‹ Un Genevois d'autrefoisChapitre 25 sur 56 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La Société des Naturalistes

H. -A. Gosse avait tout laissé pour l'étude de la nature; il y trouvait suffisamment matière à satisfaire ses goûts et son esprit curieux. Il faisait partie, depuis sa fondation en 1788, de la Société d'histoire ?iatiirelie, qui prit plus tard le nom de Société de physique et d'histoire naturelle.

Cette société fondée, dit A. -P. de Candolle, à l'occasion d'un legs de Charles Bonnet, s'assemblait tous les quinze jours, le jeudi, à la maison du Calabri, où elle tenait ses séances, tantôt privées, tantôt publiques. Un petit jardin botanique, précédant en date celui que devait établir de Candolle, avait été créé sur les fossés qui bordaient les pentes du [Bastion bourgeois; c'était celui de Gosse 1. La plupart des mémoires scientifiques présentés et lus en séance, paraissaient ensuite dans la Bibliothèque Britannique.

Les questions de physique primant trop souvent les autres dans la Société d'Histoire Naturelle, quelques membres résolurent de fonder une seconde société, celle des Amis de la Nature (i8o3), qui devait

* Voir note page 5o.

bientôt prendre le nom de Société des Naturalistes. Les 4 membres fondateurs en furent Jurine, Deluc, Follot et Gosse. Leurs réunions avaient un caractère tout familial, point de sonnette présidentielle ni de procèsverbaux. Ils se rencontraient le premier jeudi de chaque mois, à 5 heures, à tour de rôle chez un des membres. On lisait un mémoire inédit sur une question d'histoire naturelle ou de physiologie, on le discutait, puis on « goûtait » en devisant.

Gosse travailla surtout à mettre cette Société en rapport avec des savants suisses, français et italiens, et s'occupa d'échanges entre cabinets d'histoire naturelle. A cette époque, où n'existaient pas encore des collections publiques, chaque savant se faisait gloire de son petit muséum particulier.

Celui d'Henri-Albert, dont l'herbier et le droguier devaient passer plus tard dans les collections de la ville, avait quelque renommée par ses curiosités tant naturelles qu'ethnographiques. A côté d'un minotaure empaillé, la pièce la plus curieuse de ce cabinet, installé dans la maison de l'Escarcelle, était la momie de saint Benoît apportée clandestinement de Paris en 1781, sous le nom de fjiomie du désert de Barca en Mauritanie. Pour Gosse, ce n'était pas de la relique sainte qu'il tirait gloire, mais bien de la momie ellemême, dont l'état de conservation était remarquable. Il avait trouvé « l'occasion » de cette pièce unique, tandis qu'il faisait des études sur les gaz dans les caveaux du cloître de l'église S'^-Benoît à Paris.

Voici comment, dans une lettre à son fils, il raconte le rapt du Saint, qu'il avait accompli sans remords aucun, à une époque où tant d'églises étaient désaffectées et les

reliques sans valeur. Aux yeux d'un jeune naturaliste, quelle superbe pièce de cabinet qu'un corps humain presque entier, ayant résisté plusieurs siècles à l'action du temps !

André, en 1811, de Paris où il demeurait lui aussi près de l'église S^-Benoît, avait envoyé à ses parents un dessin de cette église et s'enquérait de l'emplacement du caveau, les abords du bâtiment et le cimetière ayant été saccagés pendant la Révolution.

Son père lui répond :

... «Je te dirai ensuite, pour répondre à une de tes demandes qu'en entrant dans l'église je me dirigeai à gauche et je descendis dans un caveau profond d'environ cinq pieds et demi sur six pieds en carré environ ; en tant que je me le rappelle, je comptois en trouver l'air très méphitique ; mais au contraire il étoit plus pur que celui de l'église. Je me servis le premier d'un eudyomètre à esprit de vin que Jurine a eu l'honnêteté de s'approprier dans un mémoire sur les gaz du corps humain qui a remporté un prix. Le fond de ce caveau avoit du sable calcaire de la Seine, je trouvai là le Saint mis hors d'une espèce de châsse parle fossoyeur avec qui j'étois convenu d'un assez haut prix. Son inquiétude fit que je ne m'y arrêtai que le temps propre à faire mes expériences eudyométriques ; j'enveloppai mon corps dans un vaste drap et l'emportai avec le plus grand danger sur mes épaules en courant, autant que mes jambes boitantes pouvoient me le permettre, du cloître à l'hôtel de la Pucelle d'Orléans, rue des Mathurins...»

A la maison de l'Escarcelle, Saint Benoît se trouvait enfermé dans une caisse dont le couvercle était vitré. On

dut bientôt clouer une planche sur le verre, la figure parcheminée du saint faisant peur aux servantes.

« Le corps était de grande taille, dit quelqu'un qui l'a vu ^ Il paraissait appartenir à un homme d'une soixantaine d'années, bien constitué. Il avait toutes ses dents et une grande partie de ses cheveux. Il était sec, dur comme du bois, d'un brun roux et tout à fait momifié. Il paraissait avoir été embaumé avec des substances tannantes. L'extrémité de chaque pied avait été sciée en travers et fort adroitement. Probablement les deux morceaux avaient été donnés comme reliques. »

Quand le pharmacien recevait des amis de Savoie, il aimait à leur montrer sa momie et à leur en raconter l'histoire. Le sujet devait être du goût de Jean Gosse, le Voltairien. L'on en riait au commencement du siècle, l'incrédulité en matière de relique étant encore de mode, mais après soixante ans d'exil sur terre hérétique, le grand Saint revit des jours meilleurs : après diverses péripéties, il fut rendu à l'Eglise, qui doit l'avoir replacé dans le caveau du Mont Cassin, où les Bénédictins d'Italie n'ont jamais cessé de le croire enseveli (*).

Parmi ses amis naturalistes, Gosse comptait le savant Huber-LuUin, dit Huber des Abeilles, qui faisait aussi

^ Le naturaliste Moquin-Tandon de Montpellier, ami et parent de Gosse par sa mère. Voir Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français. Paris i883, 12* année, p. 459 : Saint Benoît sauvé par un Genevois.

(*) Voir Pièce Annexe ^B^^e Xy.Viil , >A ^U^^\ -

partie de la Société des Amis de la Nature. Comme il habitait tantôt sa campagne du Bouchet, tantôt Chougny, il ne pouvait pas toujours se rendre aux réunions, les portes de la Ville se fermant de bonne heure. On sait qu'il était aveugle et travaillait d'après les observations de son serviteur François Burnens ; sa femme lui servait de secrétaire.

Huber s'intéresse beaucoup à la petite société, grâce à laquelle il peut enrichir d'observations et de faits inédits l'étude qui l'occupe ; mais il n'est pas d'avis qu'elle se réunisse trop fréquemment, ni qu'il y entre trop de membres nouveaux. Gosse écrit, de sa part, à Jacques Balmat pour avoir des renseignements sur la manière dont on soigne les abeilles à Chamounix(*).

Quoiqu'aucune femme ne fît partie de la Société des Naturalistes, Gosse ne dédaignait pas de correspondre avec celles qu'intéressaient la botanique et la philosophie. Ainsi, M^^^ Reboul, qui demeurait à Clarens, s'entretenait volontiers avec lui de ces sujets.

Un jour qu'elle lui envoie des feuilles de pulsatille qu'ils ont cueillies ensemble et qu'elle a fait sécher, elle s'étonne que tant de choses dans ce monde semblent ne concourir à rien, et espère qu on reprendra, dans la vie qui doit suivre, le fil de celle-ci.

« Je crois, écrit-elle, que c'est une des inductions que tire Charles Bonnet de ce que tant d'êtres ici-bas ne paraissent qu'ébauchés : c'est mon philosophe Bonnet, il est chrétien, il est sublime, il est des plus vertueux. Je voudrois pouvoir en faire mon Bonnet de jour et de nuit !... »

(*) Voir Pièces Annexes XXIX et XXX.

Dans le portefeuille des lettres des naturalistes, il s'en trouve de Studer, de Morell, de Mesmer de Berne ; — de Mouton-Fontenille, secrétaire de la Société d'agriculture de Lyon ; — de Bénédict Prévost, alors à Montauban, qui profitait de la foire de Bancaire pour envoyer ses travaux dans quelques ballots ; — de Mazari Pencati, botaniste italien qui suivait à Paris les cours de Cuvier (♦), — de Maximilien Spinola ; de Temminck, ornithologue d'Amsterdam, etc., etc. K

La correspondance la plus volumineuse, la plus intéressante, est celle de Wyttenbach, dont les travaux de botaniste sont connus. De 1792 à 181 5, Gosse et lui s'écrivent fréquemment. Wyttenbach servait d'intermédiaire entre la société des Ajhîs de la Nature et les botanistes suisses et c'est à lui et à Gosse qu'on devra, comme on le verra plus loin, la fondation de la Société helvétique des sciences naturelles et l'idée de réunir les savants en assemblées périodiques*.

(*) Voir Pièce Annexe XXXI.

"• Gosse fit partie d'un grand nombre de Sociétés savantes. Il fut, entre autres, membre de la Société Economique de Paris en 1792 et de la Société Philomatique en 1797; associé correspondant de la Société philosophique des Sciences et des Arts Utiles de Lyon, également en 1792. Membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences en 1796, comme on l'a vu, et par conséquent de l'Institut en 1804; membre correspondant de l'Académie de Dijon, de celle du Gard, de la Société de physique de Zurich ; membre ordinaire de la Société de physique et d'histoire naturelle de Lausanne, etc., etc.

Page 1