise auquel je suis trop accoutumé n'est pas celle que l'on doit toujours admettre, il vaut souvent mieux penser que parler; les hommes n'aiment point qu'on leur fasse connoître leurs manquemens; leur amour propre, ce grand mobile de leurs actions, venant à être lésé, ils ne peuvent plus pardonner à celui qui s'est permis de les étudier. D'un autre côté il faut bien se garder d'être trop caché, de manquer de
confiance envers ceux qui méritent ton amitié. Il est important d'exprimer franchement ta pensée toutes les fois que tu y serois appelé. Une des grandes vérités que je te prie d'avoir devant les yeux c'est de te mettre sans cesse à la place de ceux qui t'environnent. Il résulte de là que tu feras toujours du bien parce que tu désireras qu'on t'en fasse.
« Mais laissons un peu la morale, nous y reviendrons dans d'autres momens, surtout lorsque tu pourras t'accoutumer à réfléchir.
« Si tu eusses été ici je t'eusse fais embrasser de nouveau notre grand général Bonaparte ; il paroit qu'il m'a conservé toute l'estime qu'il avoit bien voulu m'accorder soit à Genève soit à Paris ; nous avons conversé très longtemps en particulier, il paroit qu'il s'occupe de grandes choses pour parvenir enfin à nous donner la paix. Tu ne te fais pas d'idée du brouhaha où nous a jetés son arrivée ainsi que celle de son quartier général; jamais le mouvement des voitures et des hommes dont tu as été témoin à Paris n'auroit pu t'off'rir celui que tu eusses pu observer dans Genève ^ Ma pharmacie étoit souvent inabordable par la cohue et la nombreuse circulation de chars chargés de denrées de toutes espèces ou de munitions de guerre. Ah! combien de fois ton petit minois se seroit mis à la fenêtre, si tu eusses été ici, et combien tu aurois perdu de tems!...
« ton bon père
« H. -A. Gosse Ph. »
^ Bonaparte venait de passer trois jours à Genève. Il allait franchir le Grand St. -Bernard avec ses troupes. Cf. Ch. Bor- GEAUD : Histoire de l'Université de Genève, 1909, p. 49 et suiv.
En 1801, le pharmacien organise des courses géologiques et botaniques auxquelles s'inscrivent aussitôt une quinzaine de jeunes gens, genevois et étrangers. Elles consistaient en deux promenades hebdomadaires, faites le jeudi après-midi et le dimanche, tantôt dans les environs immédiats de Genève, tantôt sur les montagnes. Il les fait précéder de conférences, et sur le terrain même, donnait des explications.
L'année suivante M. Prévost, propriétaire de la maison de l'Escarcelle* où demeurait la famille, étant mort, notre pharmacien se décide à acheter l'immeuble qui est de bon rapport et lui convient parfaitement, étant si proche de sa boutique. On change d'étage et on vient s'établir au second sur le devant où Gosse a de la place pour son herbier et pour son cabinet d'histoire naturelle. Il élève même des animaux : un chevreuil femelle, donné par le ci-devant baron de Favras, est installé dans un réduit sur le derrière. La pauvre bête y ayant gagné des rhumatismes, on la transporte chez le cousin Audéoud- Fazy, où bientôt elle meurt d'une maladie étrange. Gosse raconte à son fils les résultats de l'autopsie à laquelle se sont intéressés plusieurs savants.
Après la chevrette, c'est le tour de marmottes, d'un
* C'est la maison qui fait encore le fond de la place de Longemalle; une large allée pavée et voûtée monte en pente douce jusqu'à la cour sur laquelle donnent les maisons de la rue d'Enfer et celles de la rue du Purgatoire.
écureuil, de lézards sur lesquels le naturaliste fait de curieuses observations, puis vient un animal plus encombrant :
« J'ai essayé de donner de la familiarité à un jeune hérisson, mais l'odeur du musc qu'il exhale m'a déterminé à le remettre à la tante Agasse qui en prend soin et se l'attache. »
Ces animaux si divers sont destinés à être transportés à l'ermitage de Mornex qui doit réaliser les rêves du philosophe ; il veut y créer un jardin de toutes les plantes qui peuvent y croître sans culture, rassembler tous les animaux qui sans beaucoup de frais pourront y vivre; y installer une utile bibliothèque, un herbier et une collection de minéraux — tout cela pour André, dont le goût pour les sciences naturelles se développe et s'affirme.
« J'ai 3 écuries à Mornex, lui écrit-il, 7 brebis dont une métis espagnole et un bélier, aussi métis. Les métis espagnols portent une laine très soyeuse qui se vend 3 L. de France la livre, poids de 16 onces et ils donnent par année jusqu'à 8 livres de cette laine. — J'y possède aussi une chèvre et deux chevreaux et une truye très familière. C'est vraiment risible quand tous ces animaux s'empressent à l'envi de me faire leur cour quand je suis à Mornex. il est bien vrai que je leur donne beaucoup de petits cadeaux....
« Je ne suis point surpris de la peine que t'a fait la suppression de tes lapins. J'aime mieux que tu les aies vendus que si on les avoit tués pour les manger. Il existe selon moi une cruauté à accorder ses soins à des êtres
sensibles et reconnaissans pour ensuite satisfaire son appétit et quelquefois sa gourmandise. Je sais bien que l'homme est né omnivore et que ses deux dents canines sont une indication frappante du but de la nature lorsqu'il déchire la chair, mais je sais aussi que l'homme peut exister dans une parfaite santé, sans manger de la viande, que son tempérament même est adouci par l'usage des végétaux, du laitage et des œufs. Si étant libre et raisonnable j'eusse eu à recommencer mon existence, je crois que je n'aurois pas balancé à vivre en Pytagoricien, c'est-à-dire à suivre les préceptes du fameux philosophe Pytagore qui avoit prêché toujours le régime végétarien. »
André quitte à regret l'institution des frères Moraves, mais, chez ses parents, on se réjouit, comme vingt ans auparavant à la rue de la Cité, quand le bon libraire attendait son fils revenant de Paris. Gosse écrit à son fils :
« Ton grand papa et ta grand mama désireroient beaucoup de te revoir. Ta grand mama a près de 8i ans, ton grand papa 78. Ils sont fort gais l'un et l'autre et je jouis vraiment du bonheur que Dieu me permet de répandre sur la fin de leurs jours. Je leur ai donné pour servante une fille d'Etienne notre pileur, elle leur procure bien de l'agrément.
« Quand tu reviendras ce printemps tu seras chargé de donner une après dîner, aux frais de ta bourse bien entendu, à toutes les bonnes voisines, qui s'intéressent à
toi. Elles s'en font toutes d'avance une fête : M^^^ Stingue, M"^*^ Buclin la revendeuse, M"^^ Girard la charcutière, les neveux et nièces, de Louise etc., etc. Ah! je crains bien que ta pauvre bourse diminue prodigieusement à cette occasion, car à force de t'embrasser, les bonnes femmes vont prendre un appétit enragé et gare les meringues ! les bignets, les saucissons, les jambons, l'excellent vin de Guerai etc. dont sans doute tu régaleras tes convives. Tu leur toucheras en même temps du piano et tu feras entendre à leurs oreilles un de tes jolis airs. En un mot on attend de toi mille et mille choses étonnantes... »
. Au commencement de juin, André quitte Neuwied, accompagné jusqu'à Baie par un frère morave. A Berne il loge chez M^ Wyttenbach. — Son père le rencontre à Nyon et le ramène en triomphe.
Sa malle est pleine de pierres et de plantes séchées que les frères envoient à M^ Gosse pour ses collections.
L'Ecole, à Genève n'avait pas eu à souffrir du régime français, elle était restée ce que l'avait faite la dernière Constitution qui, tout en respectant les traditions, avait tâché d'introduire dans l'enseignement les innovations proposées par les hommes de science. Il y avait comme aujourd'hui l'école primaire obligatoire pour les filles et pour les garçons, le collège pour l'enseignement classique et technique des garçons, et l'Académie. Les cours ne se donnaient plus en latin, mais en français.
Cependant il se créa à cette époque, un grand nombre de pensionnats de jeunes gens*.
André, à son retour de Neuwied, ne rentre pas au collège. L'enseignement qu'il a reçu jusque-là demande à être poursuivi dans la même direction ; c'est pourquoi son père, après mûres réflexions, l'envoie chez M. Duvillard - où il se prépare à prendre son grade de bachelier es lettres... Les années passent. Il entre à l'Académie et y suit les cours de sciences des professeurs Odier, Tingry, N. de Saussure, Vaucher, Jurine.
Et, quand il a acquis son grade de bachelier es sciences, la boutique paternelle l'attend, il va s'initier aux secrets de la pharmacie.
Sa vivacité naturelle, son besoin de mouvement s'accommodent mal de la vie sédentaire qu'il faut mener derrière le comptoir. Son caractère ne se prête pas aux finasseries des paysans, il ne sait pas converser avec le client. Il a bien autre chose en tête, il voudrait faire des études de médecine; le goût lui en est venu en étudiant l'anatomie avec le D^ Coindet, quand il faisait du modelage. Mais le père qui juge bon ce stage, pendant lequel il peut enseigner au jeune homme tout ce qu'il sait luimême, fait la sourde oreille. Du reste il aime, quand il
* D'après le rapport de M. -A. Pictet sur l'enseignement à Genève, présenté en 1808 au grand maître de l'Université de France, on voit qu'il y avait à ce moment 6 pensionnats de jeunes gens : ceux de Al. Duvillard, de M. Vaucher, professeur de botanique, de M. Humbert, de M. Ferriére, de Al. Bost et de Al. Gerlach, ministre luthérien.
2 Le pensionnat justement renommé de M. Duvillard, se trouvait sur la' Promenade de S* Antoine, on y faisait des études classiques.
lui prend envie de faire un séjour à Mornex, savoir son fils en son « lieu et place ». Il est bon que la jeunesse goûte de bonne heure le plaisir du sacrifice.
Pour se distraire, André va quelquefois dans « les sociétés » où il plaît par son affabilité et sa gaîté. Il a continué l'étude de la musique, parle anglais et allemand, sculpte avec un certain talent, va à la chasse.
Cependant, en 1811, le Docteur Mayor, qui reconnaît de grandes capacités chez le jeune homme, décide son vieil ami Gosse à l'envoyer à Paris.
La mère est heureuse de cette décision, elle travaillera doublement, s'il le faut, pour remplacer André à la pharmacie.
Les petits événements de famille, pendant les années qui vont de i8o3 à 181 1, se retrouvent dans les lettres échangées durant les voyages et les séjours des uns et des autres à Neuchâtel, à Lyon, à Sallenches : mort de Louise Rey, vrai deuil de famille, visites du cousin Maritz, de Hollande, du cousin Bolomey, de frère Mortimer, d'amis de France : les Champagneux, Bancal des.Issards, etc., mariage de la Jeannette, qui a succédé à la bonne Louise, et à l'occasion duquel, il y eut à la maison de l'Escarcelle grand bal de servantes et de valets.
Ici et là, un événement de politique générale est signalé, mais, de ce qui se passe à Genève sous la domination française, bien peu de chose. Chacun y suit le cours de ses occupations, dans l'inquiétude de cet imprévu qui avec l'Empereur peut toujours vous surprendre.
En février i8o5, le bon Jean Gosse meurt hydropique. Jusqu'au bout, le vieillard avait conservé son aimable caractère. Henri-Albert annonçant aux vieilles tantes de Hollande la mort de leur frère, leur dit combien le sou-
venir de la patrie lointaine lui revint vif à ses derniers moments. Il pensait à son malheureux statouder et revivait le temps de sa petite enfance : « Sa mort fut précédée de trois légers soupirs, il venoit de manger une petite soupe et de boire une verrée de vin. »
Sa femme, âgée de 82 ans, jouissait encore d'une bonne santé, elle vint vivre avec son fils et sa bru.
André passa à Paris quatre années : de la fin de 181 1 au commencement de 1816 ; il y fit de brillantes études.
Grâce aux nombreuses relations de son père et aux recommandations de ses professeurs de Genève, grâce aussi à son intelligence et à son travail, sa vie à Paris fut des plus intéressantes et son développement complet.
A côté de ses amis du Jardin des Plantes et de ses professeurs : Vauquelin, Fourcroy, Thouin, de Jussieu ; Chevreul, Cuvier, M il ne-Edward, Parmentier ; les D^s d'Alibert, Richard, Récamier, Dupuytren, Lacépède, Bertholet, il fréquentait des Genevois établis à Paris : le D^ Jurine, directeur des bains de Tivoli, M"e Rath, M'^c et M^i^ Romilly, les demoiselles Leucype et Athlantide Martin, filles de M. Martin de Genève, établi à l'Ile de France, qui demeuraient chez L. Bosc, le correspondant d'André à Paris.
Le jeune homme écrivait à son père des lettres qui le réjouissaient, mais bien plus encore un mémorial qu'il lui envoyait tous les mois et qui contenait le récit de ce qu'il avait vu, fait, entendu et pensé chaque jour.
Ce journal du jeune étudiant est un document plein d'intérêt. André est bien l'élève de son père dans sa manière d'observer tout, au point de vue critique et scientifique ; si le côté pittoresque ou artistique des choses le
frappe peu, le côté humanitaire de toute question a le don de le passionner.
Plus tard il continuera, toujours dans le même sens, à tenir compte des heures de sa vie au cours de ses voyages en Allemagne, en Italie, en Hollande.
Bien que son fils ait vingt ans passés, Henri-Albert ne peut s'empêcher de l'exhorter sur toutes choses. Il lui envoie comme code de savoir-vivre les deux premiers volumes des lettres de Milord Chestesfield à son fils ^
A propos de la tenue qu'il doit avoir en société et à table, il l'engage vivement à renoncer à ces éclats de rire^ à cette gaîté intempestive sur lesquels si souvent il a dû lui faire des observations.
... « Toujours de l'étourderie ! Tomber de sa chaise pour un ris immodéré. En vérité ce n'est pas pardonnable. Quand tu seras auprès de M. de Lacépède, ne va pas faire des cavilles semblables, il te prendroit pour un jeune homme tout à fait sans éducation...
« Quant aux observations à faire sur les objets ou les choses dites dans les sociétés savantes qui se présenteront à toi, tu peux les faire aussi aisément en te munissant toujours d'un petit livre et d'un crayon et à mesure que tu vois les objets ou entends des choses, tu les notes
1 II blâme dans les deux derniers volumes la légèreté de Milord Chestesfield vis-à-vis des femmes. Lui-même met souvent son fils en garde contre les pièges des liaisons féminines, tout en lui recommandant toujours le respect de la femme.
tu les dessines et à ton retour tu les couches dans ton journal principal en y ajoutant tes propres réflexions. Tu seras étonné combien de choses intéressantes tu pourras noter par jour. »
Il lui demande aussi de tenir tous les matins le journal météorologique de Paris. Lui, de son côté, fera de même à Genève et communiquera ces doubles observations à la Société de Physique.
Gosse est heureux de sentir son fils lancé en plein dans la vie active, intellectuelle, au milieu de ce mouvement scientifique si intense du commencement du siècle. Pourtant il a des retours égoïstes sur lui-même et de temps à autre ne peut s'empêcher, malgré sa philosophie, de faire des récriminations sur la vie qu'il lui faut mener. Sa pharmacie l'obsède, il voudrait se retirer à Mornex. Il va jusqu'à reprocher à André d'être parti, de l'avoir abandonné.
Pourtant, comme il sent que son fils pourrait éprouver quelque chagrin à la lecture de ces plaintes, il a soin d'ajouter :
« Lorsque tu feras la lecture de mes lettres aie soin de n'avoir pas d'alimens dans l'estomac, car les diverses affections de ton àme qui seront le résultat de cette lecture pourroient nuire à leur digestion. »
De son côté, madame Gosse est souvent triste de l'absence de son cher enfant. Elle est malade de cœur et d'âme et se nourrit des lettres de M^^ de Sévigné, dont la souffrance est analogue à la sienne, et de celles de M"^c Roland, pour revivre les grandes crises par lesquelles leur amie a passé.